Voir, entre autres, pour cette attribution à Condorcet
Chères délices de mon âme, Gardez-vous bien de me quiller.
Quoiqu'on vienne vous emprunter!
Cliacun de vous m'est une femme, Qui peut se laisser voir sans blâme Et ne se doit jamais prêter.
Ce qui n'empêcha pas Colletet, lorsqu'il reçut de Richelieu « la somme énorme de six cents livres » pour six vers seulement, consacrés à la description de la pièce (feau des Tuileries, de remercier le généreux cardinal par ce distique, plus dig-ne d'un trafiquant que d'un bibliophile :
Armand, qui, pour six vers, m'as donné six cents livres. Que ne puis-je, à ce prix, te vendre tous mes livres' !
Les livres prêtés — pour revenir à eux — « les livres prêtés ne sont jamais rendus.... Parfaitement!
Jules Janin, l'Amour des livres, pp. 60-61 ; Edouard Rou- VEYRE, Connaissances nécessaires à un bihliopfiile, 3= édit., t. I, p. 92; Yve-Plessis, Petit Essai de biblio-thérapeutique, p. 20; etc. Sur la paternité de Colletet, voir V Intermédiaire des chercheurs et curieux, 10 et 25 février 1878, col. 65 et 122. A part une épître A un jeune Polonais exilé en Sibérie, Condorcet, qui s'est surtout occupé de science et de politique, n'a jamais écrit de vers.
1. Cf. Théophile Gautier, les Grotesques, p. 216. (Paris, Lévy, 1859.) <■ Certainement jamais vers, même alexandrins, c'est-à-dire les plus longs qui soient, n'ont été payés aussi cher à aucun poète du monde, >• ajoute ici Théophile Gautier. — A propos de Guillaume Colletet et de sa bibliothèque, Charles Asselineau a écrit une très intéressante page {ap. Eugène Crépet, les Poêles français, t. II, p. 496), que je me reprocherais d'omettre : <■ ...Chevreau s'est trompé lorsqu'il a dit que Colletet ne laissa à son fils que son nom
Ainsi tous les livres que vous voyez là, sur ces rayons, ce sont des livres qu'on m'a prêtés et que j'ai gar-
pour héritage. Ce nom serait déjà quelque chose; mais C.olletet put transmettre à son héritier un legs plus positif l't plus palpable, sa bibliothèque, — bibliothèque considérable et célèbre, même en son temps, au témoignage du Père Jacob, (le ChAlons, l'auteur du Traité dex plus belles bibliuthèques du monde, et qu'il sut conserver cinquante [quarante?] ans, malgré son peu de fortune, pour la léguer à ce fils. La pauvreté et les instances de la veuve forcèrent, dans le courant de l'année, François 0>llelet à se défaire de son héritage, et les regrets qu'il lui a consacrés seront une conclusion touchante pour cette notice. •■ Vente, dit-il, qui tire presque des larmes « de mes yeux et des soupirs de ma bouche, toutes les « fois que j'y pense, et qui rappelle en ma mémoire la fai- * blesse d'un homme intéressé, qui, pouvant me conserver " ce seul petit héritage que m'avoit laissé mon père, a mieux - aymé le donner en proye à la justice que de m'en laisser " la jouissance; advantage certe qui lui donne bien peu de ■ gloire, aussi bien qu'à ceux qui, pouvant inspirer à la " vefve de nobles et généreux sentiments en ma faveur, " n'ont pas été fidèles conseillers ny juges équitables dans ■• ma cause. C'est un ressentiment qui me tient trop au cœur « pour l'étouffer; et l'indignation que j'eus, dès ce tems-là. « d'une action si contraire au sang et à la nature m'inspira « une ode de cent vers, qui seront quelque jour imprimez, « et dont voici le commencement :
Chères délices de mon père, Livres doctes et précieux, yui de ses écrits curieux Fûtes l'entretien ordinaire; Vous qu'en quarante ou cinquante ans, Malgré les misères du temps, Il acquit avec tant de peine.
Eh quoi! je ne vous verrai plus!
Puisqu'il faut que cette semaine A l'encan vous soyez vendus, »
Etc.
'- Quoique cent fois supérieurs à YOde à Namur ces vers
dés, » répondait un jour, d'après une légende, sans doute plus amusante qu'authentique, certain bibliophile à un téméraire visiteur qui faisait mine de lui emprunter un volume'.
