‹ Le livre d'Abd-el-Kader intitulé: Rappel à l'intelligent, avis à lChapitre 8 sur 33 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

PHILOSOPHIE. — REUGION.

GHAPITKE PREMIER.

US hK SUPRÉMATIE DE LA SCIENCE ET DES SAVANTS.

L'homme, considéré dans le temps et Tespace, est un corps comme les autres corps; considéré comme croissant et décroissant, c'est une plante; comme sensible et se mouvant avec choix, c'est uq animal ; il est, par la forme ex» térieure et la taille, comme l'image dessinée sur

le mur.

Le cheval participe de l'àne par la faculté de porter un fardeau, et s'en distingue par la propriété du kerr (élan d'attaque), du^e/r [12] (élan de retraite) et par la beauté* de la forme ; si ces qualités naturelles lui manquaient, il descendrait au rang de Fane : ainsi de l'homme; il participe des êtres animés et inanimés par certaines qualités, et s'en sépare par d'autres qui lui sont propres et qui font sa noblesse. Ce n'est pas à la grosseur de son corps qu'il doit sa supériorité, l'éléphant est plus gros que lui ; ni au courage, le lion est plus courageux ; ni au manger, le chameau a le ventre plus large que le sien; ni à l'amour physique, le plus chétif des passereaux est plus fort que lui. Ce qui fait sa noblesse et sa distinction, c'est la science; il lui doit son perfectionnement ; car la perfection d'une chose consiste dans le relief de sa qualité distinctive, et son imperfection dans l'absence de cette qualité. C'est pour cela que l'homme chez lequel cette qualité distinctive se manifeste, reçoit

le nom de parfait, et qu'il reçoit celui d'imparfait lorsque cette propriété ne se révèle pas. Ainsi , la propriété qui distingue le cheval et qui constitue la vraie condition de son espèce, c'est d'être robuste à la course, d'avoir les jambes bien proportionnées et harmoniques dans leurs dimensions, de comprendre les signes du cavalier lorsqu'il veut le kerr^ le ferr^ le hamladja [i3], le h'acTr [i4] ou le takerib [i5]. Dès que cette propriété se montre en lui, on dit : Voilà un cheval parfait. L'estime accompagne la perfection, et le mépris suit la défectuosité.

La faculté propre de l'homme est de connaître la vérité réelle des choses , aussitôt que le voile du doute disparaît devant lui et qu'il acquiert la certitude de la vérité qui lui apparaît. C'est par la perfection ou l'imperfection de cette faculté, que l'on voit certains hommes en valoir un grand nombre d'autres, à ce point, comme dit le poète, qu'un seul compte pour mille :

« Parmi les hommes, dans une afliiire grave, mille sont comptés pour un seul et un seul pour mille. »

L'homme ayant reçu de Dieu le don de la perfectibilité, rien ne le dépare plus que de négliger son âme et de la dépouiller de cette faculté.

« Je n'ai pas vu de plus grand défaut chez Fhomme que celui de laisser une chose imparfaite, alors qu'il a le pouvoir de la perfectionner [16]. »

La science constituantJa perfection humaine, tout homme est naturellement amant de la science et désire la posséder ; il a de la joie quand il y participe, fiit-ce pour peu de chose, et lors même qu'il reconnaît dans celui qui lui a donné le titre de savant un défaut de sincérité, c'est avec tristesse qu'il se voit repqussé du rang des savants. Il aime la science pour elle* même et pour sa perfection et non autrement.

Les hommes instruits savent qu'il n'y a pas de jouissance qui lui soit supérieure; car elle est spirituelle, et rien ne la trouble. Le plaisir phy-

sique n*est en effet que la cessation d'une douleur ; le plaisir de manger fait cesser la douleur de la faim, et le plaisir des sens celle que produit la plénitude des organes séminaux ; le plaisir spirituel est, au contraire, toujours plus délectable et plus désiré : aussi, lorsqu'un savant a résolu quelques "difficultés de la science : Oh ! dit-il, que les rois et les fils de rois sont loin de cette jouissance !

