‹ Le livre (volume 3)Chapitre 68 sur 163 · Ap. Id.. ibicl · texte numérisé non relu

Ap. Id.. ibicl

bibliothèques publiques et privées ', est d'avis qu'« il y a peu de dépenses, de profusions, je dirais même de prodigalités plus louables que celles qu'on fait pour les livres, lorsque en eux on cherche un refuge, les voluptés de Tâme, l'honneur, la pureté des mœurs, la doctrine et un renom immortel^ ».

En vrai sage et très judicieusement, Gassendi (1592-1656) avait coutume de dire que, « dans le monde, la part des gens de lettres est encore la meilleure, parce qu'ils n'ont pas le loisir de s'ennuyer, ni même de se plaindre de tout ce qui afflige les autres jusqu'au fond de l'âme'' ».

Au début de son Discours de la Met /iode \ Descartes (1596-1650) fait cette remarque : « La lecture de tous les bons livres est comme une conversation avec les plus honnêtes gens des siècles passés, qui en ont été les auteurs, et même une conversation étudiée en laquelle ils ne nous découvrent que les meilleures de leurs pensées....

« Mais, continue-t-il, je croyais avoir déjà donné assez de temps aux langues, et même aussi à la lecture des livres anciens, et à leurs histoires et à leurs fables. Car c'est quasi le même de converser avec

1. Mufiei, sive bibliotliecse tam jjrivatse quam publicœ exstructio, instructio, cura, usus.... (Lugduni, 1655. In-4,)

2. Ap. MouRAViT, le Livre et la Petite Bibliothèque d'amateur. pp. 65-66.

5. Ap. Sainte-Beuve, op. cit., t. XIV, p. 122. 4. Pages 12 et 15 (Paris, Didot, 1884. In- 18).

l'amour des livres et de la lecture. 129 ceux (les autres siècles que de voyager. Il esl bon de savoir (juelque chose des mœurs de divers peuples, aliu <Ie juger des nôtres plus sainement, et que nous ne pensions pas que tout ce qui est contre nos modes soit ridicule et contre raison, ainsi qu'ont coutume de faire ceux qui n'ont rien vu. Mais, lorsqu'on emploie trop de temps à voyager, on devient enfin étranger à son pays; et, lorsqu'on est trop curieux des choses qui se pratiquaient aux siècles passés, on demeure ordinairement fort ignorant de celles qui se pratiquent en celui-ci'. »

GuEz DE Balzac (1597-1 65 i), le Malherbe de la prose française, comme on l'a à juste titre surnommé, qui, dans ses Lettres, dans le Prince, le Socrate chrestlen, etc., s'efforce d'initier les profanes, tous les ignorants du latin et du grec, aux splen-

i. Descartes avait-il beaucoup lu? - Avant (rentreprendre, suivant sa méthode j)ersonnelle, la série inac^nifique de ses travaux, » avait-il vraiment lu, comme l'assure M. Albert Col- LiGNON (1(1 Vie littéraire, pp. 301-50'2), « tout ce qui avait jamais été pensé sur le monde et sur l'homme >• ? Quoi que Descartes ait pu dire sur lui-même et sur ses nombreuses lectures, on est plutôt porté à croire, au contraire, qu'il a toujours lu «avec discrétion », estimant sans doute après Sénèquc que : « Paucis ad bonam mentem opus est litteris » [ap. Sainte-Beuve, Portraits littéraires, t. II, p. 491). « Ce sont, après tout, les ignorants comme Pascal, comme Descartes, comme Rousseau, ces hommes qui ont peu lu, mais qui pensent et qui osent, - etc. {Id., Causeries du lundi, t. II, p. 185.) '■ Descartes et Rousseau étaient de petits liseurs, peu au courant de la tradition. » (Jules Levallois, VAnnée d'un ermite, p. 18.)

Lt LIVRt. — T. I. 9

deurs de ranliquité, « ne lisait que pour trouver de belles sentences et de belles expressions à recueillir et à enchâsser * » .

