‹ Le livre d'amour de Sainte-Beuve,Chapitre 106 sur 166 · Pièce XXVIII · texte numérisé non relu

Pièce XXVIII

La femme dont ma joie est le bonheur suprême,

Qui, si nous chancelons, ses enfants ou moi-même,

Sans parole sévère et sans regard moqueur,

Les soutient de la main et me soutient du cœur ;

Celte qui^ lorsqu'au mal, pensifs je m'abandonne,

Seule peut me punir et seule me pardonne ;

Qui de mes propres torts me console et m^ absout ^ !

Certes, c'est une magnifique louange ; c'est une éloquente réponse à ce Livre d amour que Sainte-. Beuve compose en ce moment même ; mais fallait-il qu'ils fussent-Ià ces vers, si près des vers consacrés à l'autre ? Et comment peut-on avoir si pçu de délicatesse, quand on a tant de génie?

Sainte-Beuve guettait son ancien ami. Le 26 septembre, il avait écrit à Victor Pavie:

M"**' Hugo est aux Roches, chez M. Bertin, avec son mari et ses enfants; son volume à lui (de vers) s'imprime. Il y en a beaucoup à cette belle Dalila. Il accommode tout cela comme il peut et à la chinoise, avec Tamour conjugal des Fem7/es d'automne, qu'il ne veut pas rompre officiellement. Mais il y aura éclat, je pense, et curiosité maligne très en jeu, lors de cette publication 2.

Sainte-Beuve avait raison ; — il aurait eu raison, si ce n'eût été lui qui donna l'éveil à cette curiosité

1. Pièce XXXIX. — Il est curieux de remarquer combien cette lin rappelle la lettre de Victor Hugo à Pavie. (Voir plus haut, p. 153.)

2. BiHÉ, Victor Hugo après 1830, 1, 159. — Cf. sa lettre à Béranger {Porlrails Contemporains, l, 138).

maligne. Il fit un article sur les Chants du Crépuscule ; on y lit :

Les douze ou treize pièces amoureuses, élégiaques, qui forment le milieu du recueil dans sa partie la plus vraie et la plus sincère, sont suivies de deux ou trois autres et surtout d'une dernière, intitulée Date Lilia, qui a pour but en quelque sorte de couronner le volume et de le protéger. Littérairement, ces pièces finales, prises en elles-mêmes, sont belles, harmonieuses, pleines de détails qui peuvent sembler touchants. En admirant dans le voile Téclat du tissu, il nous a paru toutefois qu'il y a eu parti-pris de le broder de cette façon pour l'étendre ensuite sur le tout. Cette mythologie d'anges qui a succédé à celle des nymphes j les fleurs de la terre et les parfums des deux, un excès même de charité aumônière et de petits orphelins évoqués, tout cela nous a paru, dans ces pièces, plus prodigué qu'un juste sentiment de poésie domestique n'eût songé à le faire. On dirait qu'en finissant le poète a voulu jeter une poignée de lis aux yeux. Nous regrettons que l'auteur ait cru ce soin nécessaire. L'unité de son volume en souffre ; son titre de Chants du Crépuscule n'allait pas jusqu'à réclamer cette dualité. Le même manque de tact littéraire qui... lui... a fait comparer l'harmonie de l'orgue à Veau d'une éponge.., lui a inspiré d'introduire dans la composition de son volume deux couleurs qui se heurtent, deux encens qui se repoussent. Il n'a pas vu que l'impression de tous serait qu'un objet respecté eût été mieux honoré et loué par une omission entière ^

On sent le venin. Mais Sainte-Beuve ne commetil point lui-même une autre faute de tact ? Est-ce

1. Portraits Contemporains, 1, 461. — L'article tout entier est d'ailleurs rempli d'insinuations sévères : le lyrisme de Hugo est voulu, forcé, théâtral (447-450) ; il y a bien des amplifications, des

bien à lui de lancer ce blâme? et quel droit Fauteur du Livre d'amour a-t-il de prononcer de pareils jugements?

