S IV
Parmi les hommes, il y en a qui méconnaissent les ouvrages et les compositions scientifiques des contemporains. Ce dédain est un tort ; il est absurde de dédaigner les ouvrages des véritables savants qui ont atteint la perfection dans la composition. Ce qui produit cet injuste mépris, c'est la rivalité et la jalousie qui existent entre les contemporains. Que Dieu bénisse le poète pour ces vers :
« A celui qui dédaigne le contemporain et pense que « le pas est dû aux anciens,
« Dis-lui : « Cet ancien a été nouveau, et ce nouveau « deviendra ancien. »
Les conséquences des idées ne s'arrêtent pas
à une limite fixe et les spéculations des esprits sont indéfinies ; car le monde est vaste comme une mer débordante, et le flux divin n'a ni interruption ni fin; il n'est pas impossible, inconcevable, que Dieu ait thésaurisé pour les modernes ce qu'il n'a pas donné à beaucoup d'anciens. Celui qui dit que le premier n'a rien laissé au dernier se trompe ; il est bien plus vrai de dire : Combien le premier n'a-t-il pas laissé au dernier ! D'autres disent que cette phrase : « he premier n'a rien laissé au dernier, » n'est pas préjudiciable à la science. C'est là une grande erreur et une opinion nuisible, car elle ôte l'espérance d'ajouter une science à celles des anciens et prive le dernier de la science du premier. IjCS anciens ont eu pour eux l'invention des principes et la bonne disposition des règles ; les modernes ont tiré les conséquences de ces principes, ont fortifié les règles et agrandi l'édifice de la science [96].
Les ouvrages sur les connaissances sont nombreux, à cause de la diversité des vues des au-
teiii's ; ils se divisent, suivant leur importance, en trois classes :
La première comprend les abrégés qui servent à rappeler l'objet important des questions ; ils sont utiles à celui qui désire se souvenir des choses , et souvent à quelques commençants doués d'intelligence.
La seconde comprend les compositions simples qui répondent aux abrégés et qui sont utiles pour l'étude.
La troisième comprend les compositions moyennes, pour l'usage du plus grand nombre.
Eu égard à son objet, la composition se divise en sept sortes, comprenant tous les sujets qu'un homme savant ou intelligent peut traiter : tantôt, c'est un sujet dans lequel personne ne l'avait précédé et qu'il invente; tantôt, ime chose défectueuse qu'il complète, obscure qu'il éclaircit; un sujet trop long qu'il abrège sans rien réduire du sens ; tantôt des choses disséminées qu'il réunit, ou mêlées qu'il coordonne ;
c'est aussi une chose où rauteur s'est trompé et qu'on corrige.
Dans une composition, il est obligatoire de compléter le dessein qui a présidé à la confection du livre, sans le dépasser ni le tronquer, et sans employer des expressions étranges, sauf dans les énigmes.
Il faut que la composition soit conduite en ayant égard au degré de compréhension des contemporains, et mise au niveau de leur esprit ; lorsque les esprits sont perspicaces, l'abrégé leur tient lieu du développé, et ils se passent de la clarté, parce qu'ils peuvent euxmêmes rendre lumineux le point obscur. Tout en tenant compte de l'état des esprits, il faut de rigueur leur découvrir et expliquer les choses avec un grand soin.
L'habitude des auteurs est de mentionner au commencement de leurs livres ce qu'ils appellent les choses principales : telles que le but et l'intention de la composition ; les choses utiles vers lesquelles l'étudiant ou l'examinateur de
l'ouvrage doit diriger son attention ; le titre qui indique l'objet à expliquer plus loin ; enfin, le nom de Fauteur pour qu'on apprécie sa valeur dans la science.
