Op. cit., p
Machiavel (14G9-1 550), évoquant ce mot de Dante: « H n'y a point de science, si Ion ne relient ce qu'on a entendu », nous apprend que, dans ses conversations avec les anciens, c'est-à-dire ses lectures des Latins et des Grecs, il note tout ce qui lui paraît « de quelque importance' ».
Sur le pasteur David Ancillon (1617-1692), et ses façons de lire et de mettre à profit ses lectures, nous trouvons dans Bayle ^ les détails suivants : « Ancillon lisait toutes sortes de livres, même les anciens et les nouveaux romans. Il n'y en avait aucun, dont il ne crût qu'on pouvait faire quelque profit; il disait souvent ces paroles, qu'on attribue à Virgile : Aurwn ex stercore Ennii coUigo.... Mais il ne s'attachait proprement qu'aux ouvrages importants, qu'aux choses sérieuses. Il mettait une immense différence entre la* lecture des livres qu'il ne voyait, comme lui-même le disait, que pour ne rien ignorer, et la lecture de ceux qui étaient utiles à sa profession. 11 ne lisait les uns qu'une seule fois, et en courant, perfunctoric, et, comme dit le proverbe latin : sicut cani>^ ad Nilum bibens et fugiens: mais il lisait les autres avec soin et avec application. Il les lisait plusieurs fois : la première.
1. Lcllre à Francesco Velloii : Œuvres littéraires, p. 456. (Paris, Charpentier, s. d.)
■■2. Dictionnaire Itistorique et critique, art. Anriilon. l. II. pp. 7:2-73. (Pari?, Desoer, 1820.)
disait-il, ne servait qu'à lui donner une idée générale du sujet, et la seconde lui en faisait remarquer les beautés.... II barrait les livres en les lisant, et mettait à la marge des renvois à d'autres auteurs, qui avaient traité les mêmes matières, ou qui avaient dit des choses qui se rapportaient à celles qu'il lisait.... Il changeait quelquefois de lecture, et ce changement lui tenait lieu de repos. »
La comtesse d'Albany (1752-1824)) aimait à se rendre compte, « la plume à la main, de la plupart de ses lectures" ».
« Il faut faire des notes et des extraits, quand on veut lire avec fruit, » écrit Mirabeau (17411-1791) à Sophie-.
« Le seul moyen de tirer un bon parti de mes lectures serait d'en faire des extraits raisonnés, » note, dans son journal, l'historien Michelet (1798-1874) \
Et Joseph DE Maisthe (1754-1821)' :
« ...Vous voyez d'ici ces volumes immenses couchés sur mon bureau. C'est là que, depuis plus de trente ans, j'écris tout ce que mes lectures me présentent de plus frappant. Quelquefois je me borne
\. Sainte-Becve, Nouveaux Lundla, l. V, p. 423.
2. Lettres cVamourde Mirabeau, p. lOi. (Paris, Garnior, 1874.)
3. Mon Journal, 1820-182Ô, p. 200. (I-'aris, Marpon ol Flammarion, 1888.)
\. Les Soirées de Sainl-Pélersbuurg, t. II, p. lil. (Lyon, Péiagaud,18"0.)
à de simples indications; d'autres fois je transcris mot à mot des morceaux essentiels; souvent je les accompagne de quelques noies, et souvent aussi j y place ces pensées du moment, ces illuminations Koudaincx qui s'éteig-nent sans fruit si l'éclair n'est fixé par l'écriture. Porté par le tourbillon révolutionnaire en diverses contrées de l'Europe, jamais ces recueils ne m'ont abandonné; et maintenant vous ne sauriez croire avec quel plaisir je parcours cette immense collection. Chaque passage réveille dans moi une foule d'idées intéressantes et de souvenirs mélancoliques mille fois plus doux que tout ce qu'on est convenu d'appeler plaisirs. Je vois des pages datées de Genève, de Rome, de Venise, de Lausanne. Je ne puis rencontrer les noms de ces villes sans me rappeler ceux des excellents amis que j'y ai laissés. » Etc.
