Eh! depuis quand un livre est-il donc autre chose
Oue le rêve d'un jour qu'on raconte un instant...; Un ami qu'on aborde, avec le(|uel on cause. Moitié lui répondant, et moitié l'écoutant?
(A. DE Musset, Namouna, II, 7 : Premières Poésies, p. 555; Paris Charpentier, 1861 ; in-18.)
vous suggère. Il n'est p"as question ici, bien entendu, de ces annotations ou exclamations dont certains commentateurs surchargeaient jadis les bas de pages des ouvrages classiques : « Beau! » « Superbe! » « Admirable! » « Sublime! » « Comme cela est vrai! » « Comme cela est peint! » etc., de ce qu'on pourrait appeler « les notes bètes » ; ce ne sont que « les notes utiles » que nous approuvons et conseillons, les rectifications d'abord, puis les rapprochements et analogies de forme ou de fond, les objections, etc. De cette façon et dans ce sens, c'est un charme que d'annoter ses livres, et, pour le connaître et l'apprécier, ce charme, ainsi que nous en avertit l'érudit bibliographe Gustave Brunet (1807-1896)', « il faut la voir goûté ».
Je sais qu'il y a des livres si beaux, si splendidement édités, qu'on n'ose appuyer le crayon sur leurs pages et altérer la blancheur de leurs marges; ceux-ci, regardez-les, contemplez-les, admirez-les; mais ayez quelque autre édition de ces ouvrages, une édition moins luxueuse et plus abordable, avec qui vous puissiez converser et discuter. Ou bien, et pour tout concilier, inscrivez vos notes, non dans les marges, mais sur une fiche simple ou double, avec renvois aux pages, et placez ensuite cette fiche en tête ou en queue du volume. Il en est aussi qui font interfolier leurs livres, c'est-à-dire intercaler une
1. Fantaisies bibliographiques, p. '264. (Paris, Gay, 18G4.) LE I.IVKE. — T. ir. G
page blanche entre chaque feuillet, et écrivent leurs remarques sur celte page'. Mais nombre de travailleurs et de liseurs préféreront toujours se servir des marges pour leurs annotations manuscrites.
Il n"est guère de véritable ami des livres et des lettres qui ne l'ait commise, cette profanation, qui nait perpétré ce prétendu crime d'annotation, et ne se soit livré à cette muette mais délectable et très profitable causerie. Le Tasse a annoté plus de cinquante de ses volumes. Aide et Paul Manuce, Scaliger, la reine Christine de Suède, avaient la même « manie »^; Montaigne aussi ^; La Fontaine pareillement'. « La signature de Jacques-Auguste de Thou se lit sur quelques-uns des beaux volumes qui
1. C'est ce que faisait Fontanes : •■ ... Fonlanes avait souvent passé sa journée à relire quelque beau passage de Lucrèce et de Virgile ; à noter sur les pages blanches intercalées dans chacun de ses volumes favoris quelques ré- ' flexions plutôt morales que philologiques, quelques essais de traduction fidèle, ■■ écrit. S.\inte-Beuve {Portraits Utlé-{ raires, t. II, pp. 291-292);, — Sainte-Beuve, qui ne se privait pas, lui non plus, d'annoter ses livres, habitude qu'avait aussi son père (cf. Jules Troudat, Essais critiques, p. 202; et Jd.. Sainte-Beuve, Conférence faite le 11 décembre 190i : Chronifjue des /à'res,- décembre 1904, p. 5 du tirage à part).
2. Cf. Ludovic L.\lanne, Curiosités bibliograplùr/ues, pp. 346- 547, où figurent encore d'autres noms d'annotateurs de livres.
.". Cf. supra, p. 69.
i. •' J'ai tenu, dit l'abbé d'Olivet, des exemplaires (de Plu- I
tarque et de Platon, qui avaient appartenu à La Fontaine) f
'■ ...ils sont notés de sa main à chaque page; •• et la plupart '
de ses notes étaient des maximes de morale et de politique, |
qu'il a semées dans ses fables. » 'Peignot, Manuel dit I
bibliophile, t. I. pp. 141-142.) '
composaient sa fameuse bibliothèque.... Racine a tracé le sien (son nom) avec des notes grecques, latines ou françaises sur les marges des principaux poètes dramatiques de l'antiquité.... Le docte Etienne Baluze [originaire de Tulle] {Slep/tani(s Baluzius Tiilelmsi^) a souscrit de ces trois mots, d'une belle et ferme écriture, chaque volume de sa nombreuse bibliothèque. Le savant Samuel Bochart jetait ses premières pensées et faisait, pour ainsi dire, son premier travail sur les ouvrages mêmes qu'il avait à consulter.... [De] La M on noyé n'écrivait le sien (son nom) que sous la forme d'un anagramme; on reconnaît ses livres à cette devise : .1 Delio nomen, et aux notes curieuses que sa plume leur confiait en traits presque microscopiques, mais élégants et bien formés'. » Etc. Nous avons vu qu'Ancillon « barrait » ses livres en les lisant, « et mettait à la marge des renvois à d'autres auteurs- ».
Le célèbre évèque Huet figure aussi parmi les annotateurs de livres''. Et Voltaire : « Ma coutume
1. Charles Nodier, A/e'/att^yres tires d'une peiile bibliollièque, pp. 49-51. « La Monnoye, ce spirituel philologue, qui savait unir à un goût des i)Ius prononcés ])Our la littérature enjouée une érudition des plus solides, ligure au premier rang des annotateurs de livres; près de cent vingt ouvrages divers, qu'il avait ornés de sa jolie écriture, figurent au catalogue des livres de GIuc de Saint-Port (Paris, Praull, 17 il)). .. (Gustave Brunet, Funlaisies bUjliu'jraplii(jiics, pp. ^OT-'iU.S.)