IV
Pour tout homme d'un esprit sain , il est évident que l'âme n'est venue dans ce monde
que pour acquérir la science utile et pratiquer l'œuvre pieuse. La plus noble des sciences utiles, c'est la connaissance du Dieu Très-Haut, de la sagesse de ses œuvres, de sa création des cieux et de la terre, de leur nature et de leurs rapports. Cette connaissance ne s'acquiert pas par les sens , mais seulement par l'esprit. Aussi l'esprit est-il plus noble que les choses qu'il comprend [22]. Le corps ayant été adapté à l'âme comme organe ]>our arriver aux actions vertueuses. Dieu a créé pour l'homme les sens extérieurs et intérieurs et l'a gratifié de l'esprit qui est supérieur à tout. Il l'a doué du sens du toucher, afin que si le feu qui brûle ou le sabre qui blesse, le touchaient, il les sentît et s'en éloignât. C'est là le premier des sens créés pour l'animal ; s'il ne sentait pas, il ne serait pas animal. Le plus bas degré dans l'échelle des sens, c'est de sentir ce qui lui est adhérent et le touche, le plus haut c'est de sentir ce qui est loin de lui; ce sens, le plus complet, se trouve chez tout animal. Si le premier d,egré des sens
avait seul été créé, Tliomme serait défectueux ; car, il ne pourrait pas chercher la nourriture éloignée de lui; il ne toucherait que Tobjet rapproché, le palperait, l'attirerait; mais il manquerait du sens qui saisit l'objet éloigné. Aussi Dieu a-t-il créé pour lui Todorat avec lequel il sent l'odeur; mais il ignorerait encore de . quel côté elle vient : il a besoin pour la trouver de marcher dans beaucoup de directions, et il bronche plus d'une fois en cherchant la nourriture dont il sent l'odeur : c'est que ces sens sont encore incomplets. Alors Dieu le gratifie de la vue pour qu'il aperçoive ce qui est loin de lui , il voit alors où est la nourriture et se dirige vers elle. S'il n'avait que ces trois sens, il serait encore défectueux, puisqu'il ne pourrait atteindre ce qui est caché derrière les murs et les voiles, c'est pourquoi Dieu lui a donné l'ouïe, afin qu'il perçût les sons derrière les murs et les voiles, et les bruits de frottement qui s'y produisent; car il ne peut voir que les choses présentes. Tous ces sens lui seraient encore inutiles, s'il n'avait
celui du goût, car la nourriture arriverait à lui, sans qu'il pût apprécier si elle lui est convenable ou nuisible ; il la^ mangerait et il mourrait. Ainsi de Farbre dont le pied est atteint par tout ce qui y tombe, et qui n'a pas la faculté de se retirer ; souvent cet accident est cause de son dessèchement et de sa mort. Mais tout cela ne lui suffirait pas encore, s'il n'avait reçu au-devant du cerveau un autre moyen de perception qu'on appelle , sens participant ou comparatif y vers lequel aboutissent les perceptions des choses et où elles se réunissent. Ainsi, lorsque l'homme a mangé un fruit jaune , par exemple , l'ayant trouvé amer et désagréable, il le laisse; lorsqu'il le voit une seconde fois, et ne le goûte pas de nouveau, il ne saurait pas s'il est nuisible et amer, sans l'aide du sens comparatif ; car l'œil voit la couleur jaune et ne perçoit pas la saveur amère ; le goût sent l'amer et ne perçoit pas le jaune. Il faut absolument un juge qui réunisse en lui le jaune et l'amer, afin que lorsqu'il voit le jaune , il décide que la chose est amère et
évite de la prendre une seconde fois. Les animaux particii^ent à tout cela, car les moutons ont ces sens.