Il y a diverses classes d'auteurs : les uns exercent dans la science un empire souverain, leur instruction est complète, leur entendement perçant. JjSl perfection de leur composition vient de la force de leur esprit, de la pénétration de leur pensée et de la droiture de leur intention ; d'autres ont une intelligence vive et l'expression» facile ; ils ont lu les livres, et en ont extrait les perles qu'ils ont réussi à bien enfiler. Ces auteurs sont utiles aux commençants et aux esprits moyens; d'autres composent et rassemblent pour leur propre satisfaction et non pour l'utilité des autres. Cela n'est pas défendu ; mais il est nécessaire que chaque auteur, lorsqu'il a fini sa composition , ne la laisse pas publier ni échapper de ses mains avant de l'avoir perfectionnée, mise soigneusement en ordre et relue attentivement. Il y a des personnes qui disent que
rhomme, dans l'opulence, étant exempt des malheurs de l'espèce humaine, ne composera pas de livre, ni ne fera de vers [97]. On dit aussi : qui compose y s expose, c'est-à-dire qu'il tend le cou à la louange ou au blâme. S'il réussit, il se concilie les cœurs qui vont vers lui; s'il échoue, il sert de cible, et s'expose à' être lapidé et injurié.
Lorsque le savant veut composer un livre dans une autre langue que la sienne, et avec une autre écriture que celle dont il a pris l'habitude en naissant, il rencontre les plus grandes difficultés. Certes, je m'étonne, et mon admiration est sans bornes, en voyant l'habileté des savants de France en cette matière. Dieu les a singulièrement doués de pénétration et d'iûtelligence ; car les recherches relatives aux sciences n'ont lieu qu'à l'aide du sens de^ mots, et ce sens, il faut absolument le ravir par la connaissance des indications que fournissent les mots et les lettres. Lorsque l'on a parfaitement acquis la connaissance de la voie par où
le sens des mots entre dans l'esprit, le voile tombe entre ce sens et Tintelligence qui doit le saisir. Ce rapport du sens avec les mots et les lettres, est le même dans toutes les langues. Il est reconnu que la langue est pour l'organe de la voix ce que l'écriture est pour la main. Or, lorsque déjà Forgane de la voix est habitué à parler une langue étrangère à l'arabe, et que la main est faite à une autre écriture, on devient impuissant à la fois et dans la langue et dans l'écriture arabes. Lorsque l'habitude de pratiquer un art est déjà ancienne, il est rare que l'on puisse s'exercer avec succès dans un autre ; à moins que la difficulté de parler ne soit pas enracinée , par exemple , comme chez les enfants des fils des Arabes et des autres nations.
Au commencement de l'islamisme, les savants de la nation musulmane ne s'occupaient pas de composition ; ils suivaient le chemin tracé par les premiers Arabes et se bornaient à retenir par cœur; ils disaient : « Si nous écrivions,
nous nous occuperions d'écriture et nous délaisserions la mémoire ; or, un accident pourrait faire perdre le livre, et la science périrait avec lui. » Ils disaient aussi : « On peut ajouter au livre, y retranclier, y introduire des changements, tandis que ce qu'on retient par cœur est immuable. »
A ce sujet, on raconte cette anecdote du temps du kalife Abbasside El-Mamoun :
Un juif vint, un jour, se plaindre à lui d'une injustice dont il avait été l'objet. Pendant qu'il parlait, El-Mamoun, étonné de son éloquence, de sa facilité d'élocution, de sa force d'âme, de la grâce de son esprit et de son amabilité, lui proposa de se faire musulman ; le juif refusa. Deux ans après, il revint, converti à l'islamisme, chez El-Mamoun , qui lui demanda la cause de sa conversion.
