‹ Le livre d'Abd-el-Kader intitulé: Rappel à l'intelligent, avis à lChapitre 7 sur 33 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

Sachez que Thomme intelligent doit considérer la parole et non la personne qui l'a dite. Car^ si cette parole est une vérité, il doit l'accueillir, celui qui l'a dite fùt^il réputé grave ou frivole. L'or s'extrait du sable, le narcisse de l'oignon, la thériaque des serpents et la rose des épines.

L'intelligent coiuit^îl les hommes par la vé-

rite, et non la vérité par les honunes ; car la parole du sage est errante, et l'intelligent la prend de tout homme chez lecpiel il la trouve, humble ou élevé.

Le plus faible degré de la science, chez le savant, c'est de se distinguer du vulgaire dans des choses comme celles-ci :

Savoir qu'on ne doit pas attribuer une qualité vicieuse au miel, parce qu'on le trouve dans la ventouse du chirurgien ; que le sang est impur non parce qu'il est dans la ventouse , mais parce qu'il l'est en lui-même. Si le miel n'est pas impur en lui-même, il ne le deviendra pas dans le vase d'un sang corrompu ; et il n'y a pas lieu alors de le rejeter [ii]. .

Cependant, tel est le vain sentiment de la plupart des hommes. Us acceptent une parole attribuée à quelqu'un pour lequel ils sont prévenus, et ils la repoussent, si elle est de quel-

qu'un en qui ils n'ont pas foi. Ils jugent toujours de la vérité par les hommes, et jamais des hommes par la vérité. C'est là, le pire de l'ignorance et du mal.

Celui qui, dans un évanouissement, a besoin de la thériaque, et la rejette parce qu'elle est extraite d'un serpent, doit être averti que sa répulsion est celle d'un ignorant, ot qu'il se prive d'un secours qui lui était nécessaire.

Le savant est celui qui saisit facilement la différence entre la sincérité et le mensonge dans les paroles, entre la vérité et la fausseté dans les croyances, entre le bon et le mauvais dans les actions ; celui-là n'est pas savant pour lequel la vérité est cachée sous la fausseté, la sincérité sous le mensonge, et le bon sous le mauvais; et qui, s'asservissant à un autre, adopte sa croyance et ses paroles ; c'est là le propre des ignorants.

On prend pour guides deux sortes d'hommes :

Les uns sont les savants qui s'aident et aident les autres, et qui, possédant la vérité par démonstration, non par imitation, appellent les hommes à la connaissance de la vérité par le raisonnement et non par Tautorité.

Les autres s'annihilent eux et autrui, imitant leur père, leur aïeul, teurs ancêtres dans ce qu'ils croyaient et trouvaient bon ; renonçant à l'esprit d'examen, ils invitent les hommes à les suivre aveuglément ; mais l'aveugle est-il fait pour guider les aveugles ?

S'il est blâmable d'imiter les hommes dans leurs croyances, il l'est plus encore de s'asservir à leurs livres : un animal conduit vaut mieux qu'un esclave dirigé. Les Oulamas et ceux qui ont une foi ferme dans la religion, sont le plus souvent en opposition dans leurs discours ; choisir lui seul d'entre eux et le suivre

sans raison, c'est agir avec légèreté, et admettre sa prépondérance sans J contre-poids.

Tout homme, par cela seul qu'il est homme, est apte à comprendre les vérités en ellesmêmes ; car l'esprit, siège de la science, est, par rapport aux vérités des choses, ce qu'est, par rapport aux diverses formes, le miroir qui les reflète successivement. Si les formes n'apparaissent pas dans le miroir, c'est par l'effet de diverses causes dont la première est l'imperfection de ces mêmes formes : tel est le fer avant d'être tourné, façonné et poli ; la seconde qause est la scorie, la rouille du fer, devenu parfait de forme; la troisième, lorsque l'objet n'est pas du côté pii sa forme doit se refléter, par exemple, quand il se trouve derr rière le miroir; la quatrième, lorsqu'un voile se place entre le miroir et là forme; la cinquième, est l'ignorance du lieu où se trouve la

forme cherchée ; car, alors, la forme rie se trouve pas toujours en face de l'objet qui doit la refléter. Il en est de même de Tesprit, c'est le miroir prêt à recevoir les impressions ; les formes des choses connues s'y reflètent.