Enfin si l'homme n'avait que ces sens, il serait encore défectueux ; car ils servent seulement pour ce qui est présent, mais non pour ce qui est absent, l'appréciation des conséquences, et le grand but de la création de l'homme, qui est la connaissance et l'adoration de son créateur (il n'y a pas d'adoralion pour quelqu'un qu'on ne connaît pas). Dieu a donc voulu honorer l'homme et il l'a distingué par un nouvel attribut supérieur à tous, l'esprit (ou la raison) qui lui fait connaître son créateur (*t comprendre sur-le-champ les choses utiles et luiisibles.
I.e sens le plus utile et qui perçoit le plus loin, c'est la vue; mais l'esprit lui est supérieur ; car la vue ne se voit pas elle-même, ne connaît ni sa perception, ni l'organe par lequel elle a lieu : la faculté de voir et la perception qui on résulte ne sont pas des choses
visibles à l'oeil. La vue ne voit pas son instniment qui est Tœil, parce que la faculté de voir qui est dans l'œil ne perçoit pas Tœil lui-même. Il en est autrement de l'esprit qui embrasse et lui-même et ce qu'il comprend et les organes mêmes de sa compréhension, le cœur et hî cerveau [23] : la vue ne comprcîud pas les généralités, l'esprit les embrasse : or, celui qui embrasse les généralités est supérieur à celui qui ne voit que les particularités. La vue ne percevant pas les généralités, ne peut les comprendre; embrassât-elle tout ce qui est dans l'univei-s, elle n'embrasserait pas tout, car le tout désigne tout ce qu'il est possible d'atteindre au monde dans le passé, le présent et l'avenir. Mais l'esprit comprend les généralités : il sait que les individus participent de la nature humaine et se distinguent entre eux par leurs particularités. La participation diffère de la distinction, la nature humaine , en tant qu'humaine , étant diversifiée dans les individus. La compréhension des généralités est plus noble , parce qu'elle
irimpliquo pas le cliangoment, tandis que la compréhension des parlicnlarités l'implique ; l'intelligence du tout comprend celle des parties qui tombent sous son appréciation : ce qui constitne le tout se retrouve dans les unités , qui le composent. La compréhension des sens est iuiprodiictive ; car le sens par lequel on perçoit une chose, ne peut pas être la cause productive d'un autre sens ; et si Ton emploie une fois l'instrument d'un sens pour sentir et qu'on l'emploie une autre fois pour sentir encore, on n'ajoute pas un sens nouveau à un autre ; mais la compréhension spirituelle est productive ; en effet, lorsque nous comprenons des choses et que nous les combinons dans notre esprit, nous arrivons par leur arrangement à acquérir de nouvelles connaissances :
toute opération de notre esprit est productive et nous donne la possibilité de passer à une autre opération. La compréhension des sens ne s'étend pas à beaucoup de choses à la fois , tandis que l'esprit les embrasse toutes , ce que le sens ne
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peut faire : la vue, par exemple, se trouble loi's* qu'un grand nombre de couleurs s'offrent à elle; une seule la frappe, comme si elle était formée du mélange de toutes.
Lorsque des sons nombreux se produisent à l'oreille, ils sont confus pour elle ; elle ne les distingue pas, tandis que l'esprit les discerne; celui dont la faculté d'acquérir des connaissances est plus grande, peut en acquérir plus facilement de nouvelles, car toutes les fois qu'une connaissance se produit et s'unit à une nouvelle, il J a création. C'est ainsi que l'intelligence s'étend et que les connaissances se développent ; mais cela n'a lieu que pour celui qui sait faire fructifier les connaissances et se diriger dans le chemin de la réflexion. La plupart des hommes ne peuvent accroître leurs connaissances , parce qu'ils ont perdu leur capital qui consiste dans les connaissances qu'ils ont acquises par la science : celui qui ne possède aucun capital ne peut faire aucun gain, et celui qui possède un capital, mais n'entend rien à l'art du commerce,
ne gagne rien. Il en est de même de l'homme cjiii a nn capital de connaissances, mais qui ne sait pas s'en servir, le mettre en œuvre et en opérer la fécondation qui conduit à Tenfantement. Ainsi la vue ne perçoit pas la chose cachée, quelle que soit sa proximité ou son éloignement ; mais l'esprit saisit ce qui est proche et éloigné, atteint ce qui est par-dessus les cieux et sous la terre , et comprend l'essence du Dieu Très-Haut, quoiqu'il n'y ait en Dieu, ni proximité ni éloignement, ni direction.
