‹ Le livreChapitre 14 sur 152 · Nous avons vu, dan;5 noire tome I, l'affection parlicu · texte numérisé non relu

Nous avons vu, dan;5 noire tome I, l'affection parlicu

« Télémaque et la Jérusalem délivrée vinrent un peu troubler ces traces majestueuses. Le tendre Fénelon émut mon cœur, et le Tasse alluma mon imagination. Quelquefois je lisais haut, à la demande de ma mère : ce que je n'aimais pas ; cela me sortait du recueillement qui faisait mes délices, et m'obligeait à ne pas aller si vite; mais j'aurais plutôt avalé ma langue que de lire ainsi l'épisode de l'île de Galypso, et nombre de passages du Tasse. Ma respiration s'élevait, je sentais un feu subit couvrir mon visage, et ma voix altérée eût trahi mes agitations. J'étais Eucharis pour Télémaque, et Herminie pour Tancrède; cependant, toute transformée en elles, je ne songeais pas encore à être moi-même quelque chose pour personne; je ne faisais point de retour sur moi, je ne cherchais rien autour de moi;

Hère et l'enthousiasme témoignés en faveur de Plutarque par Henri IV, par Montaigne, Vauvenargues, Alfieri, etc. Donnons encore ici quel([ues topiques appréciations du grand historien et moraliste de l'antiquité. " Plutarque, c'est vraiment V Encyclopédie des anciens. » (Grimm, ap. Sainte- Beuve, Causeries du lundi, t. VII, p. 514.) « Plutarfiue, le ^^'alter Scott de l'antiquité. » (Micmelet, BUAe de l'Humanité, p. 180.) " Plutarque est le plus curieux des répertoires. C'est une de ces ruches de réserve où presque tout le miel de l'antiquité a été déposé. Ce qui a paru de plus grand dans l'esprit humain s'y montre à nos yeux, et ce que les hommes ont lait de meilleur nous y sert d'exemple. La sagesse antique est là tout entière. Plutarque a été le bréviaire de toules les grandes âmes du xvi" siècle, le siècle qui en a le plus compté. • (Bardoux, le Magasiti pittoresque, février 1887, p. 42.)

j'étais elles et je ne voyais que les objets qui existaient pour elles; c'était un rêve sans réveil....

« Ces ouvrages dont je viens de parler firent place à d'autres, et les impressions s'adoucirent; quelques écrits de ^ oltaire me servirent de distraction. Un jour que je lisais Candide, ma mère s'étant levée d'une table où elle jouait au piquet, la dame qui faisait sa partie m'appela du coin de la chambre où j'étais et me pria de lui montrer le livre que je tenais. Elle s'adresse à ma mère qui rentrait dans l'appartement, et lui témoigne son étonnement de la lecture que je faisais; ma mère, sans lui répondre, me dit purement et simplement de reporter le livre où je l'avais pris. Je regardai de bien mauvais œil cette petite dame, à figure revèche, grosse à pleine ceinture, grimaçant avec importance, et depuis oncques je n'ai jamais souri à Mme Charbonné. Mais ma bonne mère ne changea rien à son allure fort singulière, et me laissa lire ce que je trouvais, sans avoir l'air d'y regarder, quoiqu'en sachant fort bien ce que c'était. Au reste, jamais livre contre les mœurs ne s'est trouvé sous ma main ; aujourd'hui même je ne sais que les noms de deux ou trois, et le goût que j'ai acquis ne m'a point exposée à la moindre tentation de me les procurer.

