‹ Le livreChapitre 112 sur 152 · Loc. cit., pp · texte numérisé non relu

Loc. cit., pp

chez le relieur. Mais une fois qu'il avait été condamné j

à mort par le dédain ou l'oubli des acquéreurs ordi- i naires, il ne tardait pas à être mis en pièces et des- ; tiné à divers usages, selon la qualité du papier. Le j papier fort, bien collé, des anciens livres, servait à ] faire des sacs pour les treilles : le petit papier, de format in-8 et in-i. fournissait des sacs à l'épicerie ; le petit papier mou et spongieux, sans résistance et sans solidité, était fondu pour faire des cartonnages. Que Dieu fasse paix à l'âme du bon et respectable Ouillet, malgré les massacres de livres qu'il a si longtemps exécutés de sa propre main et non sans une affreuse jouissance! « Bon an, mal an. me disait-il un jour en riant dans sa barbe, je travaille plus de oOOOO volumes. .Mais, ajoutait-il avec onction, je ménage les livres de piété, car je les vends toujours bien, et tout habillés. »

Un autre fameux « équarrisseur » fut le libraire Devilly père, qui utilisa de la sorte les achats considérables, faits par lui, pendant la période révolutionnaire, « de livres et de manuscrits sai.sis par le district. Durant plusieurs années, conte M. Bégin ', la principale occupation de Mme Devilly la mère, femme desprit et d'ailleurs très respectable, fut de séparer du texte les miniatures qui Tillustraient. On

1. E.-A. BÉ(iiN, Mémoires de l'Académie de Metz-, xxi\" année, ap. Edouard Rolvevre, Connaissances nécessaires à un\ hibtiophUe, .5' édit.. t. VIII, pp. 86-87,. notes.

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vendait le texte aux relieurs ainsi qu'aux femmes de ménage pour couvrir leurs pots de beurre et de confitures, et les images passaient, moyennant deux, trois et quatre sous pièce, entre les mains des enfants qu'on voulait récompenser. J'ai mérité moimôme, ajoute M. Bégin, quelques-unes de ces miniatures, que je conserve encore précieusement. »

Des emprunteurs de livres, de leur sans-gêne et de leurs dégâts, nous parlerons plus loin : un chapitre spécial leur est bien dû.

Les priseurs, qui laissent si volontiers choir de leur nez de ces larges gouttelettes chatoyantes et ambrées; les fumeurs, avec leurs débris d'allumettes mal éteintes ou noircies, avec leur jus de pipe, leurs cendres de cigare, leurs bouts de cigarettes en feu, sont encore, pour les livres, des causes de dangers continuels.

Les botanistes qui font de leurs volumes une succursale de leurs herbiers et se servent de leurs in-folio et in-quarto, comme le bonhomme Chrysale employait son gros Plutarque à mettre ses rabats, pour classer, presser et aplatir des tulipes, des iris ou des jonquilles; le jouvenceau qui enferme pieusement dans quelque luxueux paroissien ou dans un élégant recueil de vers l'humble violette ou l'éclatante et chère pensée, don d'une main mignonne, à jamais adorée : encore des ennemis du livre !

Et ces excellentes ménagères, qui, cherchant un

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solide parciiemin pour couvrir leurs pois de beurre ou de conlitures, ne trouvent rien de mieux que d' « utiliser » de la sorte les vieux « bouquins » et toutes les vilaines « paperasses » relégués au grenier'. Et ces généreuses mamans, qui, pour occuper et distraire leurs garçonnets ou leurs fillettes, pour avoir la paix surtout, leur donnent « des images à colorier », — d'antiques volumes à gravures sur bois et à somptueux frontispices : « On est tranquille au moins pendant ce temps-là ! On respire ! Ils ne font pas de bruit, ces bons chéris! Ils s'amusent bien ffentimenl- ! »

D'une façon générale, d'ailleurs, les bibliographes n'ont cessé de se montrer plus que sévères à l'égard

1. « ... Comment ignorer aujourd'hui que, de siècle en i?iècle,des milliers dépôts de confiture ont été hermétiquement fermés aux dépens des documents historiques les plus importants? La correspondance du cardinal de Granvelle (l'heureux confident de Charles-Ouint), qui ne compte pas moins de quatorze gros volumes publiés par ordre de Guizot, en aurait oflert plus de vingt aux Ages futurs, si les ménagères d'un antique château de la Franche-Comté n'avaient pas eu plus de sollicitude pour leurs pots de conserves que pour des souvenirs diplomatiques écrits sur vieux parchemin. » (Le Mafjasin pilloresi/ue, 1875, p. 507, les Ennemis des livres.)

2. Cf. dans le Magasin pitlorestjve, années 1875, 187.5, 1870, 1878, cette suite d'articles anonymes humoristiques très intéressants, intitulés les Ennemis des livres, auxquels je viens encore de faire un emprunt

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des femmes, et les ont, de tout temps, considérées comme d'instinctives, d'acharnées et irréductibles ennemies des livres.

Oyez comme ces discourtois chevaliers parlent d'elles.

Richard de BuRvd'abord, l'auteurdu PJdlobibhon, qu'on peut regarder, ainsi que nous l'avons dit', comme le plus ancien des bibliographes et le père de la bibliophilie :

« A peine cette bète (c'est do ce gracieux nom que l'illustre évoque de Durham et grand chancelier d'Angleterre qualifie le beau sexe, et ce sont les livres qui, par une audacieuse et irrévérente prosopopée, sont censés parler de la sorte), à peine cette bête, toujours nuisible à nos études, toujours implacable, découvre-t-ellc le coin où nous sommes cachés, protégés par la toile d'une araignée défunte, que, le front . plissé par les rides, elle nous en arrache, en nous insultant par les discours les plus virulents. Elle démontre que nous occupons sans utilité le mobilier de la maison, que nous sommes impropres à tout service de l'économie domestique, et bientôt elle pense qu'il serait avantageux de nous troquer contre un chaperon précieux, des étoffes de soie, du drap d'écarlate deux fois teint, des vêtements, des fourrures, do la laino ou du lin. Et ce se-

!.. CI", supra, l. I, p. 'Jô

rait avec raison, surtout si elle voyait le fond de ] notre cœur, si elle assistait à nos conseils secrets, , si elle lisait les ouvrages de Théophraste' ou de Va- j 1ère Maxime ^ et si elle entendait seulement la lec- Ivire du xW^ chapitre de F Ecclésiastique^. »

« Les femmes bibliophiles!... s'écrie de son côté M. Octave Uzanne*. Je ne sache point deux mots qui hurlent plus de se trouver ensemble dans notre milieu

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