Le sens, dans ses j^erceptions, est sujet à de nombreuses erreurs ; il regarde comme grand ce qui est petit, ainsi le feu lointain dans l'obscurité ; le grain de raisin qu'on aperçoit dans l'eau, gros comme une prune; le point du feu au bout de la baguette que tu remues en droite ligne , semble être une raie étendue de feu , et lorsque tu l'agites en rond rapidement, ton sens voit un cercle de feu, cependant ni cette raie ni ce cercle n'existent en réalité. Le sens regarde comme existant ce qui ne l'est pas : ainsi le mi-
rago (laiis le désert lui fait apercevoir de Tean ; il voit en repos ce qui se meut, telle est Tombre qui lui paraît immobile et qui remue ; il voit la neige blanche, alors qu'il n'y a en elle aucune
blancheur, puisqu'elle est composée de parties transparentes, ténues, sans couleur, aqueuses ou solidifiées. Sans l'esprit, l'homme croirait que l'erreur grossière de ses sens est une vérité. C'est à cause de cela que Platon, Aristote, Ptolémée et Galien ont dit : Les choses sensibles sont incertaines, parce que la décision de l'esprit, à leur égard, n'a pas lieu avec le sens seul et pur de tout mélange, puisqu'il y a nécessairement des choses liées intimement aux sens et dont nous ne connaissons pas la nature.
Dans ce cas, l'esprit ne décide qu'en vertu du jugement qu'il a porté sur les choses sensibles.
La faculté rationnelle, considérée dans l'intelligence qu'elle a des généralités, et dans le jugement négatif ou affirmatif qu'elle en porte, est appelée esprit de spéculation [24], t*t on l'ap-
pelh» esprit pratique, quand on la con'siclère dans la création des arts de la pensée, et qui se rattachent aux actions qu'il faut faire ou dont il faut s'abstenir. J'ai en vue ici les savants de France et ceux qui les^ imitent dans l'usage de l'esprit pratique ; ils produisent des arts admirables et des choses d'une rare utilité } ils ont à cet égard surpassé les anciens et rendu les modernes impuissants à faire mieux ; ils se sont élevés par ces œuvres ail plus haut rang et ont acquis une renommée immortelle. Si, avec cette aptitude, ils appliquaient l'esprit d'examen à la connaissance de Dieu, de ses attributs, de sa sagesse dans la création des cieux et de la terre, de la perfection qui lui est inhérente et qui le rend pur de tout défaut; à connaître, en un mot, ce qu'il faut faire à son égard et ne pas faire, ils prendraient possession d'un rang qu'on ne pourrait atteindre, d'une faveur qu'on ne saurait partager; mais ils ont négligé de faire usage de cette faculté spéculative; on n'entend aucun d'eux en faire mention,
et celui qui la cherche clans leurs livres, ne Ty rencontre pas [^S].