Lorsque je sortis de chez toi, lui répondit- il, je me dis en moi-même : Expérimente les diverses religions ; je pris une bible et j'en fis un certain nombre de copies dans lesquelles j'inter-
vertis quelques mots et en supprimai d'autres. J'apportai ces copies à l'assemblée des docteurs juifs, qui se jetèrent à l'envi sur les copies et me les achetèrent. Ensuite je pris l'Évangile, j'y fis les mêmes modifications que j'avais faites à la Bible, et j'apportai les copies à l'assemblée des prêtres ; ils s'empressèrent de prendre mes copies et de les acheter. Enfin, je pris le Korân, et je fis pour ce livre ce que j'avais fait pour la Bible et l'Évangile, et j'apportai les copies à la réunion des Oulamas. Tous ceux qui les examinèrent de face et de profil et qui les vérifièrent dirent : « Ce ne sont pas là des Korâns, » et ils les rejetèrent. Je sus ainsi que les livres révélés admettaient tous le changement d'une chose pour une autre, à l'exception du Korân, qui est retenu par la mémoire des fidèles. Voilà pourquoi je me suis fait musulman. »
Lorsque l'islamisme se répandit, que son empire se fut étendu et que les dissensions se produisirent, on commença à faire un recueil des
traditions du Prophète et des règles de la loi divine ; on s'occupa à exapiiner, à chercher des indications, à approfondir le sens c^ché 4^ la loi, à simplifier les règles et les principes, à mettre en ordre les utilités et les jugements reconnus vrais. Ce fut une affaire importante.
De plus, le Sanad (la référence à une autorité) est, aux yeux des Oulamas, dans la pratique, une condition de Tauthenticité du contenu des livres et des arguments qu'on y puise. Le Sanad consiste en ce que J'auteur, eu cédant son livre à un autre, lui dit : « Je te permets de l'enseigner oralement de ma part ; » ou bien celpi qui Ta reçu de l'auteur le cède à un autre avec cette même prescription. Il en est ainsi dans toute science. Un livre où manque ce Sanad n'pst pas digne d'attention , lors même qu'il serait plein de science. Il n'est bon d'attribuer le contenu d'un livre à un auteur, qu'avec la condition du Sanad (qui en atteste l'authen- (icilé). Voilà ce qui particularise les Oulamas et la loi de l'Islam.
Les traditions orales {hadit) du Prophète 4e Dieu furent transmises par les Odouls [98], qui les confièrent à d'autres, et ainsi de suite jusqu'à ce qu'elles parvinrent à El-Bok'âri [99], par exemple, qui est un des Odouls. Puis, Bok'âri composa son livre, et quatre-vingtdix mille Odouls le transmirent de sa part.
C'est ainsi qu'il se répandit dans l'Orient et dans l'Occident jusqu'à nous, au moyen du ^çinad»
Les sciences des anciens et des philosopbeg^ furent délaissées £^u commencement de l'islamisme jusqu'à la dynastie dps Abbassides. Le premier Abbasside qui y prit intérêt fut Abou- J)jàfar El-Mançour, qui était à la tête de la science de la philosopliie et de l'astronomie. Puis, lorsque El-Mampun, fils^ d'Er-Râchid, mopta au kalifat, il compléta ce que son aïeul avait commencé, et sa haute sollici|:ude fit sortir la science de ses mines. Il envoya des ambassadeurs auprès des rois grecs et leur fît demander les livres des philosophes. Ils lui en-
voyèrent les livres de Platon, d'Aristote, d'Hippocrate, de Galien, d'Euclide, de Ptolémée et d'autres. Il confia ces livres à Thabileté des savants qui les traduisirent avec un très-grand soin. Ensuite, il obligea les Arabes à les lire et les excita à les apprendre [loo]. En interdisant ces livres au commencement de rislâm, on avait l'intention de fixer les règles de la loi divine et de faire prendre racine aux vrais articles de la foi. Les livres grecs furent donc introduits, quoique en général la philosophie, l'astronomie et la géométrie ne se rattachent pas aux observances delà religion.
Lorsque les sciences des nations furent transmises par la traduction et que les musulmans se trouvèrent en possession de ces connaissances, ils les ajoutèrent aux leurs, et ces livres, qui, dans la langue étrangère, étaient oubliés, restèrent' chez eux; toutes les sciences se trouvèrent ainsi dans la langue arabe. Ceux qui s'en occupèrent furent obligés de connaître, outre les autres langues , les significations des mots
ot dos lettres écrites dans leur propre langue, parce que ces significations s'étaient effacées, et Tiisage en était perdu.