Ap. Sainte-Beuve, ibid
l'amour des livres et de la lecture. 151
santé inaltérable; qu'à son lever, à son coucher, durant ses repas, il se faisait lire par ses valets; qu'en un mot, et pour me servir de ses termes, « ni « le feu de la jeunesse, ni l'embarras des affaires, ni « la diversité des emplois, ni la société de ses égaux, « ni le tracas du monde, n'ont pu modérer cet « amour indomptable de l'érudition qui l'a toujours « possédé » ; une conséquence qu'il me semble qu'on I)ourrait tirer de là, c'est que M. d'Avranches est peut-être, de tous les hommes qu'il y eut jamais, celui qui a le plus étudié. »
« Eh bien! continue Sainte-Beuve, cet homme qui avait le plus lu, ({ui avait, comme particulier, la plus vaste bibliothèque qu'on put voir, et à laquelle il tenait tant, savez-vous ce qu'il pensait des livres? Il prétendait « que tout ce qui l'ut jamais écrit depuis « que le monde est monde pourrait tenir dans neuf « ou dix in-folio, si chaque chose n'avait été dite « qu'une seule fois. Il en exceptait les détails de « l'histoire, c'est une matière sans bornes; mais, à « cela près, il y mettait absolument toutes les « sciences, tous les beaux-arts. Un homme donc, « à Tàge de trente ans, disait-il, pourrait, si ce rc- « cueil se faisait, savoir tout ce ([ue les autres « hommes ont jamais pensé. »
Autre chose encore à relever chez cet homme qui avait tant dévoré de livres, tant médité et travaillé : il était la modestie même, la réserve et la prudence
personnifiées, et voici en quels termes il parlait des savants et des ignorants, l'ingénieuse et très exacte comparaison qu'il établissait entre eux :
« Je compare l'ignorant et le savant à deux hommes placés au milieu d'une campagne unie, dont l'un est assis contre terre et l'autre est debout. Celui qui est assis ne voit que ce qui est autour de lui, jusqu'à une très petite distance. Celui qui est debout voit un peu au delà. Mais ce peu qu'il voit au delà a si peu de proportion avec le reste de la vaste étendue de cette cam.pagne, et bien moins encore avec le reste de la terre, qu'il ne peut entrer en aucune comparaison et ne peut être compté que comme pour rien ' . »
Si, à l'étranger comme en France, en dehors des érudits ou des simples liseurs, Huet est généralement peu connu, il n'en est pas de même, paraît-il, dans ce coin de Normandie dont il a occupé le siège épiscopal; à Avranches et aux alentours, il a encore du renom; « il en a, assure Sainte-Beuve-, jusque parmi le peuple, parmi les paysans; son souvenir a fait dicton et proverbe. Quand un homme a l'air tout absorbé, tout rêveur, et qu'il n'est pas à son afi'aire, son voisin, qui le rencontre, lui dit : « Qu'as-tu donc? Ces tout évèque dC Avranches ce a matin ». D'où vient ce mot? J'ai entendu proposer
1. Ap. Sainte-Bfa've, op. cil., t. IL p. 17L ± Op. cit., t. II, p. 104.
L AMOUR DES LIVRES ET DE LA LECTURE. 153 plus d'une explication; voici la mienne. On sait que, lorsque Huel l'ut nommé à révêché d'Avranches, et pendant les huit ou neuf années qu'il remplit les fonctions épiscopalcs, si peu d'accord avec son amour opiniâtre pour l'étude, il passait bien des heures dans son cabinet, et, quand on venait le demander pour alTaire, on répondait : Monseigneur liudle, ce qui faisait dire aux gens d'Avranches, pleins, d'ailleurs, de respect pour lui : « Nous prie- « rons le roi de nous donner un évèque qui ait fini « ses études ». C'est cette idée de savant toujours absorbé et rêveur, tel qu'on se le figure communément, qui se sera répandue dans le peuple et qui aura donné lieu à ce dicton : Tes tout évè(/ue d'Avranches. »
En mourant, à plus de quatre-vingt-dix ans, Huet,
— de qui Sainte-Beuve a si justement dit' : « Ceux qui aiment surtout les Lettres ne doivent jamais parler de Huet qu'avec un respect mêlé d'affection »,
— légua son immense bibliothèque, ses plus chères délices, aux Jésuites de la rue Saint-Antoine, chez qui il avait achevé de vieillir et s'était étemt. Son intention était que sa bibliothèque ne fût point dispersée : c'était le but et la condition de son legs aux Jésuites. Après leur suppression (17()!2-1764), « le legs fut déclaré nul juridiquement, et la bibliothèque fit retour aux héritiers du prélat, par un arrêt
L Up. cit., t. II, p. 181.
du Conseil de juillet 1765. Elle a passé depuis en masse dans la Bibliothèque du Roi*. »
La Bruyère (1646-1696) a tracé un célèbre portrait de bibliomane, qui ne lit jamais^ — qui, par conséquent, n'a rien de commun avec les amis des livres et des Lettres, — qui ne s'occupe que de faire luxueusement relier ses volumes, et dont la bibliothèque n'est qu'une tannerie^- :
« Je vais trouver cet homme, qui me reçoit dans une maison où, dès l'escalier, je tombe en faiblesse d'une odeur de maroquin noir dont ses livres sont tous couverts. Il a beau me crier aux oreilles, pour me ranimer, qu'ils sont dorés sur tranche, ornés de fdets d'or, et de la bonne édition; me nommer les meilleurs l'un après l'autre, dire que sa galerie est remplie, à quelques endroits près qui sont peints de manière qu'on les prend pour de vrais livres arrangés sur des tablettes, et que l'œil s'y trompe; ajouter qu'il ne lit jamais, qu'il ne met pas le pied dans celte galerie, qu'il y viendra pour me faire plaisir; je le remercie de sa complaisance, et ne veux, non plus que lui, voir sa tannerie, qu'il appelle bibliothèque^. »