Aussi raconte-t-on qu'un certain savant de l'époque a dit que la lumière se dirige de l'astre lumineux vers les corps qui lui font face, et qu'elle fait tant de mètres en tant de secondes ou de minutes; la foule a accueilli son opinion. Si ce savant avait appliqué la faculté d'examen à la nature de la lumière , il n'aurait pas parlé de son déplacement; car la lumière est sans contredit ou un corps ou un accident , il n'y a pas d'alternative. Si la lumière allait du corps lumineux vers les corps qui lui font face , elle ne se déplacerait qu'en déplaçant le corps qui produit cet accident, de l'aveu même des savants, puisque le caractère essentiel de l'accident est de ne pas exister par lui-même. Et si la lumière était un corps, elle ne pénétrerait pas les autres corps ; car si elle entrait dans une chambre par une fenêtre et que quelqu'un fermât soudain la fenêtre, il faudrait, si l'on suppose que la lumière est un corps , que les cor-
pusciiles lumineux reslassent dans la chambre, ce qui n'arrive pas au su de tout le monde. L'essence de la lumière est seulement uii accident qui se pi^duit à l'extérieur du corps opaque, et qui proitfent de la projection du corps lumineux, à travers un corps transparent. La même cause qui produit cette lumière, produit aussi la lumière du corps lumineux, comme celle du soleil et du flambeau. Celui qui crée la lumière daus le corps lumineux, crée la lumière dans le corps qui lui fait face. La lumière est donc un accident qui se place dans le corps opaque et non dans l'air, comme le supposent certaines personnes. La preuve, c'est que celui qiii est assis dans une longue caverne de montagne, ne sait pas si, au dehors, il fait nuit ou jour, et cependant sans aucun doute l'air est entré dans la caverne [26]!
Jjos sciences se divisent en louables et en blâmables :
La science louable est celle qui a pour objet les choses utiles, la religion et le inonde présent, la médecine et les mathématiques. Toute science est utile à la constitution de la religion et du monde, ainsi : Tagriculture, le tissage et Tart du gouvernement, qui sont les bases de toute profession. I^ chirurgie [27] fait aussi partie des sciences utiles; car si le pays manquait de chirurgien, la mort se précipiterait sur ses habitants. Celui qui a fait descendre la maladie , a fait aussi descendre le remède, en a montré l'emploi, a compté les cas où on l'administre ; il réprouve qu'on s'expose à la mort. La science apprend que l'homme est sociable par nature, qu'il a besoin de vivre en
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société et de se réunir avec les fils de sa race. Toutes les fois que les hommes se rassemblent dans les habitations et les pays et qu'ils établissent des relations, il naît des discussions parmi eux : ainsi la domination du mari se produit à l'égard de la femme et celle des père et mère à l'égard de l'enfant; celui qui est faible a besoin de quelqu'un qui le soutienne. Toutes les fois que le gouvernement s'exerce sur un être intelligent, la discussion nait; c'est différent pour les animaux qui n'ont pas la faculté de dis* cuter, lors même qu'ils sont opprimés; mais la femme discute avec son mari et l'enfant avec ses père et mère : c'est ce qui se passe dans l'intérieur des familles. Quant aux habitants du pays, ils ont entre eux commerce d'affaires, et, à cette occasion, ils se disputent; si on les laissait livrés à eux-mêmes , ils se battraient et périraient. Il en est ainsi entre les ràias [28] et les possesseurs de terres qui se querellent à cause de cette possession. Puis il arrive que certains individus sont impuissants à exercer
un métier parce qu'ils sont aveugles, malades ou vieux ; si on délaissait un être faible , il mour** rait ; si dans son état de dénùment, on Taban* donnait à tous, il y aurait négligence à son égard; si on lui désignait quelqu'un pour tuteur d'une manière spéciale sans le revêtir d'un titre pour cela^ ce tuteur n'obtiendrait pas sa soumission. Toutes ces affaires^ qui sont le résultat de l'asociation des hommes entre eux, donnent lieu aux sciences suivantes :
L'arpentage qui fait connaître l'étendue des terres et en opère le juste partage ;
L'art militaire qui a pour but de garder le pays avec le sabre ;
La science de la justice qui décide les diffé* rends;
La science de la loi qui sert de guide à tous les habitants d'un pays, les astreint à observer ses règles et arrête ainsi les discussions.
