‹ Le livreChapitre 52 sur 152 · LIRE BEAUCOUP OU BEAUCOUP RELIBE · texte numérisé non relu

LIRE BEAUCOUP OU BEAUCOUP RELIBE

a Jamais amant volage n'a plus souvent changé de maîtresse que moi de livres », disait Bayle (1647- 1706)'.

Emerson (1805-1882), « avec cette intrépidité d'assertion qui le caractérise, affirme quelque part que les hommes de génie doivent être de grands liseurs Je ne sais pas trop si, l'histoire en main, on pourrait prouver que cela est exact. Leibnitz, Voltaire, Goethe, avaient énormément lu ; Descartes et Rousseau^ étaient, au contraire, de petits liseurs, peu au courant de la tradition.... De nombreuses lectures, si elles sont judicieusement dirigées, faites avec discernement, avec un sérieux désir de s'orienter dans le monde intellectuel, n'oppriment point l'esprit, ne l'alourdissent point, comme on se plaît à le répé-

\. Ap. Sainte-Beuve, Porlrails liltéraircs, t. I, ]>. ôfiO.

2. Jean-Jacquos Rousseau, écrit David Iluino, « n très l»ou lu durant le cours de sa vie, et il a maintenant renoncé tout à fait à la lecture. Il a très peu vu, et n'a aucune sorte do curiosité pour voir et observer. Il a, à pioprement parler, réfléchi et étudié fort peu, et n'a, on vérité, qu'un fonds pou étendu de connaissances. Il a seulement seuli durant tonte sa vie; et, à cet égard, sa sonsil)iIilé est montée à un degré qui passe tout ce quo j'ai vu jusqu'ici; mais elle lui donne un sentiment plus aigu de peine que do plaisir. Il est comme un liommo qui seiait nu, non seulement nu de ses vêtements, mais nu et dépouillé de sa peau, et qui, ainsi au vif, aurait à lutter avec l'inlompério des éléments qui troublent perpétuellomontco bas monde. •■ •■ Certes, ajoute Sainto-Bouve, après avoir cité cotte lettre de David Uwme (Causeries du lundi, t. II, p]). 79-80), il est impossible! de mieux représenter l'état mor.d et physiologique» de Rousseau. ■• C-f. i n fn I, i'ha\>. XII, |>. 'IMi.

ter sans y avoir suffisamment réfléchi. La vérité est qu'elles le dégagent, retendent, le mettent à même de vivre de la vie la plus variée, la plus intense, la plus riche '. »

M. Albert Collignon, qui a particulièrement étudié cette question, y revient souvent, et il est d'avis, lui aussi, presque toujours, qu'il faut lire beaucoup.

« Nous devons lire beaucoup, — dans tous les sens du mot beaucoup. Je ne suis point partisan du précepte ancien, multuin non multa'\ et c'est aussi en plus d'un sens que je redoute lliomme d'un seul llvre^.

« Le charme de la vaste lecture, et qui en varie presque à l'infini le plaisir, est de chercher le vrai,

1. .Iules Levallois, V Année d'un ennile, Comment on reste libre, p. 18.

2. Cependant, dans le même ouvrage, la Religion des Lettres, page m, M. All)ei't Collignon estime qu'<' il faut lire beaucoup, peu de livres, toujours les mêmes, [c'est-à-dir-e précisément multum non multa] les meilleuis dans le geni'e de son talent et de son travail, se pénétrer de leur substance, comme on se nourrit d'aliments sains et solides pour former son tempérament ■•. Et page Ui : ■■ Troj) de lecture rend l'esprit paresseux et désaccoutume d'écrire. Un livre ne doit être, pour un homme de lettres, qu'un point de départ, la branche... d'où l'imagination ailée prend son vol, ■■ etc. — Cf. le mot (déjà cité : tome I, page 195. note 2) du Père Cratrv : •< La lecture, cette paresse déguisée.... " (L'Intermédiaire des chercheurs et curieux, 7 novembre 1S99, col. 778.)

"i. Timeo hominem unius libri, sentence attribuée à saint Thomas d'Afpiin : cf. .lean Darche, Essai sur la lecture, pp. 157-158.