« Mon père se plaisait à me faire de temps en temps le cadeau de quelques livres, puisque je les préférais à tout; mais, comme il se piquait de seconder

mes goûts sérieux, il me faisait des choix fort plaisants, quant aux convenances; par exemple, il me donna le traité de Fénelon sur l'éducation des filles, et l'ouvrage de Locke sur celle des enfants; de manière qu'on donnait à l'élève ce qui est destiné à diriger les instituteurs. Je crois pourtant que cela réussissait très bien, et que le hasard m'a servi mieux peut-être que n'auraient fait les combinaisons ordinaires. »

Le poète des Mois, .Jean-Antoine Roucher (1745- I79i), dit, de son côté, en s'adressant à son père' : « Je n'oublierai jamais ces jours de mon enfance, où, me menant avec vous dans des promenades solitaires, vous m'entreteniez du génie précoce de Pascal et du Tasse, et me faisiez lire la vie de ces deux grands hommes- Grâces à vous, mon cœur palpitait déjà au nom de la gloire. Je n'oublierai jamais qu'à ces premières lectures, vous fîtes bientôt succéder celles de Télémaque et de la Jérusalem délivrée. Quel charme je trouvais à ces deux ouvrages! »

Benjamin Franklin (1706-1790), dans ses Mémoires, nous parle ainsi de ses premiers livres : « Dès mon enfance j'étais passionné pour la lecture, et j'employais à acheter des livres tout l'argent qui me venait dans les mains. J'étais très amateur de voyages. Ma première acquisition fut les Œuvres de

\. Les Mois, poème on douze chants. Dédicace, t. I, sans pagination. (Paris, Quiliian, 1770.^

Bunyan on petits volumes séparés. Je les revendis ensuite pour être à même d'acheter les Collections historiques de Burton. C'étaient de petits livres de colporteurs, à fort bon marché, formant en tout quarante volumes. La petite bibliothèque de mon père était presque toute composée d'ouvrages de polémique religieuse. Je les lus presque tous. J'ai souvent regretté que, à une époque où j'étais dévoré d'une telle soif de m'instruire, il ne me fût pas tombé sous la main des livres mieux appropriés à mes goûts, puisqu'il était décidé que je ne serais pas théologien. Parmi ces livres étaient les Vies de Plutarque : je les lus avec avidité.... Cette passion livresque détermina enfin mon père à faire de moi un imprimeur*.... »

Sur Stendhal (Henri Beyle, 1783-1842), M. Albert Collignon nous conte les détails suivants- : < Son père, qui allait souvent seul à la campagne, avait sa bibliothèque dans son domaine de Claix, à deux lieues de Grenoble. Cette bibliothèque était toujours fermée. Mais Henri ayant découvert le lieu où il metlait la clef, l'ouvrit quelquefois, et trouva moyen de s'emparer de la Nouvelle Héloïse et de Grandisson: il lisait ces deux romans, les yeux pleins de larmes,

L Benjamin Franklin. Autobwijrapliie, Irad. Éd. Laboiilaye, pp. 0-10. Taris, IlacheUe, 1887.)

2. VArl et la Vie de Steiullint, pp. 5.Vr>0.-( Paris, dermer- Baillière, 1868.)

dans un galetas, où il se livrait en toute sécurité à ce plaisir délicieux.

« Dès l'âge de dix ans, il avait en germe cette passion de lecture qui devint plus tard si ardente. Tous ses biographes s'accordent à lui reconnaître ce précoce et secret penchant pour les livres. Il les aimait d'autant plus qu'il fallait les lire en cachette et qu'il avait bien de la peine à les découvrir. Dès qu'il put sortir seul, un de ses premiers actes d'indépendance fut d'en acquérir pour lui-même, en toute propriété. Un louis d'or de vingt-quatre livres, lentement amassées, était toute sa fortune d'enfant. Il l'échangea contre les œuvres complètes de Florian, et il faut lire dans les souvenirs de son jeune camarade, M. R. Colomb, le récit des sensations délicieuses que leur firent éprouver la lecture d'Estelle, Galatée, Gonzalve, Numal etc. »

Dans ses Confidences^ Lamartine (1790-1861)) parle en termes aussi émus qu'émouvants de ses premières lectures : «... Mon père tient un livre dans la main. Il lit à haute voix. .J'entends encore d'ici le son mâle, plein, nerveux et cependant flexible de cette voix qui roule en larges et sonores périodes, quelquefois interrompues par les coups du vent contre les fenêtres. Ma mère, la tète un peu penchée, écoute en rêvant. Moi, le visage tourné vers mon père et le bras ap-