Voilà des affaires particulières qui ne peuvent être conduites que par ceux qui ont en propre la science et le discernement. Lorsqu'ils s'en
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occupent, ils no se consacrent pas à une autre profession; ils ont besoin d'une agglomération iF hommes comme les gens du pays ont besoin d'eux : si les habitants étaient occupés, par exemple, à faire la guerre contre les ennemis, les métiers ne fonctionneraient plus ^ et si les gens de guerre s'occupaient des métiers et des moyens de vivre, le pays serait privé de gardiens et les habitants périraient. Il faut donc que ces derniers leur donnent une solde pour les défendre; alors naît la nécessité de l'impôt'. L'impôt exige des connaissances : il faut quelqu'un qui le répartisse avec justice entre les possesseurs de biens, c'est le gouverneur; quelqu'un qui le fasse rentrer avec douceur, c'est le percepteur ; quelqu'un qui le centralise chez lui jusqu'au moment de la répartition, c'est le trésorier ; un autre qui le distribue avec justice , c'est celui qui fixe la part des soldats. Quoique ces fonctions soient remplies par un grand nombre d'hommes, il manque encore quelqu'un qui les réunisse et serve de lien entre eux :
et c'est aloi'S que se produit le l^esoin d'un roi, pour les diriger au moyen des connaissances gouvernementales dont la possession est néces* saire à chaque roi.
Tous les hommes sous le rapport des connaissances utiles se divisent en trois classes : les agriculteurs et les artisans, les soldats qui défendent avec le sabre, et ceux qui interviennent dans ces deux classes pour les transactions. La vente et Tachât nécessitent lui tarif; car comment celui qui veut acheter de la nourriture, par Téchange d'une étoffe, en connaîtra-t-il la valeur et le prix correspondants ? Il faut absolument un juge équitable qui se mette au milieu des vendeurs et des acheteurs et tienne la balance entre eux. Le type de ce larif est demandé aux biens les plus précieux ; il faut que ce soit quelque chose qui dure : or, les plus dumbles des biens sont les métaux. C'est pour cela qu'on emploie le numéraire d'or, d'argent et de cuivre; alors naît le besoin d'avoir un établissement où Ton frappe, burine et éprouve,
et de connaître les métaux , la manière de les extraire et leurs qualités. Telles sont les connaissances des homnies et les divers moyens de pourvoir à leur existence; tout cela est louable.
Ces connaissances ne peuvent s'acquérir dés le début que par l'étude et le travail. Mais il y a d^s hommes qui les négligent dans leur jeunesse ; ne s'en occupent pas ou en sont empêchés par quelque obstacle; et ils restent ignorants, impuissants à acquérir des connaissances dont ils auraient pu tirer profit; ils recourent pour vivre aux ressources que d'autres se sont procurées avec effort, et se livrent à deux métiers vils et blâmables : le vol et la mendicité. Alors les hommes mettent leurs biens à l'abri des voleurs et des mendiants, et appliquent leur esprit à la recherche de moyens et de plans de défense. Parmi les voleurs, il y en a qui cherchent des auxiliaires dont ils font leui's associés; ils s'organisent en bandes et infestent les chemins, comme les Kurdes, les Bédouins et
ceux qui les imiUnU; d autre», qui sont faibles, emploient la ruse; ils trouent les maisons et les murs ou montent par-dessus, saisissant le moment où les gens ne sont pas sur leurs gardes, ou bien ils coupent les bourses. Lorsque les mendiants quêtent ce que d autres se sont acquis par leur travail, on leur dit : Travaille, tu mangeras; que signifie cette paresse? Ils recourent à la ruse pour soutirer le bien d'autrui ; les uns, pour apitoyer sur leur sort, simulent la cécité, l'eau qui coule des yeux, ou bien la maladie, quoique exempts de toute infirmité; d'autres tiennent des discours ou font des actions qui émerveillent et réjouissent les gens, les amènent à leur faire la générosité de quelque monnaie : ils parviennent aussi à ce résultat par des grimaces, en contrefaisant le langage des gens ou par des choses risibles ; d'autres en déclamant d'une belle voix des vers curieux (le vers bien cadencé a de l'effet sur l'âme), ou en faisant comme les prédicateurs qui montent en chaire [29], quoiqu'il
n'y ait au fond de leurs discours aucune counaissance utile; leur seule intention est de gagner le monde présent et de Targent.
