SI
ÏjSl raison, parvenue à un haut degré de su p<»riorité et de connaissance dans la vérité des choses, n'a pas encore atteint le but. Il y a des sciences auxquelles Tesprit n'arrive que par la croyance aux prophètes, en les suivant et se soumettant à eux; car la science des prophètes dépasse la science de la raison qui a, comme
nous Tavons dit, son siège dans la partie supérieure de Tesprit, et que riiomme trouve toutes les fois qu'il exerce son intelligence à l'acquérir. La raison, privée des sciences des prophètes, parce qu'elle ne s'y conforme pas, est apte néanmoins k les recevoir, à se soumettre à elles, et à reconnaître leur beauté, dès qu'on les lui fait connaître. L'existence d'une science supérieure à la science de la raison s'explique ainsi : Dieu Très- Haut a créé l'homme vide, sans connaissance de ses nombreuses créations que lui, le créateur, peut seul embrasser. Dieu l'a-doué d'abord du sens du toucher par lequel il apprécie les choses palpables dont les espèces sont en grand nombre; mais comme il ne percevrait ni les sons ni les couleurs qui sont comme perdus pour lui.
Dieu l'a doué de la vue pour percevoir une partie des êtres ; mais pour voir au delà des choses sensibles, Dieu lui donne l'entendement [3i], autre mode par lequel il atteint des choses qui sont au-dessus de la sphère des objets sensibles, et dans lesquelles il ne trouve rien de commun
avec ces objets. Il s'élève ensuite à un antre» degré, celui de la raison, au moyen de laquelle il comprend des choses qu'on ne trouve pas dans les modes précédents. AukIcssus de la raison, il y a un autre mode et d'autres choses dont la raison est privée et qu'elle ne peut atteindre par elle-même, mais auxquelles elle arrive par un autre secours ; il en est de même des sens qui sont privés des concepts de la raison.
Les sciences, qui ont leur siège dans la raison, se divisent en sciences rationnelles et sciences divines :
Par sciences rationnelles, nous entendons celles où la raison pure décide, sans imitation ni tradition. Elles se divisent :
En connaissances nécessaires, comme de savoir que l'homme ne peut pas être dans deux endroits au même moment, et qu'une chose n'existe plus, quand elle a cessé d'être. Ce sont là des connaissances que l'homme trouve lui-même; il les possède sans savoir d'où elles lui sont venues, je veux dire sans connaître leur cause
immédiate ; mais il est évident que c'est Dieu qui en est l'auteur et qui a dirigé l'homme vers elles ;
Et en connaissances d'acquisition , ce sont celles qu'on obtient par Tétude, l'investigation, l'examen.
Par sciences divines, nous entendons celles qu'on tient des prophètes et qui s'apprennent par l'étude des livres de Dieu , descendus du ciel , la Bible , l'Évangile , les Psaumes et le Korân; on acquiert l'intelligence de ces Hvres après les avoir entendus ; par eux l'esprit se complète et se délivre du maL Les sciences rationnelles, quoique nécessaires, ne suffisent pas au saint ; de même la raison ne suffit pas pour la conservation de la santé : on a besoin de connaître les propriétés des remèdes et des plantes médicinales par les indications du médecin ; l'esprit seul n'y atteindrait pas; mais il est possible de les comprendre avec la raison et après enseignement. Les sciences divines ne dispensent pas de la raison, mais la
raison seule ne suffit pas pour les comprendre.
Celui qui appelle les hommes à TimitaSion pure, en les dispensant de la raison, est mi ignorant [^2] ; et celui qui se contente de la raison pure, sans le secours des sciences divines, s'illusionne. Gardez-vous de ne faire partie que de Tune de ces deux espèces d'hommes, soyez des deux [33].
Les sciences rationnelles sont comme les aliments, et les sciences divines comme les médicaments. Un malade se nuit lorsqu'il use de nourriture et n'emploie pas de remède. Les esprits de toutes les créatures sont malades ; on ne peut les traiter qu'avec les remèdes composés par les prophètes et qui fortifient les hommes dans l'ohéissance à Dieu et dans le comhat des passions.
Celui qui se contente des sciences rationnelles se fait tort, comme le malade qui se contente de nourriture : quelques personnes disent :
c< Lorsque l'homme comprend les choses intelligibles, et qu'il a acquis par le travail luie
connaissance solide du monde, il arrive à la perfection absolue; son bonheur est en raison de sa science , son infortune en raison de son ignorance ; c'est sa raison seule qui Ta conduit à ce bonheur. » Mais gardez-vous de croire que les sciences divines soient en opposition avec les sciences rationnelles ; au contraire toute chose vient des prophètes et des lois divines qu'ils ont établies pour les hommes; les esprits sains ne les mettent pas en contradiction. Sans doute il y a, dans les lois des Prophètes, des prescriptions hors de la portée des esprits , à cause de leur insuffisance à les atteindre ; mais lorsque le chemin leur est tracé, ils voient que ces lois sont des vérités dont il ne faut pas s'é* carter.