« La lecture ne fut jamais pour Mme Swetchine (1782-1857) un simple délassement, écrit le comte DE Falloux (1811-1886)' : un livre ne sortait de ses mains quannoté, commenté, copié quelquefois presque dans son entier. La première date de ces énormes extraits remonte à 1801, c'est-à-dire à sa dix-neuvième année, seconde année de son mariage. Ces recueils ne sont point des albums de luxe, ce sont des cahiers de papier commun, couverts dune
1. Mme Swetchine, sa vie et ses œuvres, t. L pp. ">()-">". Paris. Perrin. 1900.)
('•crituro fine et serrée, reliés poslérieiiremenl, ce qu'alteslent des lignes engagées dans le dos de la reliure, ou des mots emportés par la rognure des marges. Ces volumes s'élèvent au nombre de trentecinq: en outre, d'autres ont été perdus. Les plus petits sont in-8; treize sont in-4.
« Ce que ces livres représentaient pour Mme Swetchine d'intérêt ou d'émotion, nous le retrouvons, par un rapprochement digne d'être noté, décrit par le comte de Maistre, errant alors en Suisse, en Italie, en Sardaigne, et qui ne devait connaître Mme Swetchine qu'à la dernière étape de sa longue expatriation. « ^'ous voyez d'ici ces volumes immenses couï chés sur mon bureau, dit le comte de ]\Iaistre. «t dans les Soirées de Saint-Pétersbourg. C'est laque, <t depuis plus de trente ans, j'écris, » etc. [Voir la citation ci-dessus, pages 7.")-74.]
« Pour Mme Swetchine, comme pour M. de Maistre, ces volumineux extraits de lectures, c'étaient les étapes successives qu'avait traversées son intelligence. »
En passionné liseur et ibuilleur de livres, Gabriel Pf.ignot (170)7-1841)) ne manquait pas non plus de noter tout ce qui l'intéressait, tout ce qui le frappait : dans une liste de ses œuvres inédites, publiée en 1850, figure « le Mi/riobiblon frnnrais, résumé de lecture, la plume à la main, pendant quarante-trois ans, et pouvant former (]è< loi's douze n quinze
volumes in-8' », ouvrage qui devait paraître avec
celle épigraphe loul à fail de circonslance : Alhis
olio phi'i invenire potest, ncmo omnin -.
« Lire, écrire, observer, penser, comparer, réfléchir, voilà ma vie, nous dil ^\. Alberl Collignon (ISr»!)-....) ". Je suis avant loul un lecteur, un curieux, un témoin attentif de mon temps. Philosophe, j'aime à comprendre la raison des choses; j'aime à dire ma manière de voir et à formuler mes jugements. En lisant, j'ai mes préférences; mais, depuis Homère jusqu'à M. Verlaine, depuis Cicéron et César jusqu'à Frédéric II et à Napoléon, depuis Aristote jusqu'à M. Zola, j'ai voulu tout connaître; j'ai tout lu la plume à la main, en notant mes remarques, mes réflexions et mes extraits. Mes cahiers, si nombreux, sont le résumé de ma vie; ils forment aujourd'hui toute une encyclopédie littéraire, morale, politique, \o .Dictionnaire critique d'un homme de lettres. »
C'est qu'en effet la vie d'un véritable homme de
1. QuÉRARD, hi France lilléraire, arl. Pei^not, l. VII, p. 10. Un autre fervent érudit, le célèbre bibliophile et collectionneur F"rançois Marucelli (Ui2.'3-1715), laissa, à sa mort, un index général, en 112 volumes in-folio, de toutes les matières traitées dans les ouvrages qu'il avait lus. « Ce vaste répertoire, conservé en manuscrit à Florence, pourrait être d'une grande utilité aux savants, dont il faciliterait les recherches. » (Michaud, Biogmpliie universelle.)
'■1. J. SiMONNET, Essai sur la vie et les ouvrages de Gabriel Pe-iynol, pp. 177 et s.