Sachez que la science (Dieu vous aide !) n'est pas blâmable par elle-même puisqu'elle est science; il n'y a rien de nuisible en elle du moment qu'elle est connaissance, comme il n'y a rien d'utile dans l'ignorance du moment qu'elle est ignorance j car dans chaque connaissance il y a une utilité, soit pour l'autre vie, soit ponr celle-ci, soit pour la perfection humaine, puisque dans chaque science l'examen ajoute à l'esprit une connaissance de plus.
Toutes les connaissances pratiques et spéculatives accroissent le domaine de la science; seulement certaines connaissances sont blâmables par l'un des motifs suivants :
La science est blâmable lorsqu'elle conduit à faire éprouver un dommage à celui qui la possède ou aux autres; telle est la science de la magie et des horoscopes, science vraie
dont le témoignage affirme la vérité, et qui tire son utilité de la connaissance des propriétés des substances et des calculs sur le lever des astres. De là, et par le décret de Dieu qui donne cours aux choses, naissent des états étranges et des effets merveilleux : c'est de la magie, si Tinfluence des âmes humaines sur les éléments a lieu autrement que ne l'indiquent les signes célestes ; c'est de l'horoscope , si cette influence a lieu conformément à l'indication de ces signes. La connaissance de ces choses, en tant que connaissance, n'est pas' blâmable; mais elle ne sert qu'à faire cki tort aux créatures. Ces sciences étaient en usage chez les habitants de Babylone, parmi les Syriens et les Chaidéens, et chez les Égyptiens parmi les Cophtes et d'autres. Us avaient composé sur ceU(* matière de nombreux ouvrages. Ces études furent délaissées dans l'islamisme; on ne traduisit pour nous qu'un petit nombre de leurs ouvrages, jusqu'à ce qu'apparut dans l'Orient Ojàber, fils de H'ayyân [3o], habile magicien
de notre nation. Alors les livres de magie furent examinés avec soin, Tart se produisit, on composa des ouvrages et on multiplia les traités sur cette science et sur Talchimie qui est une de ses conséquences ; car le diangement des corps spécifiques, d'une forme dans une autre, est Tœuvre de la faculté intellectuelle et non de l'art pratique.
La science est encore blâmable lorsque l'étudiant veut en dépasser le but , par exemple, quand il cherche, par la science des astres, à découvrir les choses cachées et les événements futurs. L'astrologie ne peut servir qu'à s<^ diriger dans les ténèbres de la terre et de la mer, à connaître la théorie du soleil, de la lune, des stations, et des signes du zodiaque , notions utiles pour les semailles et autre chose. Le moindre des inconvénients pour celui qui cherche à découvrir, par la science des astres, les événements cachés, c'est de plonger dans les choses oiseuses et inutiles ; car ce qui est prédestiné arrive, et il est impossible de s'en
garantir. Les décrels des astres sont mu» piiro hypothèse , et la décision conjecturale est la décision de l'ignorance. Ce qu'il y a de juste dans la prédiction d'un astrologue n'est du qu'au hasard; car l'astrologue découvre bien certaines causes; mais le Créateur n'arrive à leurs effets que par un grand nombre de règles que l'astrologue ignore. Si Dieu manifeste les autres causes , on tombe juste , sinon on se trompe. C'est comme l'homme qui conjecture que la pluie tombera aujourd'hui, parce qu'il voit les nuages s'assembler et surgir des montagnes ; mais quelquefois Tair est échauffé par le soleil et le nuage disparaît; d'autres fois la pluie tombe. L'astrologue, en prenant pour guides les étoiles dans la prédiction des événements, est comme le médecin qui consulte le pouls pour savoir ce qui arrivera d'une maladie, tantôt il devine, tantôt il se trompe, quoique dans la médecine il y ait beaucoup de causes que le médecin peut découvrir.
Enfin la science est blâmable, parce qu'étant
à une grande hauteur et d'un accès difficile, celui qui veut Tatteindre, sans avoir rien de coinnuu) avec elle, se perd.