On sait que les plaisirs de l'homme, les uns propres à sa nature, les autres communs à d'autres que lui, sont : ou spirituels, ou corporels propres à certains animaux, ou corporels communs à tous les animaux.

La jouissance spirituelle , est celle que procure la science des vérités; ni l'ouïe, ni la vue, ni l'odorat, ni le goût, ni le ventre, ne la con^ naissent; l'esprit seul s'en délecte, parce que son attribut propre est d'apprécier les choses par la raison : cependant ce plaisir, quoiqu'il soit le plus noble, est celui dont on jouit le moins; le savant seul l'éprouve; mais qu'ils

sont rares les hommes de science el de philosophie, et combien est grand le nombre de ceux qui en prennent le nom et la figure ! La supériorité de cette jouissance est dans sa perpétuité ; elle ne prend fin ni dans ce monde ni dans l'autre ; elle ne lasse pas, tandis que la nourriture rassasie et ennuie, et que le plaisir de Tamour tarit ou devient pesant; la science et la philosophie ne se présentent jamais sous une forme lourde et fastidieuse : on vole, on brûle la richesse, on dépose le pouvoir; mais la main du voleur ne s'avance jamais pour ravir le savoir, ni la main des sultans pour le déposer. L'homme de science est toujours en pleine sécurité. La plupart des créatures ne peuvent atteindre au plaisir de la science, soit par le mauvais état de leur organisation, de leur esprit, soit par la préoccupation des passions qui dominent leur mison. L'esprit sain ne trouve de jouissance que dans la science; n^ais, lorsque, par suite d'habitudes vicieuses, l'esprit est devenu malade, il prend du plaisir à des choses étranges ;

ainsi quelques personnes se plaisent à manger de la boue ; le malade qui ne sent pas la douceur du miel, le trouve amer.

« Celui qui a la bouche amère, trouve amère Teau la plus pure. »

La faiblesse d'esprit chez ces personnes , vient de ce que la faculté par laquelle on jouit de la science n'est pas encore née en elles; tel est l'enfant à la mamelle qui ne peut éprouver le plaisir qu'on trouve à manger des oiseaux gras, ni apprécier la saveur du miel et qui ne désire que du lait.

La jouissance dans laquelle Thomme participe de certains animaux, comme le plaisir du pouvoir, de la domination et de la supériorité, se trouve chez le lion, le tigre et quelques autres animaux.

La jouissance que Thomme partage avec tous les animaux, c'est celle du ventre et de l'acte

sexuel : ces plaisirs sont ceux dont on jouit le plus habituellement, et ce sont les plus vils : tout ce qui rampe et se meut sur la terre, jusqu'aux cirons et aux vermisseaux, y participe.

C'est parce qu'il y a dans la science jouissance et perfection, que l'homme a une tendance invincible vers elle : mais il y a des hommes plus ou moins doués d'intelligence. Le manque d'attrait pour la science tient à un accident, comme un mauvais état de la nature ou un défaut d'harmonie. Ce qu'il faut surtout se proposer de connaître, c'est l'excellence et le prix de la science ; on ne peut comprendre la nature de la science, tant qu'on ne comprend pas cette excellence en elle-même, car elle est l'attribut essentiel de la science comme de toute autre faculté : il s'est trompé celui qui a écrit qu'il savait qu'un tel était philosophe, alors qu'il ignorait le sens etla vraie nature de la philosophie. Le molfadUla^ excellence, vertu, vient à'el'fadl qui signifie : abondance, supé-

riorité. Si doux choses participent à une même qualité, et si Tune d'elles l'emporte sur l'autre, on dit t fadalakoUy « elle l'a surpassée : » elle la surpasse, toutes les fois qu'elle lui est supérieure dans ce qui constitue sa perfection. Ainsi, on dit que le cheval est supérieur à l'âne, dans ce sens que, quoique participant à la faculté de porter, il lui est supérieur dans la facidté du kerr et du y^rr, l'impétuosité de la course et la beauté de la forme. Si l'on considérait dans l'âne ce qui lui est propre, on le particulariserait par une saillie excessive du dos : mais cette saillie ne ferait pas sa supériorité; car elle est superflue quant au corps , et défectueuse quant à la valeur; elle ne tient pas à la perfection. Or, c'est pour sa valeur et ses qualités, et non pour son corps, que l'animal est recherché. Si vous comprenez ce qui précède, vous savez que la science est une supériorité, soit que vous la considériez relativement aux atiimaux, ou en elle-même. La supériorité des savants et des philosophes dérive de cette prééminence, de cette perfection abso-

lue ; c'est ce qui est désiré et recherché pour hii-même et non pour autre chose.