Ainsi, les lois de llslâm défendent, sans en donner une partie aux pauvres et aux malheureux, de thésauriser l'or et l'argent et de les faire servir aux vases destinés à manger ou à boire ; elles défendent d'échanger avec intérêt l'or |>our l'or, l'argent pour l'argent. Lorsqu'on dit à
un hoiiime : « Donne une partie de ton argent aux pauvres, sinon tu brideras dans le feu , » i\ répond : « J'ai pris de la peine pour Tamasser, pourquoi le donnerais- je à celui qui dormait et se reposait pendant que je travaillais? Cette loi est en dehors delà raison. »
Ix)rsqu'on lui dit : a Ne mange, ni ne bois dans des vases d'or et d'argent, car tu brûleras dans le feu, » il répond : « Je dépense mes richesses et personne là-dessus n'a à me faire d'observations, pourquoi serais-je puni d'avoir dépensé mon propre bien ? Cette loi sort encore de la raison, d
Et lorsqu'on lui dit : « N'échange pas avec intérêt l'or pour l'or, ni l'argent pour l'argent, sans quoi tu brûleras dans le feu, » il répond : « Je vends et j'achète à mon gré et du consentement de celui avec qui je traite ; s'il n'y avait pas de transaction, il ne se ferait rien d'utile et le monde croulerait. Cette loi est encore en dehors de la raison. »
J^ langage de cet homme est vrai. T^a raison
ne comprend pas qu'il puisse y avoir lieu à châtiment dans ces affaires; elle a besoin d'être éclairée et voici ce (ju'on lui apprend : Le but suprême pour lequel Dieu a créé Tor et l'argent a été de constituer le monde par eux; ce sont en eux-mêmes deux métaux sans utilité, puisqu'ils ne font ni le chaud, ni le froid, et ne nourrissent pas le corps; mais toutes les créatures en ont besoin , parce qu'il faut à chaque homme beaucoup de choses pour se nourrir et se vêtir. Parfois il ne possède pas ce dont il a besoin, et il a ce dont il peut se passer : celui qui a du blé, par exemple, a besoin d'un cheval, et celui qui a un cheval, qui ne lui est pas nécessaire, manque de froment; il faut donc entre les deux une valeur commune dont le prix soit fixé. Le maître du cheval ne donne pas son cheval pour toute quantité de froment ; entre le cheval et le froment il n'y a pas un rapport tel qu'on puisse dire : Il donne pour l'un des deux l'équivalent en poids ou en forme; il né sait pas combien le cheval vaut de froment,
et alors les transactions sont arrêtées dans celle affaire et dans d'autres.
Jjis hommes ayant Ijesoin d'un intermédiaire qui décide enti-e eux avec justice , Dieu a créé For et l'argent comme deux juges pour toutes les transactions. On <.!it ; Ce clieval vaut cent dinars et cette quantité de froment a la même valeur : Tor et l'argent forment la balance. Voilà tout , car par eux-mêmes ils n'ont pas d'utilité; Dieu les a créés seulement j)our circuler et servir de juges équitables. Us ont le même rapport pour tous les biens ; qui les possède , possède toute chose. In individu , par exemple, possède un cheval et rien autrtî que ce cheval ; il arrive qu'ayant besoin d'un aliment, celui qui le possède n'a pas besoin de cheval et désire une étoffe; cet individu est obligé d'avoir recours à ce qui représente le cheval , c'est-à-dire à l'or, qui par lui-même n'est rien et qui est tout par la valeur qu'on lui attribue. Un objet qui n'a pas de forme particulière, peut avoir un rapport commun à di-
verses choses, comme le miroir qui n*a pas de couleur et qui les reflète toutes. Il en est de même de Foret de l'argent qui, p^r eux-mêmes, ne sont pas un but, mais qui sont les moyens d'arriver à tout but. Quiconque fait, par leur moyen, un acte contraire à la volonté divine, est puni par le feu, à moins qu'il ne fasse des actes de libéralité. Celui qui, sans en donner aux pauvres une quantité fixée, thésaurise l'or et l'argent, viole la loi supérieure qui lui en a fait l'obligation ; il ressemble à celui qui met en prison le juge qui doit prononcer entre les hommes ; il arrête les procédures et empêche le jugement de se rendre ; car en les thésaurisant il détruit l'arbitrage auquel ils sont destinés. Or, Dieu n'a pas créé l'or et l'aident particulièrement pour Zeid ou pour Amrou [34] ; mais seulement pour qu'ils circulent de main en main et servent d'arbitres enti*e les hommes. Aussi, la raison, instruite de ce que nous venons de dire, décide-t-elle* que la thésaurisation est une tyrannie et regarde le châtiment comme
mérité; car le Très-Haut n'a créé })ersoniie pour la j>erdition, il a rais la vie des pauvres à la charge des riches; mais les riches ont tyi'annisé les pauvres et leur ont ravi le droit que Dieu leur a donné.