C'est probablement le même ingénieux collectionneur qui répliquait à un de ses amis, en train de le prier de lui prêter un volume : « A vous? Jamais de la vie! Vous m'en avez prêté un jadis, et vous ne me lavez jamais réclamé! »
Mais que de fois c'est en vain qu'on réclame, — quand on ose réclamer! l'emprunteur fait la sourde oreille: ou bien il promet de restituer très prochainement, de rapporter sans retard, sans faute.... « Vous /'aurez demain.... Ce soir même il sera chez vous.... » Et ni ce soir ni demain, pas plus que sœur Anne, vous ne voyez rien venir.
" dit Charles Nodier, — continue Asselineau, — sont assez
" mauvais; mais il y a, dans tout ce passage, une fleur de
« sentiment qui fait penser, une mesure d'expression qui
- fait réfléchir, et qui satisfait mieux mon cœur et mon « esprit qu'un vain luxe de paroles. L'homme qui n'accuse " son spoliateur que de faiblesse, qui ne voit dans sa marâtre
- que la veuve de son père, (pii ne trouve dans les con- « selliers de cette femme que des juges peuéqidtables. valait •< bien mieux à aimer que ce triste Boileau. Il n'aurait jamais ■• stigmatisé d'un opprobre éternel le malheur d'avoir besoin « de pain et d'en demander aux valets, extrémité cruelle sans <■ doute, mais préférable à la honte d'attendre de l'or de leurs • maîtres. •■
1. '- La Sagesse des nations dit vrai : " Les francs prêtés " sf)nt quelquefois^ rendus. — les livres, jamais! » (Albéric Second, /c Tiroir anx soiiven'rs, p. 17": Paris, Dentu, 1886.)
On conte, à ce propos, que l'acerbe et agressif lexicologue François Génin (1803-1856)* avait eu occasion, alors qu'il était professeur à la Faculté de Strasbourg, de prêter les deux premiers Aolumes d'un superbe exemplaire de Tom Jones, à l'un de ses collègues qui voulait apprendre l'anglais. Rentré à Paris, attaché à la rédaction du National, fiénin avait vainement écrit vingt fois pour réclamer ces volumes : pas de réponse. A bout de patience, il fit un paquet des deux tomes qui lui restaient et les i envoya par la diligence à son trop silencieux emprunteur. « Comme cela, du moins, lui écrivait-il en même temps, un de nous deux aura l'ouvrage complet. Ce sera vous, puisque vous ne voulez pas que ce soit moi; ce qui cependant m'aurait paru plus naturel-. »
Une des pertes d'ouvrage les plus regrettables, causées par un emprunteur de livres, c'est celle du traité De Gloria de Cicéron, que Pétrarque prêta à
1. « Génin est un tape-dur; il a toujours liesoin de taper sur quelqu'un. >• Etc. (Sainte-Beuve, Causeries du lundi, l. XI, p. 464.) « Génin, l'écrivain anti-jésuitique et antiecclésiastique le plus passionné. >• (Id., op. cit., t. I, p. 590.) Particularité curieuse, cet adversaire acharné de la religion et des prêtres avait, outre la passion des lettres, celle du plain-chant, et « il a composé une messe en musique qui a été exécutée deux fois, le jour de Noël, dans l'église Saint- Leu, à Paris ». (B. Hauréau, art. sur Génin, ap. D"" IIoefer, Nouvelle Biographie générale.)
2. P.-J. Martin, V Esprit de tout le monde, pp. 1I7-11S. (Paris, Magnin, 1850.)
son vieux maître de grammaire Convenevolc (ou Gonvennole) da Prato, et que celui-ci, pour se procurer quelques ressources, mit en gage, mais sans jamais oser dire entre quelles mains. Malgré nombre de réclamations et quantité de recherches, le pré- 1| cieux manuscrit demeura introuvable, et fut perdu pour Pétrarque comme pour nous'.
Parmi les emprunteurs peu enclins à restituer, on cite le moraliste Nicole (1625-1695) : « Il ne rendait pas très exactement les livres qu'il empruntait, écrit de lui Sainte-Beuve-. M. de Pontchâteau, qui tenait fort à ses livres^, paraît s'en plaindre en un endroit de ses lettres : « N'en dites rien néanmoins, « il faut savoir perdre. Mais il faut avouer ma fai- « blesse, je hais plus de perdre un livre qui ne vau- « drail que dix sols, que dix pistoles. Cela est d'un « petit esprit : aussi suis-je tel. »
Goethe n'aimait pas non plus, prétend-on, rendre les ouvrages ou estampes qu'on lui prêtait, et c'est ainsi qu'il a su, jusqu'à ses derniers jours, enrichir ses collections. « Emprunter et oublier longtemps
L Cf. Ludovic Lalanne, op. cit., p. 227; et Fehtiault Drames et Cancans du livre, pp. 141-150.