Vous n'ignorez pas qu'on désire une chose de phisieurs manières : soit en vue d'un objet étranger à cehii que l'on cherche , soit en vue de l'objet cherché seulement, soit en vue de cet objet et d'un autre en même temps. Or, la chose qu'on cherche pour elle-même est plus noble, plus élevée. Des objets recherchés, pour autre chose que pour eux-mêmes, ce sont les dirhems et les dinars, deux pierres sans utilité propre et qui n'ôtent ni la faim , ni le froid , ni le chaud : un bien cherché pour lui-même, c'est la science : un bien cherché à la fois pour luimême et pour autre chose , c'est, par exemple, la santé du corps, qui soustrait l'homme à la douleur et lui permet ainsi de marcher et de vaquer aux affaires.

Une preuve de la noblesse de la science, c'est la vénération que l'on porte naturellement au savant ; les plus ignares des Turcs et les plus vils des Arabes se croient venus au monde pour

vénérer leurs cheîk's, qui possèdent une science supérieure, dont l'expérience a démontré Tiitilité. Les animaux respectent naturellement l'homme, reconnaissant en lui une perfection qui dépasse leur sphère. L'excellence de la science étant reconnue, c'est la plus belle étude que l'on puisse faire.

I^s recherches des créatures ont poiu* but la religion et le monde présent. La religion ne se constitue que par ses rapports avec le monde, et le monde que par son lien avec les actions humaines.

Les actions des hommes, leurs arts, leurs métiers se réduisent à trois divisions : la première comprend les fondements sur lesquels la société se constitue et qui sont au nombre de quatre : l'agriculture pour la nourriture, le tissage pour l'habillement, la bâtisse pour l'habitation, et le gouvernement pour l'association des hommes et le concours mutuel qu'ils doivent se prêter dans les affaires de la vie.

La seconde division comprend* ce qui sert

d'auxiliaire à chaque métier, comme le labour et ses instruments pour Tensemencemenl et autres travaux agricoles, comme aussi Témondage du coton et le filage qui servent de préparation au tissage.

La troisième division contient les opérations qui perfectionnent , comme la mouture et la panification pour les [produits de l'ensemencement, le foulon et la couture pour le tissage.

Toutes ces divisions sont au monde physique ce que les parties* d'une personne sont à son ensemble. Ces parties se divisent en trois classes : les principales, le cœur, le foie et le cerveau ; les auxiliaires de ces trois organes, Testomac, les veines, les artères, les muscles et les tendons; et les complémentaires, servant d'ornements, comme les ongles et les sourcils.

Les fonctions sçrvant de bases constitutives sont les plus élevées, et la plus noble d'entre elles, c'est le gouvernement; cet art exige de la part de celui qui l'exerce une perfection qui

n'est pas exigée pour les autres ; aussi le gouvernant emploie-t-il ceux qui ont le talent de remplir une fonction. Il y a dans le gouvernement deux degrés de pouvoir : celui des rois et sultans | exerçant leur autorité sur les nobles et le peuple, mais pour les affaires extérieures seulement ; et celui des Oulamas [17] qui appliquent leur ac* tivité aux affaires intérieures des nobles ; leur pouvoir ne .va pas jusqu'à s'ingérer dans les affaires extérieures par la contrainte et la force. La supériorité dans les sciences et les arts se constate de trois manières : par la valeur de l'organe qui sert à leur connaissance ; ainsi les sciences rationnelles l'emportent sur les linguistiques, la philosophie se comprenant par l'esprit et la langue par l'ouïe, qui est moins noble que l'esprit; ou bien par rexa<»

men de l'utilité générale du métier : ainsi l'agriculture est plus utile que la bijouterie ; ou enfin par la considération da la matière sur laquelle s'exerce le métier : la bijouterie l'emporte sur la tannerie, puisque la matière de

Tune est Tor, et celle de Tautre la peau des animaux.