Nous disons à celui qui emploie l'or et l'argent en vases pour manger et boire, qu'il est injuste et pire que celui qui les enfouit et les thésaurise ; il ressemble à l'homme qui institue juge du pays un poseur de ventouses, un passementier ou un boucher, fonctions qu'exécutent les gens les plus infimes; car le cuivre, le plomb, la terre, remplacent économiquement l'or et l'argent pour les comestibles et les boissons : les vases ne doivent servir qu'à contenir les liquides; ne suffit-il pas de la terre, du fer, du plomb ou du cuivre pour atteindre le but de l'or et de l'argent? Il est certain qu'une raison éclairée sur ce sujet n'hésite pas à blâmer cet usage et à trouver juste la punition [35].
Nous disons aussi à celui qui échange avec intérêt l'or pour l'or et l'argent pour l'argent, qu'il
— soles fait servir commercialement à deux fins pour eux-uiémes et se met en opposition avec la sagesse clivine; car celui qui, par exemple, a une étoffe et n'a ni or ni argent, s'il a besoin de nourriture, il ne peut en acheter avec un vêtement; il est forcé de le vendre pour de l'or ou de l'argent et il parvient ainsi à son but. L'or et l'argent sont donc deux moyens pour arriver à un but particulier, ils n'en ont aucun en eux-mêmes.
Quant à celui qui a de l'or qu'il veut échanger pour de l'or, ou qui a de l'argent qu'il veut échanger pour de l'argent, cela lui est interdit, car l'or et l'argent resteraient comme enchaînés, emprisonnés chez lui : il ressemble à celui qui enfouit, et l'emprisonnement du juge ou de l'envoyé qui va porter luie affaire aux autres est une injustice. Échanger l'or pour l'or et l'argent pour Targent est déraisonnable ; c'est les faire servir à deux fins en les thésaurisant. Dès que la raison est instruite de cela, elle trouve que le châtiment est mérité. Toutefois, si l'échange de Tor se fait contre de l'argent ou l'échange de
Targeiit conliv de l'or, il n'y a pas lieu à cliAliment; car le remplacement de Tim j)ar Taulre aide à raccomplissement des affaires, le moyen d'opérer avec l'argent étant facilité par l'abondance de ce métal qui circule pour les transactions. Empêcher d'en agu' ainsi serait un obstacle au but qu'on a en vue, et qui est la facilité d'arriver à autre chose que l'argent.
Nous disons aussi à celui qui prête l'argent et l'ôravec intérêt i^i terme, tel que dix pour vingt à un an, que le fondement de la vie sociale et des religions est de mettre en pratique l'affection et les bons rapports, qui font naître l'aide et la réciprocité. L'homme nécessiteux trouvant quelqu'un qui lui prête , orne son prêteur du collier de la reconnaissance et de l'amitié; l'assistance qu'il en a reçue est un lien qui l'attache à lui. En défendant de prêter l'or et l'argent avec intérêt à terme , on veut étendre le bienfait du prêt qui facilite la réalisation des affaires.
Nous n'avons menlionné qu'une partie des
généralités qui démontrent que les lois divines ne sont pas en contradiction avec la raison.
Réglez là-dessus les ordres et les défenses des Prophètes. La parole des Prophètes n'est pas en opposition avec la raison; il y a dans la prophétie des choses vers lesquelles la raison ne se porte pas d'abord elle-même; mais dès qu'elle y est conduite, elle y acquiesce et s'y soumet.
Le Prophète est comme l'habile médecin qiîi connaît le secret des traitements, S3cret hors de la portée de celui qui n'en a pas été instruit; ainsi la raison n'arrive à comprendre la science du Prophète que lorsqu'il la lui fait connaître, et il faut que l'homme raisonnable s'abandonne à lui, dès qu'il est convaincu de sa sincérité. Combien de personnes ayant mal à un doigt, l'enduisent d'un remède que la raison leur indique, jusqu'à ce qu'un médecin habile les prévienne que le vrai traitement est d'enduire l'épaule de l'autre côté du corps. IjC malade trouve que cette prescription est on ne peut plus éloi-
gnée de sa manière de voir ; mais lorsque le médecin lui a fait connaître Tordre de ramification des nerfs, leurs points de départ et la manière dont ils s'enchevêtrent sur le corps, il se rend à ses explications.
I^ prophétie est nine sorte de science qui ajoute un œil à l'œil de la raison, et avec lequel le Prophète voit, dans l'avenir, des choses que la raison ne peut comprendre. C'est ainsi que V entendement ne comprend pas les idées intelligibles à la raison y et que les sens ne perçoivent pas les choses intelligibles à l'entendement.
