‹ Le livreChapitre 114 sur 152 · Les livres et leurs ennemis, p · texte numérisé non relu

Les livres et leurs ennemis, p

5. Il n'y a, en effet, rien d'absolu ici-bas, et il convient de rappeler, comme correctif et exemples de femmes bibliophiles, les noms d'Isalieau de Bavière, d'Anne de Bretagne, de Catherine de Médicis, de la marquise de Ponipadour, de la comtesse do Verrue (la dame de Volupté), de la vicomtesse de Noailles, des duchesses de Raguse et de Mouchy, de Mlle Dosne, de Mlle Marie Pellechet surtout, à qui ses importants travaux sur les incunables ont valu le titre (qu'aucune femme avant elle n'avait porté) de bibliothécaire honoraire à la Bibliothèque nationale; etc. (Cf. Mouravit, op. cit., pp. 45-45 et 578; Mémorial de la librairie française, 4 juillet 1001, p. 595; et surtout Ernest Qlentin-Bauchart, les Femmes bibliophiles de France; Paris, Morgand, 1886; 2 vol. in-8.) Le baron Ernouf a même revendiqué, il y a quelque quarante ans, pour une vierge et martyre du x'" siècle, le glorieux titre de <■ patronne des bibliophiles ». Il a placé tous les amis des livres sous la protection de sainte Wiborade {Weibrath, femme sage et de bon conseil), qui, issue d'une riche et puissante famille de la Souabe, se retira dans une cellule

BIBLIOCLASTES ET BIRUOPHOBES. 297

« Nous lisons, dans un petit volume supérieurement imprimt' par Pilrat aîné, à Lyon, 1879, petit in-S, papier leinlé, encadrements rouges, ayant pour litre Icx Ennemis /les livres, par un Bibliophile', ce qui suit :

« J'ai connu un bibliopliile qui venait d'acquérir « un livre, à la recherche duquel il était depuis longvoisine du monastère de Saint-Gall, et s'occupa à broder et orner les étoffes destinées î'i couvrir les nombreux et somptueux manuscrits que possédait ce monastère. Une horde de barbares et de païens, des Hongrois, ayant envahi le pays, la noble recluse courut chez les moines en poussant ce cri, qui remplissait d'enthousiasme le baron biographe, et mérite encore la reconnaissance de tous les biblio- {)hiles : •' Sauvez d'abord les livres! Cachez-les! Vous vous occuperez ensuite de mettre à l'abri les vases sacrés! » Est-ce cette i)réierence qui lui valut un si prompt châtiment, — ou une si soudaine récompense céleste? Tant il y a que, les barbares partis, Wiborade fut trouvée morte dans sa cellule, la tète fracassée par trois coups de hache, et baignant dans son sang. (Cf. Bulletin du bibliophile, 14" série, 1860, pp. lW.t-1446, article du baron Ernouk, intitulé : Une Martyre hihtiophile.) On pourrait ajouter encore ici le nom d'une célèbre abbesse du xir' siècle, llerrade de Landsperg ou Landsberg (....-H95), qui composa et calligraphia de sa propre main Vllortus deliciarum, sorte d'encyclopédie abrégée des connaissances humaines au point de vue religieux, admirable manuscrit de 648 feuillets, orné d'un grand nombre lie dessins et de figures coloriées, qui se trouvait dans la hibliothèque de Strasbourg et a péri, en 1870, durant l'incenliic allumé par les obus prussiens. (Cf. P. Louisy, le Livre •■l les Arts ijui s'y rattachent, p. 56; Michaud, op. cit.; La-

ROL'SSE, op. cit.)

1. D'après Lohenz, Catalogue général de la librairie fran- ■aise, cet ouvrage, qu'il ne faut pas confondre avec les articles anonymes publiés sous le même titre dans le Magasin pittoresque, a pour auteur Mulsant (Etienne).

« temps; il eut l'imprudence de le laisser sur la « table de son cabinet. Le lendemain du jour de « son acquisition, il trouva sa femme, entrée par « hasard dans son lieu de travail, occupée à déchi- « rer les feuillets de ce livre, pour en faire des « papillotes aux boucles de ses cheveux'. »

M. René Vallerv-Radot a ainsi résumé* la question « Femmes et Livres » :

« ... Il y a un ennemi plus dangereux encore (que le feu, l'eau, le gaz, etc.), le plus difficile à vaincre, ennemi de tous les jours, de toutes les heures, furetant partout, décidé à toutes les luttes ouvertes ou à toutes les ruses sournoises : la femme.