On n'ignore pas que le savant domine Tes- .

prit des personnes qui apprennent, et que la supériorité d'une science se juge généralement par la grandeur du résultat, et la force de la démonstration. .

La grandeur du résultat se trouve dans la science des décrets divins et dans la science de la médecine. Le salut dans la dernière demeure, où est la vie éternelle, est le résultat de la science religieuse; le résultat de la médecine, c'est le salut dans ce monde , salut qui a une fin, une interruption. La science de la religion, qui a pour résultat le salut éternel, est donc plus noble que la science de la médecine.

La force de la démonstration se trouve dans les mathématiques et l'astronomie. Lorsque les mathématiques sont comparées à la médecine sous le rapport du résultat immédiat, la médecine l'emporte; mais les mathématiques

la surpassent par la force et la certitude de l(»urs preuves ; toutefois, le résultat doit être considéré avant tout. Aussi la médecine, quoique souvent conjecturale, doit-elle être mise audessus des mathématiques.

L'esprit est la source et la base de la sci(»nce, c'est l'horizon d'où elle se lève. I^ science émane de l'esprit comme la lumière émane du soleil; le fruit, de l'arbre; la vue, de l'œil. Comment l'excellence de l'esprit ne serait-elle pas évidente à tous, alors que les animaux les plus gros, les plus robustes à la chasse, les plus forts à l'attaque, s'effrayent à la vue de l'homme ? Ils reconnaissent la supériorité et la domination que lui donne l'intelligence de ses moyens d'action.

Le mot esprit a quatre acceptions diverses, selon les objets auxquels il s'applique :

La première désigne la qualité qui rend rhomme apte aux sciences d'examen et le distingue ainsi de tous les animaux.,

La seconde désigne les connaissances qui naissent dans l'enfant, alors qu'il peut discerner les vérités évidentes et communes, comme :

deux font plus qu'un, une seule personne n'est pas dans deux endroits à la fois dans un seul moment. Ces connaissances se rapportent incontestablement à l'esprit.

La troisième acception a trait aux connaissances dont l'expérience du cours des choses nous apprend l'utilité. Celui qui est habile à manier les affaires et à les apprécier dans le contraste de leurs divers états, s'appelle intelligent. On appelle ignorant celui qui n'a pas acquis cette habileté. Le mot esprit convient à cette autre espèce de connaissance.

La quatrième acception du mot esprit s'ap-

plique à cette faculté puissante qui dirige rhomme dans Tappréciation des conséquences des choses et le rend maître de la passion qui Tentraîne vers les plaisirs nuisibles; quand rhomme domine cette passion, on l'appelle intelligent, parce que, dans ses actes, il recule ou avance, selon que le nécessite l'appréciation des conséquences.

Toutes ces acceptions du mot esprit se rapportent proprement à l'homme. Le mot à/7 [i8] est employé précisément pour désigner cette faculté ; il ne ^'applique que figurément aux autres connaissances qui en sont comme les fruits, et qui se trouvent naturellement comme renfermées dans cette faculté particulière; pour éclore, il faut qu'une cause les en fasse sortir; il semble que rien d'extérieur n'agit sur elles ; elles sont comme latentes dans cette faculté, puis tout à coup elles apparaissent. Ainsi l'eau, lorsqu'on creuse la terre, jaillit, se rassemble et s'épanouit dans sa beauté , sans concours étranger ; ainsi l'huile qui sort de l'amande et l'eau de

rose, de la rose. Tout homme a été créé pour connaître les choses telles qu'elles sont : on dirait qu'elles sont comme contenues en lui, tant son aptitude est prête à les comprendre. J^ connaissance des choses étant nalurellement fixée dans Tâme, le? hommes se partagent en deux classes : les ignorants qui, ayant reçu eii dépôt des connaissances, les oublient; et les savants qui les retiennent en exerrant leur esprit. Les premiers ressemblent à ceux qui, ayant à porter un témoignage, Toublient par insouciance, et les seconds à ceux qui se le rap|>ellent.