Voyez le goût de la poésie : il est propre à
C(M'tains hommes, et c'est une manière de sentir et de comprendre qui est interdite à d'autres hommes. Voyez combien a été grande la force de ce goût chez un peuple pour hii avoir fait inventer la musique [36], les chants, les instrume^its à cordes et autres choses semblables, capables de produire la tristesse, la joie, les pleurs, le rire, l'évanouissement, la mort. Le pouvoir de produire ces divers états n'a pour principe que le goût. Celui qui en est privé y participe, en écoutant le son; mais il en sent faiblement les effets, et il admire celui qui est maître de l'exlase et de l'évanouissement. Si tous les hommes intelligents parmi les maîtres du goût se réiunssaient pour lui en faire comprendre la valeur, ils n'y parviendraient pas. Ne placez donc pas la perfection dans la raison, car au delà de cette perfection, il y en a une autre qui en est le couronnement. Si l'on exposait les concepts propres à la raison à celui qui n'a que l'entendement, il les nierait et les regarderait comme au-dessus
de lui; de inèiiie feraient les hommes qui possèdent la faculté rationnelle : ils trouveraient incompréhensibles les connaissances de la prophétie; mais pour les trouver telles, ils ne peuvent s'appuyer sur rien, sinon qu'elles appartiennent à une sphère inaccessible à la raison.
Dieu a créé pour riiomme un état qui a de l'analogie avec la prophétie , en ce sens qu'il donne lieu à des perceptions qui viennent s'ajouter à nos perceptions ordinaires, c'est le rêve; celui qui rêve perçoit des choses futures, soit d'une manière manifeste, soit par des signes dont les interprètes des songes savent l'explication : et cela est vrai pour l'homme, lors même qu'il ne l'a pas expérimenté par lui-même. Si on lui disait : Il y a des gens qui tombent comme s'ils étaient morts, dont le sentiment, l'ouïe et la vue s'évanouissent et qui, en cet état, perçoivent les choses cachées ; il nierait cela et répondrait : Les sens sont les causes de la perception ; l'homme , lorsque ses sens
sont présents, ne perçoit pas les choses cachées, comment les percevrait-il , lorsqu'ils sont absents ? Cependant le fait et le témoignage sont deux juges de la vérité du rêve. Nous avons été témoin, nous-méme, de la vérité de beaucoup de rêves; et nous avons appris d'hommes de confiance et par une tradition véridique, le fait suivant : Le poëte El-Firdouci, ayant composé son livre, appelé Chahnameh [Sy], dédié au sultan Mah'moud, fils de Sabaktakin [38], ne recevant pas de lui un témoignage suffisant de sa reconnaissance et une considération convenable pour son livre, en ressentit une grande peine; il vit dans le sommeil Rostem [Sg] qlii lui dit :
« Tu m'as beaucoup loué dans ce livre, quoique je sois maintenant parmi les morts; je ne puis pas m'acquitter envers toi de ce que je te dois, mais va à tel endroit, creuse, tu y trouveras un trésor que j'ai caché, prends-le. »
Il partit, trouva le trésor et l'emporta.
El-Firdouci disait à cette occasion que Rostem,
mort, avait été plus généreux que Mah'uioud, vivant.
Le doute sur la prophétie s'applique soit à sa possibilité, soit à son existence, soit à sa manifestation à une personne désignée.
La preuve de sa possibilité et de son existence, c'est l'existence même, chez le savant, de connaissances qui ne sont pas perçues par la raison, comme la médecine et l'astronomie; car celui qui fait des recherches dans ces deux sciences sait positivement qu'il y en a une partie qui ne jieut être comprise qu'avec l'aide de Dieu; l'expérience ne parvient pas à la découvrir, car, dans les lois astronomiques , il se trouve des phénomènes qui ne se produisent qu'une fois chaque mille ans : comment arriver à cette science par l'expérience [4o]? Il en est ainsi des propriétés des remèdes. Il est donc possible d'arriver à la connaissance de certaines choses que la raison ne peut atteindre, et c'est ce qu'on a en vue par la prophétie.
Puis il y a certaines propriétés que la raison
ne j)eut pas du tout pénétrer. Ainsi ropinni à la dose d'ini ddnih \!\\\ est un poison mortel , ear il gèle le sang dans les veines par son intense frigidilé. Le savant, (pii connaît les propriétés natm elles, dit que Topium refroidit parce qu'il fait partie des refrigéi'anls dans lesquels domine l'élément de Teau et de la terre; mais on sait que plusieurs livres d'eau et de terre ne parviendi-aient pas à ce degré de réfrigération; et si on annonçait cela au médecin sans qu'il l'eut expérimenté, il dirait : C'est un mensonge, car l'eau et la terre, si elles sont seules, n'arrivent pas à un tel degré. Mais dans l'opium, il y a en outre une propriété d'air et de feu, et s'il l'expérimente, il est obligé de reconnaître que l'opium renferme une propriété de réfrigération que la raison ne peut expliquer par l'analogie.