Gui Patin (1601-1672), le caustique érudit, adversaire acharné du « gazetier >» Renaudot et de l'antimoine, écrit à son ami Spon, le 16 novembre 1645, à propos de la « superbe et solennelle entrée » à Paris des ambassadeurs de Pologne, « qui viennent quérir la princesse Marie pour être leur reine » : « Ces spectacles publics ne me touchent guères. Ils me rendent mélancolique, moy qui suis naturellement joyeux et gay, au lieu qu'ils réjouissent les autres. Quand je voy toute cette mondanité, j'ay pitié de la vanité de ceux qui les font. Il est vray qu'on ne fait point cette montre pour les philosophes, de Thumeur et de la capacité desquels je voudrois bien être; mais c'est pour le vulgaire, qui est ébloui de cet éclat et en passe le temps plus doucement. Je fus, ce jour-là, quelque peu de temps davantage qu'à mon ordinaire dans mon étude (bibliothèque, cabinet de travail) et m'y employai assez bien. Mes voisins disent que j'ay grand tort de n'avoir point

1. Sainte-Beuve, Causeries du lundi, t. XIII, pp. 245-246. — Les livres de Guez de Balzac reçurent un jour un hommage peu banal pour des livres. Leur maître nous conte qu'un " curieux », un campagnard sans doute, étant venu lui rendre visite, « lui commença sa harangue par le respect et la vénération qu'il avait toujours eue pour luy et pour Messieurs ses Livrer -.(Guez de Balzac, Entretiens, \'II: Œuvres, t. IL p. r,50. Paris, LecofTre, 1854.)

rlô à cette cérémonie, et que c'étoit la plus belle chose du monde. Ils me reprochent que je suis trop ï)eu curieux et trop mélancolique, et moy je dis qu'ils sont trop peu ménagers de leur temps. Je m'en rapporte à vous. Si vous me condamnez, je vous promets que, la première fois ([ue le Pape viendra à Paris, j'iray exprès jusqu'à la rue Saint-Jacques au-devant de luy, où je Taltendray chez un libraire, en lisant ([uelque livre, et ce ne seroit encore que pour vous complaire : car, à vous dire la vérité, si le roy Salomon avec la reine de Saba faisoient icy leur entrée, avec toute leur gloire, je ne say si j'en quitterois mes livres'. »

A tjn autre de ses amis et correspondants, à Falconet, médecin lyonnais, comme Spon, Gui Patin dépeint ainsi son cabinet de travail, — son « étude », où étaient rangés « en belle place et en bel air » les dix mille volumes dont se composait sa bibliothèque* : « Je vous puis assurer qu'elle est belle. J'ay lait mettre sur le manteau de la cheminée un beau tableau d'un crucifix, qu'un peintre que j'avais fait tailler (de la pierre) me donna l'an 1(527 . Aux deux côtés du bon Dieu, nous y sommes tous deux en portrait, le maître et la maîtresse (c'est-à-dire Gui Patin et sa femme). Au-dessous du crucifix, les deux

1. Gii Pati^, Lettres choisies, \ei[vc \'1II, p. 27, (Paris, Jean Petit, 1C88.) 'i. Cf. Sainte-Bei VE. Causeries du lundi, t. VllL p[). 116-117.

portraits de l'eu mon père et de feu ma mère. Aux deux coins sont les deux portraits d'Érasme et de Joseph Scaliger. Vous savez bien le mérite de ces deux hommes divins. Si vous doutez du premier, vous n'avez qu'à lire ses Adages, ses Paraphrases sur le Nouveau Testament et ses Épîtres. J'ay aussi une passion particulière pour Scaliger, des œuvres duquel j'aime et chéris les Epîtres et les Poèmes particulièrement; j'honore aussi extrêmement ses autres œuvres, mais je ne les entends point : aussi, quand je les lis, je baisse la tête en me souvenant de ce qu'a dit Martial : Non omnibus datum est ha~ bere nasiim. Outre les ornements qui sont à ma cheminée, il y a, au milieu- de ma bibliothèque, une grande poutre qui passe par le milieu de la largeur, de bout en bout, sur laquelle il y a douze tableaux d'hommes illustres d'un côté et autant de l'autre, y ayant assez de lumière par les croisées opposées; si bien que je suis. Dieu merci, en belle et bonne compagnie avec belle clarté ^ »

Ailleurs, Gui Patin nous fait cet aveu, qui n'étonnera aucun de ceux qui l'ont fréquenté : « Je me tiens plus heureux céans avec mes livres (avec mes maîtres muets, dit-il ailleurs encore) et un peu de loisir, que n'est le Mazarin avec tous ses écus et ses inquiétudes'^ ».

Page 1