Sous le rapport de l'acquisition de ces connaissances, il y a deux classes d'hommes : ceux dont l'esprit atteint les connaissances indispensables, évidentes, mais n'arrivent pas à celles du raisonnement ou tout au plus en approchent; ils ressemblent à l'écrivain qui ne connaît de l'art d'écrire que l'encrier, la plume et les lettres isolées ; il approche de l'écriture, mais il n'y arrive pas. La seconde classe

crhommes so compose do ceux qui acqiiièivnt les connaissances par Texpérience et par la pensée. Ces connaissances sont en eux comme un trésor où ils puisent quand ils veulent. On peut les comparer à l'homme habile en Tart d'écrire et qu'on appelle écrivain, quoiqu'il ne s'occupe pas d'écrire, mais qui a le talent de le faire. Dans cette catégorie les rangs sont innombrables, les savants s'y étagent suivant l'étendue plus ou moins grande, le caractère plus ou moins noble de leurs connaissances.

Les esprits diffèrent les uns des autres suivant la manière dont Dieu a créé les hommes. L'esprit des Prophètes n'est pas comme celui de tous les hommes; l'esprit d'Avicenne [19] est supérieur à beaucoup d'autres.

On raconte que Er4lâzi [20] dit un jour à El- Amidi : Pourquoi l'immolation des animaux est-elle permise à l'homme ?

— ^^ Parce que, répondit El-Amidi, le sacrifice de l'inférieur pour l'utilité du supérieur est un principe de justice.

— Dans ce cas , il serait juste, répliqua Er- Râzi, de t'immoler pour Avicenne.

Les hommes diffèrent dans les connaissances auxquelles s'applique le mot esprit^ excepté dans celles des vérités nécessaires ; là il n'y a pas de différence parmi les hommes intelligents , qui tous les comprennent avec certitude : mais dans les connaissances expérimentales, la différence des hommes existe incontestablement. Ils diffèrent par rétendue des idées ou la promptitude de conception, que leur donne la nature ou l'expérience.

Quant à l'empire de l'esprit sur les passions, l'inégalité des hommes est évidente; la science qui instruit du danger des passions produit cette inégalité. Ainsi le médecin interdit certains aliments nuisibles; mais celui qui n'est pas médecin , quoique son égal en esprit, n'oserait le faire, lors même qu'il serait certain qu'ils sont nuisibles : sa crainte est grande parce qu'il sait que la science du médecin est plus complète que la sienne ; or, la crainte porte l'es-

prit à s*abstenir (l(»s passions (désirs) iniisihlrs. Mais quant à la faculté sui>érieure qui est , avons-nous dit, la base et le principe de l'esprit, l'inégalité qui est en elle n'a pas d'origine connue. Elle est comme la lumière à son aurore qui va éclairer l'homme; elle commence à briller, lorsque apparaît pour l'enfant, à sept ans accomplis, la faculté de distinguer. L'homme ensuite ne cesse de croître, de progresser jusqu'à ce qu'il se complète, vers l'âge de quarante ans. Ainsi de la lumière du matin : elle est d'abord cachée et ne laisse percer que peu à peu chacun de ses rayons, puis elle augmente, par degré, jusqu'à ce qu'elle se complète par l'apparition du disque du soleil : il a été dans les desseins de Dieu de donner à toutes ses créatures la perfectibilité. Comment nier l'inégalité des hommes quant à l'esprit ? Sans cette inégalité, il n'y aurait pas de différence entre eux dans la compréhension des sciences ; on ne les classerait pas en stupides, qui ne comprennent qu'après une longue peine du professeur, en

intclVgents^ ([iii comprennent au moindre signe et ^nparfaits, qui saisissent les vérités des choses sans enseignement.