Si l'on disait à l'homme : Est-il possible qu'il y ait au monde une chose de la grosseur d'un grain de blé qu'on jette dans un pays et qui dévore ce pays en entier, puis se consume
lui-même, en sorte qu'il no reste rien ni du pays, ni de ce qu'il contient, ni de la chose elle-même? Il dira : C'est impossible , c'est une plaisanterie; et cependant c'est là un fait qui n'est nié que par celui qui ne connaît pas le feu. La plupart des merveilles que font connaître les Prophètes rentrent dans cette catégorie.
Lorsqu'il est avéré que Dieu est un agent supérieur, sans cause nécessaire, que pour lui la mission des Prophètes est. possible, et qu'ils ont opéré des miracles qui rompent le cours habituel des choses et provoquent à la foi , il faut les croire.
La preuve que Dieu est un agent supérieur, c'est que les corps existants sont finis; or, tout corps fini ayant été façonné, il s'ensuit que les corps existants l'ont été. Ces façons ou formes sont "de deux espèces :
L'une comprend les Ibriiies produites par le hasard et qui ne nécessitent pas l'action d'un agent intelligent; l'autre comprend les formes
qui, d'après le témoignage de la seule raison, impliquent l'intention d'un pareil agent.
La première de ces formes, c'est la pierre brisée et la cruche cassée : ces morceaux de pierre et de cruche ont pris une forme particulière, déterminée ; mais la raison seule témoigne que cette forme particulière est l'effet du hasard et ne dépend pas de l'action d'un agent.
La seconde de ces formes, c'est celle qui est produite en vue de la commodité et de l'utilité, comme l'aiguière. En regardant une aiguière , nous voyons trois choses : l'orifice qui est large, le cou qui est étroit, et l'anse ; en réfléchissant à ces trois parties, nous trouvons qu'elles répondent aux avantages qu'en retirent les hommes. Ainsi il faut que Toriflce de l'aiguière soit large pour que l'eau y entre avec facilité, que son cou soit étroit, afin que l'eau en sorte suivant le besoin, et qu'elle ait une anse, afin que l'homme puisse la prendre avec la main. Si nous trouvons que ces trois propriétés dt» l'aiguière correspondent à la commodité, la raison de cha-
eu 11 de nous recounail que Touvrier de cette aiguière a nécessairement fait une œuvre avec sagesse et en vue de l'utilité. Si quelqu'un disait que cette aiguière s'est formée d'elle-même sans l'intention d'un être sage, et sans l'action d'un agent ; que sa formation a eu lieu par hasard , sans intention et sans le fait d'un ouvrier, comme la formation de ce fragment qui, en se brisant, a pris une forme particulière, le sens commun témoignerait que ce discours est vain et ridicule.
Lorsque la foi dans un agent suprême sera affermie, la création du monde deviendra un fait certain, et celui qui aura cette foi connaîtra facilement le Prophète,
Celui qui entre dans un jardin et qui voit des fleurs écloses qui n'existaient pas auparavant, qui voit ensuite une grappe de raisin dont tous les grains sont devenus noirs , à l'exception d'un seul , quoiqu'il y ait eu pour tous ces gmins égalité de condition d'eau , d'air et de chaleur , celui-là est obligé de reconnaître que le Créateur est tout-puissant et il arrive ainsi
forcément à ajouter foi à la sincérité du Pro- . pliète, sincérité qui ne peut être démon»^rée que par le miracle».
