Correspondance^ I
deux morceaux, à l'invocation surtout qui termine le premier:
Est-ce aussi ton automne, Amour?... oh! pas encore I
il semble redouter que leur passion ne languisse. Sans doute, leurs entrevues étaient devenues plus difficiles et plus rares, et Tabsence produisait son effet coutumier.
Cependant Sainte-Beuve n'était pas sans nouvelles ; son ami Guttinguer ne manquait aucune occasion de lui parler d'Adèle et de lui faire savoir ce qu'il en avait appris ou quand il l'avait vue. Le
10 janvier 1835, il lui écrivait :
Prévost ^ me dit M™° Hugo délicieuse de beauté; c'était un grand amateur que ce savant-là, avec son air de P. Fontaine (?)
11 ne tarit pas sur la métamorphose survenue dans ses traits purs ; il y voit bien l'apparition d'une Volupté nouvelle.
En février, il disait :
Continuez, mon ami, à me donner des nouvelles de tous, mais de vous avant tout, de ce qui vous est cher à tant de titres. Que devient-e//e.^ Et le désordre de Victor ne va-t-il pas troubler tout cet intérieur ?
1. Il s'agit d'Auguste Le Prévost, que Victor Hugo lui-même avait fait connaître à Sainte-Beuve. (Cf. Correspondance, 1815-183?), p. 265). — Toutes ces lettres de Guttinguer sont inédites (Archives de M. de Lovenjoul).
Au mois d'août, Sainte-Beuve eut la joie de retrouver son Adèle aux noces de Pavie, leur ami commun, et les Rangeardières furent, pour quelques jours, une oasis de leur bonheur; c'était le 4. Le 10, Guttinguer lui demandait : « Dites-moi par un mot que vous vous portez bien, tous deux. » Un mois après, venu à Saint-Germain, il s'excusait de ne pas avoir invité Sainte-Beuve à l'y visiter :
Pouvais-je répondre que je n'en aurais pas déjà été parti? Je n'ai pas osé vous faire courir cette chance et vous détourner de ces doux commandemenlsderamour dont j'ai connu toute l'exigence. Ah ! buvez cette coupe; mais pensez à Dieu en la buvant, et demandez grâce et travaillez pour lui ! (15 septembre.)
Puis, pendant que M™^ Hugo allait, comme tous les ans, passer quelques semaines à Bièvre, il prenait part au chagrin de son ami et l'encourageait à l'espoir :
Que je conçois bien le dégoût et le découragement qui vous ont pris pendant ce long mois d'absence. Tenez, je m'en souviens, c'est affreux. Ce qu'on aime à la campagne, mon caractère rendait ce genre de torture épouvantable. Je vous plains de tout mon cœur; mais c'est fini. Vous vous retrouverez, j'espère. (27 octobre.)
Ils se retrouvèrent, mais rarement; et le bon Guttinguer continuait de son mieux à réconforter et à renseigner son ami.
QuMl doit y avoir d'amertume, lui écrivait-il, le 3 mai 1836, dans ces campagnes de belle compagnie où Ton ne peut suivre la personne aimée ! C'est une affreuse malédiction. Le regard qu'on jette autour de soi vous laisse une affreuse solitude, où Ton croit qu'on va mourir de rage et de haine 1 (3 mai.)
Voilà une singulière façon de consoler les gens !
D'autres lettres sont de ton moins romantique. Guttinguer, à Saint-Germain où il résidait alors, était voisin de Fourqueux, la maison de campagne de Victor Hugo; il avait ainsi bien des occasions de parler à Sainte-Beuve de celle qui lui était chère :
La sœur de nos portiers fait les commissions de Fourqueux. Elle a parlé ce matin à Élyse d'une belle dame Victor... Victor... — Hugo? — Oui c'est cela, Madame. (6 mai.)