1. Livre III, iv, pp. .12-5"»; livre IV, vu, p. '.■>; livre VI, v pp. 112-lir). (Paris, Michel Lévy. i85,j.)

puyé sur un de ses genoux, je bois chaque parole, je devance chaque récit, je dévore le livre dont les pages se déroulent trop lentement au gré de mon impatiente imagination. Or quel est ce livre, ce premier livre dont la lecture, entendue ainsi à l'entrée de la vie, m'apprend réellement ce que c'est qu'un livre, et m'ouvre, pour ainsi dire, le monde de l'émotion, de l'amour et de la rêverie?

« Ce livre, c'était la Jérusalem délivrée, la Jérusalem délivrée traduite par Lebrun.... Ainsi le Tasse, lu par mon père, écouté par ma mère avec des larmes dans les yeux, c'est le premier poète qui ait touché les fibres de mon imagination et de mon cœur. Aussi fait-il partie pour moi de la famille universelle et immortelle que chacun de nous se choisit dans tous les pays et dans tous les siècles, pour s'en faire la parenté de son âme et la société de ses pensées'.

a J'ai gardé précieusement les deux volumes ; je les ai sauvés de toutes les vicissitudes que les changements de résidence, les morts, les successions, les partages apportent dans les bibliothèques de famille. De temps en temps, à Milly, dans la même chambre.

L C'est ce que Sénèque a dit. dans son traité Z)e la Brièveté de la Vie, xv (cf. supra, 1. 1, p. 15) : ■■ Nul n'a eu le privilège de se choisir ses aïeux, dit-on tous les jours; c'est le sort (jui les donne. On se trompe : riiomnie jteut désigner à qui il devra sa naissance. Il va des familles de nobles génies : à laquelle veux-tu appartenir? Choisis, et non seulement son nom. mais ses richesses seront les tiennes. »

quand j'y reviens seul, je les rouvre pieusement ; je relis quelques-unes de ces mêmes strophes à demivoix, en essayant de me teindre à moi-même la voix de mon père, et en m'imag-inant que ma mère est là encore avec mes sœurs, qui écoute et qui ferme les yeux. Je retrouve la même émotion dans les vers du Tasse, les mêmes bruits du vent dans les arbres, les mêmes pétillements des ceps dans le foyer; mais la voix de mon père n'y est plus, mais ma mère a laissé le canapé vide, mais les deux berceaux se sont changés en deux tombeaux qui verdissent sur des collines étrangères! Et tout cela finit toujours pour moi par quelques larmes dont je mouille le livre en le refermant....

«( Le goût de la lecture m'avait pris de bonne heure. On avait peine à me trouver assez de livres appropriés à mon âge pour alimenter ma curiosité. Ces livres d'enfants ne me suffisaient déjà plus ; je regardais avec envie les volumes rangés sur quelques planches dans un petit cabinet du salon. Mais ma mère modérait chez moi cette impatience de connaître ; elle ne me livrait que peu à peu les livres, et avec intelligence. La Bible abrégée et épurée, les Fabh'< de La Fontaine, qui me paraissaient à la fois puériles, fausses et cruelles, et que je ne pus jamais apprendre par cœur*, les ouvrages de Mme de Genlis,

1. Sur ia sévérilé de Lamartine à l'égard de La Fonlainej cf. supra, t. I, pp. 244-2i6.

ceux de Berquin, des morceaux de Fénelon et de Bernardin de Saint-Pierre, qui me ravissaient dès ce temps-là, la Jérusalem délivrée, Rohinson, quelques tragédies de Voltaire, surtout Mérope, lue par mon père à la veillée : c'est là que je puisais, comme la plante dans le sol, les premiers sucs nourriciers de ma jeune intelligence....