Cette dénonciation publique de Tancienne amitié et, — plus encore peut-être, — ces réserves apportées à Tancienne admiration ulcérèrent le cœur de Victor Hugo. Il s'exprima en termes très vifs sur le compte de son critique ; et le critique de son côté ne ménageait pas ses termes : il fut pendant quelque temps question d'un duel possible ^ Les choses cependant s'apaisèrent un peu ; mais la rancune réciproque persista. Au mois de mai 1836, Sainte-Beuve, annonçant à Pavie la réconciliation de Dumas et de Victor Hugo, ajoutait : « Pour nous, je le regrette, nous sommes sérieusement fâchés et cela durera ; du moins je ne vois pas qu'il y ait raccommodement possible. Il y a des articles entre nous, articles qu'il est impossible d'annuler ou de retrancher-, »

images fausses (451-453) ; Hugo est inintelligent de la simplicité grecque (457) ; il n'a pas de goût (458) ; si on lui accorde le respect, on lui refuse l'affection (462), etc. — Il est bien curieux, à côté de ces rigueurs publiques, de voir Sainte-Beuve, dans une lettre privée, plaider les circonstances atténuantes pour Hugo (Lettre à Louis Noël, 18 décembre 1835, Nouvelle Correspondance^ p. 32).

1. JuLLiEN, Le romantisme et Véditeur Renduel. — Voir aussi la riposte poétique de Victor Hugo : Les Voix intérieures, pièce XXX, A. 01., octobre 1835.

2. BiRÉ, Victor Hugo après 1830, I, 171. — Cf. la lettre à Gollombet du 21 mars 1837 (Latreille et Roustan) : «La renommée qui

Un an après, aux funérailles de Gabrielle Dorval, les deux anciens amis se rencontrèrent. Assez heureux pour s'éviter dans Téglise, ils se trouvèrent contraints de monter dans la même voiture. Il y eut là une scène muette que des témoins nous ont racontée ^ que l'un des acteurs a rappelée dans ses vers :

Nous pûmes, dans le fiacre où six tenaient à peine, L'un devant Tautre assis, ne pas mêler nos yeux,

Et ne pas nous sourire, ou ne pas sentir même Une prompte rougeur colorer notre front, Un reste de colère, un battement suprême D'une amitié si grande, et dont tous parleront;

Et il termine en s'écriant :

n'est que grossisseuse et pas toujours menteuse vous a dit trop vrai sur mon peu de relations actuelles avec Hugo : il y a déjà longtemps de cela et quand vous me parliez un jour de mon article sur ses Chants du Crépuscule^ vous ne vous doutiez pas que cela précisément me brouillait net avec lui. Il y avait, il est vrai, déjà de nombreux déchirements; mais l'entière rupture est de là. Silence et paix, s'il se peut, à l'amitié morte ! »

1. BiRÉ, Victor Hugo après 1830, 1, 223. — Cf. Bahbier, Souvenirs personnels (Dentu, 1883) : « A son enterrement (de Gabrielle) qui eut lieu au cimetière Montparnasse, je fus témoin d'un autre événement qui n'était pas non plus sans tristesse. Par une coïncidence singulière, je me trouvai dans la voiture de deuil qui contenait Hugo et Sainte-Beuve. Depuis longtemps les deux poètes étaient brouillés et ne se voyaient plus, et le sort les avait réunis face à face et se touchant les genoux. Hugo, calme, impassible, causait avec le pauvre mari (Fontaney^ ; Sainte-Beuve inquiet, excité, ne disait mot et regardait sans cesse par la portière. S'il avait pu s'envoler, il l'eût fait sans doute ; le pas à pas du corbillard était pour lui un supplice. Ils restèrent ainsi une demi-heure. » (P. 262.)

Oh ! dites! du cercueil de cette jeune femme Ou du sentiment mort, abîmé dans notre âme, Lequel était plus mort ^?

Pourquoi ne se pose-t-il point une autre question : Ce sentiment, qui Ta tué?

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