« En dehors de rares et très nobles exceptions, les femmes sont antibibliophiles. Un livre, à leurs yeux, n'est pas plus qu'un journal : elles le plient, elles le froissent, elles le retournent. Un coupe-

1. Alkan aîné, op. cit., p. 15. Citons encore, en bas de page lout au moins, cette drolatique anecdote, contée, à peu près en ces termes, par la Revue de poche (l'" année, n" '2, s. d.), sous la rubrif[ue : Enfants terribles! ■■ Ux Poète (en visite) : Je me suis permis, Madame, de vous envoyer mon nouveau recueil, les derniers nés de ma Muse.... — La Dame : Et je vous en remercie infiniment, Monsieur. Vos vers sont exquis, et j'en suis encore tout extasiée.... Mais où l'ai-je donc mis, ce charmant petit volume? — Charlot (bambin de cinq ans) : Mais tu sais bien, maman! Aussitôt reçu, lu l'as mis sous le pied de la table, pour qu'elle ne boite pas. Tu ne te souviens donc plus! »

2. Dans sa préface de la réimpression de l'opuscule de Charles Nodier, le Bibliomane. pp. xi-xn. (Paris, Conquet, 1894.)

BIBLIOCLASTES ET BIBLIOPHOBES. 299

papier manque-t-il? elles prennent une carie, une épingle, même une épingle à cheveux. S'agit-il de livres rares? le moindre bibelot les intéresse plus que toutes les premières éditions'. Elles préfèrent un bout de ruban à la plus exquise reliure. Ne leur confiez pas, en le retirant du rayon sacré qu'un bibliophile appelait «Je reliquaire », un petit livre à faire pâlir de joie : elles l'ouvriraient en lui cassan

1. " Pourquoi les livres coùlent-ils si bon marché et les hibelols si chei'? C'est que les femmes adorent les bibelots et qu'elles ne s'intéressent pas aux livres. Le bibelot est décoratif, on le met dans son salon, on l'accroche aux murs; tout le monde le remarque et s'extasie.... » (Adolphe BrussoN, Portraits intimes. Un amateui- de vieux livres [Xavier Marmier]. p. '2-4.) « Une femme élégante et riche, une femme d'esj)rit, a noté Mme de Girardin, attend patiemment deux mois pour lire un roman de George Sand, et l'idée ne lui vient pas de l'acheter [elle préfère avoir recours aux cabinets de lecture]; et, dans son élégante demeure, vous trouveicz toutes les splendeuis imaginables.... Cependant il est une justice à rendre à nos jeunes élégantes : elles n'ont point de livres, c'est vrai, mais elles ont de superbes Inbliothèfjues, des armoires de Boule d'un grand prix, auxquelles on a laissé, par respect, le nom monteur de bibliothèque. Mais ne craignez pas que ces belles armoires restent inutiles; non, certes; on leur donne un très noble emploi; voyez, dans celle-ci, les chapeaux, les bonnets et les turbans de Madame.... Au fond des plus petites armoires, sur les étagères, pas un livre non plus.... Vous trouvez des bergers en flacon, des chiens de porcelaine, des magots chinois.... Mais à quoi bon des livres? O progrès! Que voulez-vous? les jeunes femmes ne lisent plus, et, chose plus terrible, hélas! celles qui, par exception, lisent encore un peu ...écrivent!! » Mme Emile de Girardin, le Vicomte de Launay, Lettres parisiennes, 16 décembre 1837, t. I, pp. 288-289; Paris, Calmann Lévy, 1878.)

le dos. Le meilleur des maris peut donner la clef de son folTre-fort à sa femme: il ne doit pas lui donner la clef de sa bibliothèque. Il ne faut jamais laisser une femme seule avec un livre. — Tels devraient être les principes de presque tous les bibliophiles mairies. *

Parmi les ennemis, sinon des livres, du moins des beaux livres, nous avons mentionné saint .Jérôme et les religieux de Cîteaux', qui condamnaient l'ornementation et le luxe des manuscrits.

Nous avons parlé aussi du célèbre ingénieur et marin Renau d'Eliçagaray, Petit-Renau-, qui avait une aversion prononcée pour tous les livres, sauf pour l'ouvrage de Malebranche, la Recherche de la vérité.

Dans une de ses boutades coutumières, Jean- Jacques Rousseau nous a formellement avertis de sa haine du papier imprimé : « Je hais les livres; ils napprennent qu'à parler de ce qu'on ne sait pas^ ». Ce qui ne l'empêchait point, bien qu'ayant « très peu lu durant le cours de sa vie ' », davoir tant fréquenté, surtout dans sa jeunesse, — et fréquenté presque

L Supra, chap. v, p. 143, n. 1.

Page 1