Au mois d'août peut-être, Sainte-Beuve la put voir un moment. J'ai pris le manuscrit « chez elle^ écrivait-il alors à Guttinguer. Ce bonheur dont vous voulez bien vous inquiéter dure toujours, mais si lointain, si rare et si sevré » ! Puis, ils furent séparés une fois de plus et Guttinguer recommence à le renseigner :
Peut-être avez-vousde nos nouvelles. Nous avons eu au passage l'émigration de Fourqueux, qui a paru contente de cette étape. Cet extraordinaire a fait fête pour nous aussi. Votre lettre arrivait en même temps qu'eux. C'était source à bien, bien tristes réllexions. Ma femme a plusieurs fois dit votre nom ; vous avez donc été un peu de la réunion. (4 novembre.)
II paraît que Sainte-Beuve était mal informé des déplacements de son amie. Il avait ignoré son retour en ville. Et cette ignorance lui attira un ennui que nous révèlent les réponses de Guttinguer.
Vous savez, lui disait ce dernier, avec quel plaisir je vous rendrais ce service à la poste. Mais comment faire? Ma femme y est connue par son nom et par son visage. Quelle autre en charger, qui ne le soit aussi et exposée à un refus et à ses suites? 11 y a quelques mois que nous étions dans cet embarras, pour une lettre fort innocente adressée à ma fille. Ce fut une affaire d'État et où il fallut sa présence. Je ne vois pas de moyen. Du reste, j'en causerai un de ces jours avec vous. ... Je reviens à cette lettre. Si elle n'est point retirée, elle sera brûlée très discrètement. Je crois que c'est là son sort et voilà tout. (19 novembre.)
Trois jours après, il lui disait:
J'^i beaucoup songé à vous, mon cher ami, depuis votre dernière lettre, que j'ai relue aussi, m'arrêtant à cette branche cassée qui avait de si belles fleurs, quoique rares... Que lapaia? arrière qui était celle de Fénelon soit avec vous. Ne pourriezvous pas faire écrire à la poste d'ici par M™« Simon, 73, qu'une lettre y doit être pour elle et qu'elle prie qu'on la dirige au bureau restant de Paris. C'est le seul moyen, je crois. (22 novembre.)
« M""" Simon, 73 » était donc à ce moment-là à Paris; et Sainte-Beuve, pouvait ou la voir ou lui faire parvenir de ses nouvelles ; mais, autant qu'on peut le conjecturer au ton de son corres-
pondant, son bonheur était rare et troublée C'est la môme impression, — plus forte encore, — que produit la correspondance échangée en 1837 entre Sainte-Beuve et Guttinguer". Le 28 avril, Sainte-Beuve racontait à son confident son entrevue involontaire et lugubre avec Victor Hugo aux funérailles de Gabrielle Dorval. Il lui disait avoir récemment vu Victor Pavie, et il ajoutait : « Nous étions allés à leur noce, il y a deux ans. Les voilà s'aimant encore. Et nous! » Le 13 juin, il lui écrivait : j^jme jjugQ est malade et j'en suis inquiet. J'attends toujours avaiit de partir et je file mon cable aussi lentement que je le puis. » Sept jours après, c'était le récit d'une nouvelle rencontre avec Hugo dans un comité au Ministère de l'Instruction publique : ils étaient restés à côté Tun de lautre, sans se voir, (( comme nous serions pendant l'éternité : l'Océan passerait sans laver la blessure ! » et Sainte-Beuve exprimait à nouveau ses inquiétudes sur la santé de M""" Hugo. L'obligeant Guttinguer faisait alors son possible pour informer son ami. Le 26 juillet, de Saint-Gatien où il était, il disait à Sainte- Beuve :
1. Je ne cite pas ici la fin de la lettre de Sainte-Beuve à l'abbé Barbe {Nouvelle Correspondance, i" octobre 1836, p. 42), puisque le premier éditeur, Morand, nie violemment Tauthenticité de ce passage. (Une atteinte à la propnété lilte'raire, 1880.)