IIlet, op. cit., pp
2. Partie I, livre I. (Tome \, pp. .jIo-ôIG. Pari.'*, Hachette, 1804, 8 vol. iii-IO.)
conscience de moi-même. Ma mère avail laissé des romans; nous nous mîmes à les lire après souper, mon père et moi. Il n'était question d'abord que de m'exercer à la lecture par des livres amusants; mais bientôt lintérêt devint si vif, que nous lisions tour à tour sans relâche, et passions les nuits à cette occupation. Nous ne pouvions jamais quitter qu'à la fin du volume. Quelquefois mon père, entendant le matin les hirondelles, disait, tout honteux : « Al- « Ions nous coucher; je suis plus enfant que toi »... Plutarque surtout devint ma lecture favorite. Le plaisir que je prenais à le relire sans cesse me guérit un peu des romans ; » etc.
Dès son bas âge, Mme Roland (1754-1 795) témoigna le goût le plus vif pour la lecture. Ainsi que son maître Rousseau, elle ne sait non plus comment elle apprit à lire :
« Vive sans être bruyante, et naturellement recueillie, je ne demandais qu'à m'occuper, écrit-elle dans ses Mémoires^ et saisissais avec promptitude les idées qui m'étaient présentées. Cette disposition fut mise tellement à profit que je ne me suis jamais souvenue d'avoir appris à lire ; j'ai ouï dire que c'était chose faite à quatre ans, et que la peine de m'enseigner s'était, pour ainsi dire, terminée à cette époque, parce que, dès lors, il n'avait plus été besoin
1. Tome III, pp. 11-12, et 23-2'.». (Paris, Bibliothèque nationale, 1«C'J.)
que de ne pas me laisser manquer de livres. Quels que fussent ceux qu'on me donnait ou dont je pouvais m'emparer, ils m'absorbaient tout entière, et l'on ne pouvait plus me distraire que par des bouquets. La vue d'une fleur caresse mon imagination et flatte mes sens à un point inexprimable; elle réveille avec volupté le sentiment de l'existence. Sous le tranquille abri du toit paternel, j'étais heureuse dès l'enfance avec des fleurs et des livres : dans l'étroite enceinte d'une prison, au milieu des fers imposés par la tyrannie la plus révoltante, j'oublie l'injustice des hommes, leurs sottises et mes maux, avec des livres et des fleurs'....
« Avec les livres élémentaires dont on avait soin de me fournir, j'épuisai bientôt ceux de la petite bibliothèque de la maison. Je dévorais tout, et je recommençais les mêmes lorsque j'en manquais de nouveaux. Je me souviens de deux in-folio de Vies des Saintu, d'une Bible de même format en vieux langage, d'une ancienne traduction des Guerres civiles d'Appien, d'un Théâtre de la Turquie en mauvais style, que j'ai relus bien des fois. Je trouvai ainsi Ir Roman comique de Scarron et quelques recueils de prétendus bons mots, que je ne relus pas deux
1. Cf. supra, l. I, pp. 12 et 141, le portrait de • Ihomme heureux», tracé par Cicéron: S* horlum in biblioUieca habes, décrit nihil : « Pour peu que nous ayons un jardin à côté de notre Itibliothèque, — c'est-à-dire des fleurs et des livres, — il ne manquera rien à notre bonheur. »
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fois ; los Mémoires du brave de Pontis, qui m'amusaient, et ceux de Mlle de Montpensier, dont j'aimais assez la fierté, et quelques autres vieilleries, dont je vois encore la forme, le contenu et les taches. La rage d'apprendre me possédait tellement, qu'ayant déterré un Traité de l'Art héraldique, je me mis à l'étudier ; il y avait des planches coloriées qui me divertissaient, et j'aimais à savoir comme on appelait toutes ces petites figures : bientôt j'étonnai mon père de ma science en lui faisant des observations sur un cachet composé contre les règles de l'art; je devins son oracle en cette matière, et je ne le trompais point. Un petit Traité des Contrats me tomba sous la main ; je tentai aussi de l'apprendre, car je ne lisais rien que je n'eusse l'ambition de le retenir; mais il m'ennuya, je ne conduisis pas le volume au quatrième chapitre.
« La Bible m'attachait, et je revenais souvent à elle. Dans nos vieilles traductions, elle s'exprime aussi crûment que les médecins ; j'ai été frappée de certaines tournures naïves qui ne me sont jamais sorties de l'esprit. Cela me mettait sur la voie d'instructions que l'on ne donne guère aux petites fdles ; mais elles se présentaient sous un jour qui n'avait rien de séduisant, et j'avais trop à penser pour m'arrêter à une chose toute matérielle qui ne me semblait pas aimable. Seulement je me prenais à rire quand ma grand'maman me parlait de petits
enfants trouvés sous des feuilles de choux, et je disais que mon Ave Maria m'apprenait qu'ils sortaient d'ailleurs, sans m'inquiéter comment ils y étaient venus.
« J'avais découvert, en furetant par la maison, une source de lectures que je ménageai assez longtemps. Mon père tenait ce qu'on appelait son atelier tout près du lieu que j'habitais durant le jour; c'était une pièce agréable, qu'on nommerait un salon et que ma modeste mère appelait la salle, proprement meublée, ornée de glaces et de quelques tableaux, dans laquelle je recevais mes leçons. Son enfoncement, d'un côté de la cheminée, avait permis de pratiquer un retranchement qu'on avait éclairé par une petite fenêtre ; là, était un lit si resserré dans l'espace que j'y montais toujours par le pied, une chaise, une petite table et quelques tablettes ; c'était mon asile. Au côté opposé, une grande chambre, dans laquelle mon père avait fait placer son établi, beaucoup d'objets de sculpture et ceux de son art, formait son atelier. .Je m'y glissais le soir ou bien aux heures de la journée où il n'y avait personne; j'y avais remarqué une cachette où l'un des jeunes gens mettait des livres. J'en prenais un à mesure ; j'allais le dévorer dans mon petit cauinet, ayant grand soin de le remettre aux heures convenables, sans en rien dire à personne. C'était, en général, de bons ouvrages. Je m'aperçus un jour
que ma mère avait fait la même découverte que moi; je reconnus dans ses mains un volume qui avait passé dans les miennes ; alors je ne me gênai plus, et, sans mentir, mais sans parler du passé, j'eus l'air d'avoir suivi sa trace. Le jeune homme qu'on appelait Coursou, auquel il joignit le de par la suite en se fourrant à Versailles instituteur des pages, ne ressemblait point à ses camarades ; il avait de la politesse, un tact décent, et cherchait de l'instruction. Il n'avait jamais rien dit non plus de la disparition momentanée de quelques volumes : il semblait qu'il y eût entre nous trois une convention tacite.
« Je lus ainsi beaucoup de voyages que j'aimais passionnément, entre autres ceux de Renard, qui furent les premiers ; quelques théâtres des auteurs du second ordre, et le Plutarque de Dacier. .Je goûtai ce dernier ouvrage plus qu'aucune chose que j'eusse encore vue, même d'histoires tendres qui me touchaient pourtant beaucoup, comme celle des époux malheureux de La Bédoyère, que j'ai présente, quoique je ne Taie pas relue depuis cet âge. Mais Plutarque semblait être la véritable pâture qui me convînt. Je n'oublierai jamais le carême de 1705 (j'avais alors neuf ans), où je l'emportais à l'égHse en guise de Semaine sainte. C'est de ce moment que datent les impressions et les idées qui me rendaient républicaine, sans que je songeasse à le devenir'.