Lorsque vous doutez si telle personne désignée est ou n'est pas prophète , vous n'arrivez à la certitude qu'en prenant connaissance de son état de prophète, soit parle témoignage, soit par l'audition. Si, par exemple, vous connaissez la médecine et la philosophie, vous pourrez connaître les médecins et les philosophes , en les voyant à l'œuvre, ou en entendant leurs discours; mais si le témoignage vous manque, il ne vous est cependant pas impossible de connaître l'existence de Galien comme médecin, ni celle de Platon comme philoso]>he; vous pouvez les connaître
certainement et sans rinterinécliaire du sentiment d'autrui ; car si vous êtes initiés a la médecine et à la philosophie , vous prenez connaissance de leurs livres , de leurs compositions , et vous arrivez nécessairement à connaître leur état^ Si vous comprenez le sens de la prophétie, ajoutez-y une étude sérieuse des livres des Prophètes, de leurs paroles, de leurs actions, de leur vie. Si quelqu'un dit : Ce qu'on rapporte des Prophètes n'est que fabh; ot mensonge; nous lui demanderons pourquoi les hommes ne font pas remonter la tradition à dvs personnes autres que les Prophètes, comme ils le font à l'égard de ces derniers. La phipart des choses rapportées des Prophètes et qui témoignent de leur smcérité, nous viennent de la tradition, et la raison décide qu'elles sont vraies ; la tradition sert à la science; elle consiste en ce que, par elle, une réunion d'hommes, pendant longtemps esclaves de l'erreur, se trouve éclairée sur un fait qui relève de la perception des sens ; de sorte que la raison peut juger alors du véri-
table état des Prophètes et arriver à la science certaine. Là-dessus il n'y a pas de doute, puisque, pour atteindre à la connaissance certaine des pays éloignés comme la Chine et l'Amérique, et des personnes qui traversent les âges comme H'âtim [42], Antara [43], Galien et Aristote, il n'y a d'autre moyen que la tradition. La prophétie de tous les Prophètes s'établit par la tradition et chez nous et chez ceux qui n'ont pas été leurs témoins ou leurs contemporains ; car c'est par la tradition que leurs états, leur vie et les miracles qu'ils ont opérés nous sont parvenus.
Si nous repoussons la tradition, et si nous nous restreignons à ce dont nous sommes témoins, il faut annuler la prophétie de tous les Prophètes; et même il faut supprimer la croyance à l'existence des pays que nous n'avons pas vus, et des personnages que nous n'avons pas connus; or^ évidemment cela n'est pas sérieux. Si nous reconnaissons la vérité de la tradition , nous sommes forcés de reconnaître la prophétie de tous les
Prophètes ; le Prophète appelle les hoinuies à Fadoration de Dieu, et ce ne serait pas sa faute si tous les hommes étaient en dissentiment avec lui.
Le Prophète) en présence de ceux qui ne croyen t pas à lui, et qui n'ont pad exercé leur esprit à examiner la vérité de sa parole, est comme rhomme qui dit à un autre : Il y a derrière toi un lion dévorant qui te tuera, si tu ne fuis ; tu reconnaîtras que je dis vrai en te retournant et en regardant. L'homme immobile répond : Ta sincérité ne sera bien établie à mes yeux que si je me retourne, mais je ne me retournerai que lorsque je saurai que tu es sincère.
Voilà le discours d'un sot et qui s'expose à la mort ; mais ce n'est pas la faute de celui qui a donné l'avertissement. Il en est de même du Prophète qui dit : Derrière vous est la mort, et derrière la mort le lion dévorant et les feux de l'enfer* Si vous n'y prenez pas garde et si l'examen de mon état et de mes miracles ne vous fait pas croii^ à ma sincérité, vous
périrez; celui qui se retourne et examine, connaît et se sauve ; celui qui ne se retourne ni n'examine, meurt, et si tous les hommes qui agissent ainsi périssaient, ce ne serait pas sa faute. I^e Prophète fait connaître qu'il y a un lion dévorant après la mort , et la raison, comprenant ses paroles, admet la possibilité de leur réalisation dans l'avenir; car il est dans la nature de Thomme de craindre le mal.
Sur les fondements et les principes de la religion , il n'y a pas de dissentiment entre les Prophètes depuis Adam jusqu'à Mahomet : tous appellent les créatures à célébrer l'unité de Dieu, à le glorifier, à croire que toute chose dans le monde est son œuvre , qu'il est la cause de tous les êtres, que son existence n'a pas de cause et qu'il est le maître de retenir en lui l'âme, la raison, la procréation et tous les biens. Il n'y a pas de controverse parmi les Prophètes, et toutes les lois divines sont unanimes sur ces cinq principes; celui qui les adopte aboutit
nécessairement à glorifier Dieu et à aimer ses créatures.
Il est impossible d'abroger ces cinq principes généraux. L'abrogation n'est permise que pour les prescriptions réglementaires qui n'ont pas besoin d'être consacrées par la loi divine; elle ne l'est point pour les principes, tels que la croyance a l'unité de Dieu, et les autres que nous avons mentionnés; la raison est d'accord avec la loi divine sur la nécessité de les conserver. Le dissentiment (uitre les Prophètes est dans la manière de garder ces lois et dans l'institution des règles qui doivent en assurer la perpétuité. Il y a sagesse et utilité dans l'abrogation , quand il s'agit de décrets divins qui se rapportent aux commodités des hommes et à leur bien-être. H y a des aliments qui peuvent avoir des utilités, diverses et alois les prescriptions qui s'y rapportent diffèrent également ; ainsi le traitement du médecin qui ordonne de boire, dans un certain moment, une potion particulière dont l'utilité, à ce mo-
nient-là, justifie la prescription, doit être supprimé dans une autre circonstance, parce que sa suppression répond à un besoin qui se produit, lorsque Tautre a disparu ; mais dans Thypothèse de décrets divins fondés seulement sur la pure volonté de Dieu , et sans rapport à une utilité particulière , il n'y a aucune difficulté ; car Dieu est le juge souverain, qui agit quand il lui plaît ; il peut établir un décret, et en abroger un autre de peu de valeur ou sans but. Il n'y a pas contradiction qu'une chose nécessite, dans un certain moment, la présence d'un accident, et qu'elle en nécessite, dans un autre moment, la disparition ; il n'y a non plus aucune contradiction entre permettre une chose dans un certain temps, et la défendre dans un autre. La durée d'un accident et sa fin, quoique ignorées de nous, sont fixées dans les décrets de Dieu; ainsi la durée de tout décret et l'époque de sa transformation sont déterminées dans la science de Dieu, quoique ignorées de ceux qui professent les religions antérieures.
