‹ Le livreChapitre 12 sur 152 · Op. rit., p · texte numérisé non relu

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les entretenir propres. Si je trouvais, en les lisant, quelque chose qui valût la peine d'être noté, soit pour la correction du texte, soit pour l'éclaircissement des passages, je le notais à la marge. Une pensée toutefois m'obsédait : ce travail de tant d'années, me disais-je, cette masse de volumes rassemblés à si grands frais pour le plaisir ou l'aliment de mon esprit, seront dispersés un jour ', ou retourneront dans les boutiques des libraires, ou tomberont dans les mains des sots. Cette idée m'épouvantait, et, pour empêcher qu'elle

1. Les mésaventures arrivées à la bibliotlièque de Jacques de Tlîou avaient fortement donné à réflécliir à Huet . Voici ce qu'il écrit à ce propos [op. rit., pp. 2'A-2~ih) : « J'étais en bons termes avec de Thou depuis quelques années. Il vint chez moi, l'air triste et se plaignant fort de la difficnlté des temps. Bref, il me demanda si je croyais pouvoir persuader au roi d'acheter sa bibliothèque pour le Dauphin. « Elle '■ n'est pas, me dit-il. absolument indigne de cette haute des- " lination, soit à cause du choix des livres, soit à cause de « leur nombre et de leur beauté. « Je lui promis que la proposition en serait faite au roi et à Colbert. Ce qui eut lieu, mais sans succès. Le roi répondit qu'il avait une bibliothèque assez considérable, dont le Dauphin pouvait faire usage. De Thou, frustré de son espoir, chercha d'autres acheteurs; mais il les trouva froids ou marchandeurs, et sa bibliothèque resta invendue jusqu'à sa mort. Alors (je le dis à la honte de la littérature) elle fut offerte par les héritiers à si bas prix, que les ouvrages qui la composaient et dont la reliure seule, ainsi que de Thou me l'avait affirmé, avait coûté cent mille livres, ne furent pas même vendus le tiers de cette somme. J'en achetai quelques-uns <jui font aujourd'hui l'ornement principal de ma bibliothèque Je n'en déi)lore pas moins la dispersion d'un si magnifique

ne s^e réalisât, je pris une mesure dont il sera parlé dans la suite '. »

trésor littéraire et linsuffisance des précautions qu'avait prises Jacques de Thou pour la conserver. Jappris par là quel serait, à coup sûr. le sort de ma bibliolliè([ue, si je ne me mettais aussitôt en mesure de le prévenir (1691). Cette pensée étant l'objet de ma préoccupation constante, il me parut que le meilleur moyen de la conserver à toujours dans son intégrité était de la donner à (jueique solide établissement religieux où les Lettres fussent particulièrement cultivées, d'abord afin d'en pouvoir jouir ma vie durant, ensuite afin qu'après ma mort elle ne soit ni divisée ni confondue avec d'autres, ni échangée en partie, ni transportée ailleurs ([ue là où elle était, sous prétexte den rendre l'accès plus facile à ceux qui lisent et qui étudient, ou pour tout autre motif. Sil en était autrement, la donation serait nulle, et mes héritiers ou leurs descendants rentreraient dans leurs droits. Et, pour perpétuer la mémoire de ces conditions, je les fis graver en lettres capitales sur une tablette de marbre, qui, placée dans un endroit élevé et bien apparent de la bibliothèque, attirait immédiatement les regards. Elles furent acceptées par les Jésuites de la maison professe de Paris, à qui. je la donnai, et par le révérend père général. L'acte en fut passé devant notaire. »

1. Cette mesure, comme on vient de le voir dans la note précédente, et comme il a été dit dans notre tome I, page 155. consista à léguer cette vaste bibliolhèciue aux Jésuites de la rue Saint-Antoine, où demeuiait et où est mort Huet, et où se trouvait la maison professe de cet ordre. Huet, qui tenait avant tout à ce <iue ses livres ne fussent pas dispersés, avait introduit dans son testament une clause portant <iue, dans le cas où la Société de Jésus « cesserait d'exister en France, ses héritiers à lui pourraient réclamer cette partie de la succession .. Ai)rès la suppression des Jésuites (1762-171)4), « le legs fut déclaré nul juridiquement, et la bibliothèque fit retour aux héritiers du prélat par un arrêt du Conseil de juillet 1763. Elle a passé depuis en masse dans la Bibliothèque du Roi ■-. (S.\inte-Belve, Causeries du lundi, t. II, p. 108, n.l.)

Ne quittons pas Tévêque Huet sans rappeler l'influence qu'eurent, sur son caractère et sa santé, sa vie studieuse et sédentaire, son absorbante et exclusive passion pour les livres et la lecture *.

« ... Puisque j'ai commencé de donner l'histoire de mes études, j'ajouterai ceci, que je suis plein de reconnaissance pour la grâce singulière que j'ai reçue de Dieu, ayant été formé par lui de telle sorte, que, non seulement pendant que j'étais jeune et vigoureux, mais encore depuis que je suis aflaibli par l'âge, je n'ai jamais senti la moindre fatigue de mes lectures continuelles, de mon existence sédentaire, et du prolongement de mes veilles. Jamais je ne succombai à l'ennui; jamais la pâleur de l'oisiveté ne flétrit mon visage ; je quittais mes livres toujours frais et dispos, même après six ou sept heures de contention d'esprit. Souvent même alors j'étais gai et chantais à moi et aux Muses, contrairement à la plupart qui quittent le travail tristes et épuisés. Il me paraît donc que la race des médecins ne fait pas preuve d'un grand jugement, lorsqu'elle pose en principe général que les forces du corps s'affaiblissent dans l'inaction, se nourrissent et se fortifient par le mouvement. Combien ai-je connu d'hommes de lettres qui arrivèrent avec une santé ferme jusqu'à la dernière vieillesse! Je voyais sou-

1. Cf. supni, l. I, i)p. 150-151, ce que dit à ce sujet l'abbé d'Olivet.

vent, étant jeune, le docte Jacques Sirmond, alors presque centenaire, mais dont le corps était sain, quoiqu'il ne lui donnât point dexercice. Je le trouvais, pour ainsi dire, couché parmi ses livres, rarement sorti, et ne prenant de relâche (si l'on peut employer ce mot dans le cas dont il s'agit) que ce qu'en exigeaient ses entretiens avec ses amis sur des matières sérieuses et de littérature. Combien ai-je vu de vieillards décrépits, mais en bonne santé, suivre le barreau, ou passer leurs jours dans la pieuse, uniforme et constante tranquillité du cloître ! Combien d'artisans dont la vie est recluse ! Au contraire, que de laboureurs, de chasseurs, de voyageurs, d'hommes de cheval, de maîtres d'armes, de maîtres de danse et autres, dont les professions exigent du mouvement, qui, fatigués, usés avant le temps par un exercice continuel, livrent à la vieillesse un corps infirme et impotent * ! »

Au début de ses Confessions ^, Jean-Jacques Rousseau (1712-1778) évoque en ces termes les ineffaçables souvenirs de ses premières lectures, faites à Genève, en compagnie de son père : « Je ne sais comment j'appris à lire; je ne me souviens que de mes premières lectures et de leur effet sur moi : c'est le temps d'où je date sans interruption la

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