Le Journal, numéro du 27 janvier
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aient exi?5t('' fut Antoine Magliabecchi (1635-1714), de Florence, « l'un des hommes les plus extraordinaires de son siècle' ». Né « dans la dernière classe du peuple j, Magliabecchi avait commencé par être au service d'un marchand de fruits et de légumes*. Quoiqu'il ne sût pas lire, une espèce d'instinct lui tenait sans cesse les yeux fixés sur les maculatures et les feuilles des vieux livres destinées à envelopper la marchandise vendue. Un libraire du voisinage. ayant remarqué cette particularité, interrogea lenfant, qui lui avoua combien il s'ennuyait chez le marchand fruitier, et quelle serait sa joie s'il pouvait être à son service, dans une maison pleine de livres. Il obtint cette faveur, et son nouveau maîtn* reconnut bientôt combien il avait lieu de s'applaudir de son acquisition; car le jeune apprenti, par sa mémoire incroyable, fut, au bout de quelques jours, en état de trouver plus promptement que le libraire lui-même tous les livres qu'on lui demandait. Ce fut là qu'il apprit à lire et qu'il connut Michel Ermini, bibliothécaire du cardinal de Médicis, qui l'aida de ses conseils et de ses leçons. Sous la di-
1. Dit la Bio'jraphie univer'^el.le de Mich.\ud, à qui jeniprunte la plupart des détails qui suivent.
2. D'autres biographes font de lui un orfèvre. « A l'âge de quarante ans, Antonio Magliabecchi était encore ce que le hasard de la naissance l'avait fait, un simple orfèvre, qui habitait une boutique bien achalandée sur le Pont-Vieux. ••
\y HoEFER, Nouvelle BiogriipUie générale.)
rection de ce maître, il fit de rapides progrès. Il étudiait sans cesse, et il était doué d'une mémoire si heureuse, qu'il n'oubliait, pour ainsi dire, rien de ce qu'il avait lu. Il devint bientôt « l'oracle des savants » : il répondait à toutes leurs questions avec une précision admirable, citant l'auteur, l'édition et la pag-e même où l'on pouvait trouver la solution des difficultés qu'on lui proposait. Aussi le Père Angelo Finardi trouva', dans les mots Antonius Magliabeccliius, l'anagramme Is uniis blbliot/ieca magna : a Celui-ci est, à lui seul, une grande bibliothèque ». Le grand-duc Cosme III, informé du mérite de ce jeune homme, le nomma conservateur de la bibliothèque qu'il venait d'établir dans son palais, et l'autorisa en même temps à faire copier les manuscrits de la Laurentienne qu'il croirait utiles au public. Magliabecchi se trouva là dans son élément; mais l'immense quantité de livres dont il était entouré ne >. suftisait pas à son insatiable avidité. Non seulement il parvint à retenir ia place où était chaque livre dans ces deux vastes bibliothèques, de manière à pouvoir le retrouver au besoin les yeux fermés, mais il voulut se rendre aussi familières les autres bibliothèques principales de l'Europe, Bien qu'il ne se fût jamais éloigné de Florence que de quelques lieues, il vint à bout, parla lecture des catalogues, tant im-
1. Avec un peu de bonne volonté, et en donnant aux mots une légère entorse.
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primés qu'inédits, par sa correspondance et par ses entretiens avec les plus savants voyageurs, de connaître mieux que personne tous les grands dépôts littéraires; et sa mémoire prodigieuse les lui rendait toujours présents. On raconte, à ce sujet, qu'un jour le grand-duc lui ayant demandé un ouvrage fort rare, Magliabecchi lui répondit :
« Monseigneur, il m'est impossible de vous le procurer; il n'y en a au monde qu'un exemplaire, et cet exemplaire se trouve à Constantinople, dans la bibliothèque du (irand Turc : c'est le septième volume de la deuxième armoire du côté droit, en entrant. »
Magliabecclii « avait une manière particulière de lire ou plutôt de dévorer les livres. Quand un ouvrage nouveau lui tombait sous la main, il examinait le titre, puis la dernière page, parcourait les préfaces, dédicaces, tables, jetait un coup d'œil sur chacune des divisions principales, et avait alors assez vu pour être en état de rendre compte non seulement de ce que le livre contenait, mais encore des sources où l'auteur avait puisé.
« Devenu bibliothécaire, Magliabecchi ne changea rien à ses habitudes; il était toujours négligé dans sa mise, et il avait pour tout ameublement deux chaises et un grabat sur lequel il passait le petit nombre d'heures qu'il ne pouvait pas dérober au sommeil ; le plus souvent même il dormait tout ha-
bille sur sa chaise ou sur les papiers el brochures dont son lit était toujours couvert: il ne sortait de son cabinet que pour se rendre à la bibliothèque, dans les moments où elle était ouverte; et il venait aussitôt après se renfermer au milieu de ses livres'. »
Un professeur hollandais, Ilevman, de passage à Florence, alla faire visite à Magliabecchi, et il nous a laissé une relation détaillée de cette entrevue, ainsi que des renseignements circonstanciés sur ce bibliographe, « un des plus passionnés, et dont l'existence fut une des plus singulières que Ton connaisse- ».
« Heyman le trouva au milieu dun nombre prodigieux de livres: deux ou trois salles du premier étage en étaient remplies. Non seulement il les avait placés dans des rayons, mais il en avait encore disposé par piles, au milieu de chaque pièce, de sorte quil était presque impossible de s'y asseoir, et encore moins de s'y promener. Il y régnait cependant un couloir fort étroit, par lequel on pouvait, en marchant de côté, passer d'une chambre à une autre. Ce n'est pas tout : le corridor du rez-de-chaussée était chargé de livres, et les murs de l'escalier en étaient