La science n'échappe à l'esprit que par les cinq causes suivantes :

La première, est l'imperfection dans la nature même de l'esprit, celui de l'enfant, par exemple. Il y a des choses qui ne se reflètent pas en lui.

La seconde, ce sont les impuretés provenant des préoccupations terrestres et dont les scoriess'amassent sur la face de l'esprit; mais l'espritqui marche à la découverte des vérités et se détourne de ce qui en éloigne, acquiert éclat et pureté.

I^a troisième cause, c'est l'écart de l'esprit du chemin qui conduit à la vérité cherchée.

La quatrième, c'est le voile : l'esprit, qui ne

s'est fait aucune opinion par Ini-nièine sur une vérité, ne peut souvent la découvrir, à cause du voile qu'a jeté sur lui luie croyance antérieure venue, dès l'enfance, par voie d'imitation et bénévolement acceptée. Cette croyance s'interpose entre l'esprit et la vérité et l'empêche de reconnaître autre chose que ce qu'il a déjà adopté par imitation. C'est là le grand voile qui a fermé, pour la plupart des hommes, le chemin de la vérité ; car les croyances aveugles qui enveloppent leur âme s'y sont incnistées et ont en quelque sorte pétrifié leur esprit.

La cinquième cause, c'est l'ignorance du chemin qui conduit à la connaissance de l'objet. Celui qui le cherche, ne peut le trouver qu'en faisant appel aux sciences qui s'y rapportent : aussitôt qu'il se les rappelle et les a mises en ordre dans son esprit par le procédé connu des savants, il trouve la direction à prendre

pour atteindre l'objet cherché, et la vérité alors lui apparaît.

Les connaissances étrangères aux choses divines, se pèchent avec le filet des sciences pratiques; ou plutôt chaque science procède de deux sciences premières qui, s'alliant d'une certaine manière , donnent naissance à une troisième science comparable au fœtus, fruit du mâle et de la femelle. Ainsi celui qui veut faire produire une jument, ne pourra pas obtenir ce produit d'un âne ou d'un chameau, mais de deux principes propres à l'espèce chevaline, l'un mâle, l'autre femelle, entre lesquels une union intime aura lieu; de même toute science a deux principes spéciaux entre lesquels se trouve un point de jonction, et c'est de leur alliance que naît la science cherchée. Or, l'ignorance de ces principes et de la nature du lien qui les unit est ce qui éloigne

de la science. Pareille chose existe dans ce que nous avons dit relativement à l'ignorance du côté où dpit se refléter la forme de l'objet; ceci peut encore s'appliquer avec plus de précision à l'homme qui, par exemple, veut voir sa nuque au moyen d'un miroir. S'il place le miroir en face de son œil, il ne trouve pas devant lui la forme de la nuque, elle n'apparaît pas dans le miroir; s'il le place derrière et en face de la nuque, il détourne le miroir de ses yeux et ne voit ni le miroir ni la forme de la nuque ; pour la voir, il faut qu'il dresse derrière lui un autre miroir. Alors ce miroir étant placé en face de l'autre, l'œil les voit tous les deux, ainsi que le rapport résultant de leur position respective : d'un côté la forme de la nuque s'imprime dans le miroir qui lui fait face, de l'autre la forme de ce miroir, et celle de la nuque qu'il reflète.

s'impriment dans Tantre miroir placé en face de Toeil, qui alors perçoit la forme de la nuque. Semblable chose arrive dans la poursuite des sciences, chaque fois que Ton cherche à comprendre des choses où aboutissent des chemins étranges, et où les déviations de l'objet cherché sont encore plus remarquables que celles du miroir. Telles sont les causes qui font obstacle à l'entendement des vérités; mais la volonté divine a doué chaque esprit de l'aptitude a les comprendre.

L'homme ne voit pas l'objet qu'il a devant les yeux , s'il n y porte pas son attention par de vifs mouvements ; et l'esprit , qui ne se meut pas non plus d'une perception à l'autre, ne saisit pas la vérité; on appelle ces mouvements : pensée, idée, vue de l'esprit. Comme l'œil ne perçoit les objets que lorsque les feux du jour, du soleil et des autres astres, se

~ 17 — lèvent, ainsi IVsprit n'aperroit clairement les vérités, que lorsque se lèvent pour lui les lumières qui naissent du concours et de la direction infaillible du Dieu Très-Haut.

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