Cette division des hommes, les uns qui s'instruisent creux-mémes et comprennent, les autres qui ne comprennent que par enseignement, et ceux à qui l'instruction ne profite pas, ressemble à la division que l'on peut fain; des terres : celles dans lesquelles les eaux se réunissent, s'augmentent et forment d'elles-mêmes des sources; celles qui ont besoin d'être creusées pour que l'eau surgisse et entre dans les puits, et celles qu'il est inutile de creuser, parce qu'elles sont stériles. Cette distinction tient aux diverses natures du sol. Il en est de même des âmes, leur différence est dans la faculté innée de l'esprit.

L'esprit est l'une de ces quatre facultés dont rharnioiiie constitue la perfection de rhonime, et qui sont : la prudence, la justice, le courage et la tempérance [21].

T^a prudence est cette faculté de Tâme qui discerne la différence entre la droite voie et Terreur.

I^ justice est cet état de l'anie dans lequel on domine la colère, la passion, on se calunî et Ton se retient suivant les inspirations de la prudence.

Le courage est Timpétuosilé , Télan de la faculté irascible soumise à l'esprit.

La tempérance est la faculté concupiscible disciplinée par renseignement de la raison et de la loi religieuse.

L'harmonie de ces quatre facultés produit un ensemble parfait.

Des justes proportions de la prudence naissent la bonté du dessein, la richesse de T intelligence, la péiiétration de la pensée, la sûreté de la conjecture, la fine appréciation des choses. L'abus de cette faculté produit les qualités vicieuses suivantes : le dol, Tenvie, la trahison, l'astuce, la ruse ; et si elle est faible, elle donne naissance à la stupidité, à la sottise, à l'inexpérience (r'araâra), à l'extravagance, et à la folie (djenoun) : je veux dire par le mot ramâra, l'inexpérience dans les affaires, quoiqu'unie à une saine conception des choses. Le mot {fljenoun (folie) sert à désigner la dépravation de la faculté intellectuelle qui distingue les choses bonnes des mauvaises et en comprend les conséquences; de sorte que, pour \^foUy il n'y a ni suite ni principe d'action , ce qui tient soit à l'imperfection de sa nature , soit à une cause accidentelle. La différence qu'il y a entre EU liomh (l'extravagance) et El-djenoun (la folie),

c'est que le but de l'extravaganl est bon, mais le chemin qu'il prend mauvais ; il n'a pas une vue saine des voies par lesquelles on arrive au but. Le fou choisit ce qu'il ne faut pas choisir; son principe d'action est faussé, perverti.

Du courage découlent la générosité, la grandeur d'âme, le désir d'affronter les grandes choses pour acquérir de la gloire, le sacrifice, la résignation , la mansuétude, la constance, la répression de la colère, la longanimité , l'affection pour les hommes, etc. Ce sont là des qualités dignes d'éloges. L'exagération de cette faculté produit l'abus de la victoire, l'orgueil, l'arrogance, la fierté et la fureur ; sa faiblesse, qui est aussi blâmable que son excès, produit le mépris , l'humiliation , [la crainte , l'avilissement, la petitesse d'âme, l'inertie à prendre parti pour la vérité qui oblige.

De la tempérance naissent la libéralité, la pudeur, la patience , la bienveillance, le contentement, l'amabilité, la serviabilité, l'abondance du bien, le peu d'ambition. En dehors de l'har-

monie de cette faculté, l'excès et le défaut produisent Tavidité, la violence, Taudace, la dissipation, la débilité, Thypocrisie, la flatterie, la joie du malheur d'autrui, la servilité envers l(?s riches, le mépris des pauvres.

Les mères 'des vertus sont donc la prudence, la force, la tempérance et la justice. Celui qui les possède parfaitement mérite d'être roi du monde, que toutes les créatures lui obéissent, se tournent vers lui et le prennent pour guide.

Celui qui est destitué de ces quatre qualités à la fois, et qui a les défauts contraires, est indigne de rester parmi les serviteurs de Dieu ; il doit être banni du pays.

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