Les lois des Prophètes ne diffèrent que dans les prescriptions de détail , ce qui vient de la différence des temps et des choses qui sont utiles dans chaque époque; tout décret est une vérité pour l'époque où il a été promulgué, et répond aux besoins des hommes auxquels il s'adresse. L'abrogation a lieu seulement pour les décrets particuliers, mais non pour la prophétie; car la prophétie est un caractère indélébile dans celui qui en est revêtu ; aussi les Juifs ont-ils repoussé Tabrogation. L'Évangile, descendu du ciel sur le Messie, ne contient pas de décrets pour permettre et défendre ; il se compose seulement de paraboles, d'exemples , de prédications ; les décrets sont restés dans la Bible. Les Juifs ont dit que Jésus avait reçu Tordre de suivre la Bible et de s'accorder avec Moïse, mais qu'il avait changé, ajouté et retranché. Parmi les changements opérés sont la substitution du dimanche au samedi , la permission de uianger du porc , ce qui est défendu dans la Bible, la suppression de la circoncision et de l'usage de se laver des souillures et
cU^s impuretés, et autres prescriptions qui, clans la Bible, sont obligatoires
Les Juifs ont prétendu que Moïse (on doit admettre sa sincérité à cause de son état de Prophète reconnu par le consentement universel) avait repoussé l'abrogation en disant: Maintenez . par tradition le samedi , tant que dureront le ciel et la terre. Son intention, en perpétuant ce jour, était de faire durer la religion juive, comme l'indiquent évidemment ses paroles. Us argumentent aussi de ce que Moïse aurait manifesté la durée de sa religion, sa non - perpétuité , ou aurait gardé le silence; les deux derniers points sont frivoles ; car s'il avait déclaré que sa religion ne durerait pas toujours, cette déclaration se serait transmise ; c'eut été une chose importante que les adversaires auraient retenue pour la transniettre et la vulgariser, surtout les ennemis de Moïse et ceux qui désiraient l'abrogation de sa religion ; car c'était, contre sa conservation, le plus fort argument ; mais c'est ce qui ne s'est ])as transmis, par la tradition, d'un con-
— loi ~
seiUoinrnt unanime. Quant au silence de Moïse, il s'explique par cela même qu'il n'a été obligé d'affirmer sa religion qu'une seule fois, affirmation inutile à répéter; car lorsqu'une chose a été une fois généralement acceptée, elle devient .aussitôt certaine. L'argument du silence est donc une puérilité , puisque les lois de Moïse sont restées fermes jusqu'au moment où le Messie est apparu.
I^s chrétiens qui croient au Messie, ont répondu aux Juifs : L'abrogation des lois divines est possible, caria tradition établie par Moïse de la perpétuité du samedi est une chose vaine; si cette tradition avait eu lieu, comme vous le prétendez, on en aurait argumenté contre le Messie, et si l'on s'était servi contre lui de cet argument, les partisans de Moïse auraient conservé cette tradition et nous l'auraient transmise, il n'y a donc pas eu de tradition. Quant à ce que vous dites, que Moïse aurait manifesté la perpétuité ou la fin de sa religion ou bien qu'il aurait gardé le silence, nous répondons sur ce
point que Moïse a annoncé que sa religion durerait jusqu'à rapparition de Tabrogateur qui est le Messie. Seulement, cela ne s'est pas transmis par la tradition, parce que c'était un argument contre eux, et aussi à cause du petit nombre de ceux qui invitaient à cette transmission.