«... Outre ces livres instructifs vers la lecture desquels mon père dirigeait sans alïectation ma curiosité, j'en avais d'autres que je lisais seul. Je n'avais pas tardé à découvrir 1 existence des cabinets de lecture à Mâcon où on louait des livres aux habitants des campagnes voisines. Ces livres, que j'allais chercher le dimanche, étaient devenus pour moi la source inépuisable do solitaires délectations. J'avais entendu les titres de ces ouvrages retentir au collège, dans les entretiens des jeunes gens plus avancés en âge et en instruction que moi. Je me faisais un véritable Éden imaginaire de ce monde des idées, des poèmes et des romans qui nous étaient interdits par la juste sévérité de nos études.

« Le moment où cet Éden me fut ouvert, où j'entrai pour la première fois dans une bibliothèque circulante, où je pus à mon gré étendre la main sur tous ces fruits mûrs, verts ou corrompus de l'arbre de science, me donna le vertige. Je me crus introduit dans le trésor de l'esprit humain....

« ... Je dévorais toutes les poésies et tous les

romans dans lesquels l'amour s'élève à la hauteur dun sentiment, au pathétique de la passion, à l'idéal d'un culte éthéré. Mme de Staël, Mme Cottin, Mme Flahaut, Richardson, l'abbé Prévost, les romans allemands d'Auguste Lafontaine, ce Gessner prosaïque de la bourgeoisie, fournirent, pendant des mois entiers, de délicieuses scènes toutes faites au drame intérieur de mon imagination de seize ans.... Je vivais de ces mille vies qui passaient, qui Ijrillaient et qui s'évanouissaient successivement devant moi, en tournant les innombrables pages de ces volumes plus enivrants que les feuilles de pavots....

< Mais ce qui me passionnait par-dessus tout. c'étaient les poètes, ces poètes qu'on nous avait, avec raison, interdits pendant nos mâles études, comme des enchantements dangereux qui dégoûtent du réel en versant à pleins flots la coupe des illusions sur les lèvres des enfants.

« Parmi ces poètes, ceux que je feuilletais de préférence n'étaient pas alors les anciens, dont nous avions, trop jeunes, arrosé les pages classiques de nos sueurs et de nos larmes d'écolier. Il s'en exhalait, ({uand je rouvrais leurs pages, je ne sais quelle odeur de prison, d'ennui et de contrainte, qui me les faisait refermer, comme le captif délivré qui n'aime pas à revoir ses chaînes; mais c'étaient ceux qui ne s'inscrivent pas dans le catalogue des livres d'étude, les poètes modernes, italiens, anglais, allemands.

français, dont la chair et le sang sont notre sang et i notre chair à nous-mêmes, qui sentent, qui pensent, ; qui aiment, qui chantent, comme nous pensons, i comme nous chantons, comme nous aimons, nous j hommes des nouveaux jours : le Tasse, Dante, Pétrarque, Shakespeare, jNlilton, Chateaubriand, qui chantait alors comme eux, Ossian surtout.... »

Nous avons vu' que Henri Heine (1797-1856), aimait Don Quichotte « jusqu'aux larmes ». C'était le premier livre qu'il avait lu après avoir appris à prononcer assez couramment ses lettres, dès l'éveil de son intelligence. « Je me souviens très exactement, écrit-il^ du jour où je quittai la maison à la dérobée et m'enfuis au jardin de la cour pour lire Don (Juichotte sans être dérangé. C'était un beau jour du mois de mai; le rossignol chantait doucement les louanges du printemps, qui l'écoutait tranquille et souriant aux premiers feux du matin.... Je m'assis sur un banc de pierre couvert de mousse, dans Vallée des Soi/pirs, et je réjouis mon petit cœur des grandes aventures du hardi chevalier.... Et je n'oublierai jamais le jour où je lus le tragique duel dans lequel mon chevalier devait lomber si tristement. C'était par une sombre journée; de vilains nuages couraient dans le ciel gris, les feuilles jaunies

Page 1