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le bon el le bien dit, partout, même au milieu de l'alliage médiocre qui l'entoure, comme on découvre un diamant dans la terre ou des paillettes d'or dans des sables et des minerais sans valeur. On a le plaisir de la chasse et de la trouvaille. Après les rares chefs-d'œuvre, si vite épuisés, bien des livres aimables, quoique secondaires, méritent encore notre attention. Quelques lignes d'un inconnu suffisent à témoigner dans quelle estime nous devons l'avoir — Le goût affiné et fortifié à la fois dans le commerce habituel des écrivains supérieurs, discerne ensuite et sait choisir avec tact, avec promptitude, avec délicatesse, ce qui mérite l'attention dans les écrivains secondaires. « Il sied, disait Sainte-Beuve, à tout « estomac viril et à tout esprit émancipé de lire tout « et de s'adresser à des auteurs de tout bord et de « toute opinion, » Expliquant à son tour comment il faut lire, Joubert a dit : « Quand je ramasse des « coquillages el que j'y trouve des perles, j'extrais « les perles et je jette les coquillages '. »

« Il faut à l'homme de lettres une lecture immense: mais, pour être profitable, elle doit être raisonnée. Comme la culture de la terre varie suivant la nature du sol, la lecture, suivant les auleuii's. doit aussi différer : tantôt profonde ol insistante, tantôt légère et variée. Ainsi relire, creuser, fouiller, médi-

I All)C'rl ('.(tLLKiXON. /'( Hcliyioii des Lellrcs, pp. '.)ti-!l3.

ter les œuvres des génies profonds, parcourir rapidement les œuvres des génies superficiels, telle me semble la bonne méthode pour unir l'étendue à la solidité.

« La lecture, fécondée par la réflexion, alimente l'esprit et l'étend. Je ne sais qui Ta appelée « le fu- « mier de l'intelligence* ».

Relire, relire et méditer les chefs-d'œuvre qui s adaptent le mieux à nos goi'its et à nos besoins, et parcourir les livres de valeur moindre ou d'intérêt secondaire pour nous, tel est donc le meilleur programme. A mesure, d'ailleurs, qu'on avance dans la vie, on devient plus difficile dans le choix de ses lectures, et, en même temps que le goût s'affine, les yeux s'affaiblissent et ne nous prêtent plus le même secours : double raison pour moins se prodiguer, se montrer plus avare de son attention et de son temps.

« Il me semble surtout que, sur le soir de la vie, a dit, dans une de ses meilleures pages, l'archevêque de Reims LANornox (1 816-1874) ^ il doit y avoir un bonheur tout spécial à s'asseoir à son foyer, et à relire quelques-uns de ces bons auteurs qui nous ont autrefois charmé^; puis à redescendre le cours de

\. Alhort r.OLLiGNON, op. cit., p. 103.

"2. Ap. .lean Darche, op. cit., pj). 529-")">0.

"). « Éliidicr <1(* mieux on mieux les choses qu'on sait, voir et revoir les gens qu'on aime, délices de la malurilé. » (Sainte-Beuvk, Porlrniltt contemjioraini:. l. IV. j». 7t5\.) Cf. aussi supra, t. I. p. 200.

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nos lectures et des circonstances qui les ont accompagnées.... Que de souvenirs vous trouverez ainsi le long- de ce chemin recommencé par la pensée! que de douces émotions vous feront éprouver ces vieilles pagres que vous avez lues si souvent ! Vous y retrouverez à chaque ligne le parfum de tant de souvenirs, et peut-être aussi quelques tristes impressions, que \c temps aura à peine calmées. Pour moi, c'est là un des plaisirs purs que je me promets dans ma vieillesse, si le Ciel doit prolonger ma vie : rouvrir quel- ([ue vieux livre poudreux, y surprendre les traces de mes impressions; recommencer avec lui tout un itinéraire ; suivre, en les reprenant, les vestiges de notre vie commune à travers les années ; lui demander de nouvelles idées, ou du moins éclairer davantage ce que déjà maintes fois il m'aura dit, Féclairer par la lumière plus vive de l'expérience et de la malurilé de l'âge.... Non, après la compagnie de Dieu, des bonnes pensées qu'il inspire, et des vrais amis, je ne prévois rien de meilleur pour ces jours peut-être si longs que nous réserve l'hiver de la vie; je ne vois rien de mieux que cette lumière qui se projette sur le passé, et revient se mélanger aux pensées dernières d'une existence qui s'en va. »

Sur le plaisir des relectures, Doudan non plus ne tarit pas :

« .l'aime à relire les mêmes livres'. »

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