En réalité l'abrogation n'est pas une annulation, c'est plutôt' un perfectionnement, et nous voyons que, dans la Bible, il y a des décrets généraux et des décrets particuliers eu égard aux temps et aux personnes. Quand le temps est passé, le décret n'existe plus, et cependant on ne dit pas qu'il ait été annulé. Si les Juifs avaient su, lorsque leur fut imposée la célébration du samedi, que c'était là un jour commun à tout le monde, correspondant à une partie de temps quelconque, ils auraient compris que la loi du Messie était la vérité. Mais ce furent les Juifs eux-mêmes qui transgressèrent l'observation du samedi et Dieu les changea eii singes et en porcs [44]-
Le Messie a dit : Je ne suis pas venu pour an-
iiuler la Bible, mais pour la compléter. L'auteur du Pentateuque a dit : Ame pour ârne, œil pour œil, liez pour nez, les blessures seront punies par la loi du talion [45]. Moi je dis : Lorsque ton frère te donnera un soufflet sur la joue droite, présente^lui la gauche [46] . La réponse des chrétiens aux Juifs est celle des musulmans aux chrétiens. Ce que le Messie a dit, Mahomet Ta dit : Je ne suis pas venu pour abolir l'Évangile ni la Bible, mais seulement . pour les compléter : dans la Bible, il y a des décrets touchant les prescriptions extérieures générales, dans l'Évangile il y a des décrets sur les prescriptions intérieures particulières; moi j'admets les unes et les autres : jai prèscrit le talion, dans le talion est votre vie [47]- (Ceci est en vue des dispositions extérieures générales.) Je recommande le pardon, et si vous pardonnez, vous faites l'acte le plus voisin de la piété : préférez le pardon, ordonnez de faire le bien et évitez les ignorants [48]. (Ceci regarde le gouvernement intérieur particulier.) Voilà la
preuve que Mahomet est le sceau des Prophètes ; car la prophétie est une règle, et cette règle peut être ou pratique ou théorique (matérielle ou spirituelle) ou les deux ensemble. iJa règle de Moïse était pratique parce qu'elle imposait des prescriptions gênantes et des observances pénibles; la règle de Jésus était spirituelle, elle prescrivait le renoncement aux choses terrestres, Tamour et la contemplation des choses célestes : la règle de Mahomet réunit les deux espèces de prescriptions : il ne viendra après lui que le Messie qui descendra une seconde fois sur terre; car si celui qui viendrait après Mahomet, apportait une règle pratique, il serait Moïsique, une règle spirituelle, il serait Messlhique , et une règle qui réunirait les deux, il serait Mahométique. La prophétie a donc été scellée par Mahomet. Mais la religion est unique et c'est ce que reconnaissent les Prophètes. Ils diffèrent seulement sur des règles de détail; ils sont comme les hommes dont le père est unique et qui ont diverses mères. Ce serait toujours une faute
(le les regarder toiîs ou run d'eux comme menteurs , ou d'ajouter foi seulement à un seul. Si les musulmans et les chrétiens me prêtaient l'oreille, je ferais cesser leur divergence, et ils deviendraient frères à Textérieur et à Tintérieur; mais ils ne m'écbuteront pas parce qu'il est préétabli dans la science de Dieu, qu'ils ne se réuniront pas dans une même pensée; le Messie seul fera disparaître leur antagonisme lorsqu'il descendra ; il ne les réunira pas au moyen d<» la parole seule, quoiqu'il ressuscite les morts et guérisse les aveugles et les lépreux, il les réunira par le sabre et le combat [49]- Kf ^ i' menait à moi, celui qui ve.ut connaître le chemin de la vérité, et s'il comprenait ma langue parfaitement, je le conduirais à la vérité sans fatigue», non pas en me faisant suivre servilement; mais en lui faisant apparaître la vérité à laquelle il serait forcé d'ajouter foi.
J^s sciences des Prophètes s'adressant aux masses, embrassent ce qui convient aux honmies et pour cette vie et pour l'autre. Les Prophètes
ne sont pas venus pour controverser avec les philosophes, ni pour annuler les sciences delà médecine, de Tastronomie, de la géométrie. Us sont venus pour honorer ces sciences, pourvu que la croyance à l'unité de Dieu n'y soit pas contredite et qu'on rapporte à sa puissance et à sa volonté tout ce qui se produit dans le monde. Ils ne sont pas venus pour controverser avec ceux qui disent que le corps est composé de quatre éléments, que la terre est de forme sphérique, ni avec ceux qui disent que l'éclipse de la lune a lieu par l'interposition de la terre entre elle et le soleil, et que Téclipse du soleil a lieu par la position de la lune entre le soleil et les spectateurs. Ces connaissances ne sont pas contraires à ce que les Prophètes ont révélé. Leur science a pour objet l'éternité ou la création du monde ; mais, dès que la création est reconnue, que la terre soit sphérique ou plane , que le ciel et ce qu'il y a sous lui soit composé de treize couches, plus ou moins, la chose essentielle, c'est que l'existence du
monde vienne tle Dieu. Celui qui dit que ees opinions scientifiques sont opposées à la religion, pèche contre la religion. Le mal commis contre les lois divines vient plus de celui qui veut défendre la religion par un moyen qui n'est pas le sien , que de celui qui Tattaque.