‹ Le livre d'amour de Sainte-Beuve,Chapitre 109 sur 166 · Également inédite · texte numérisé non relu

Également inédite

J'écris aujourd'hui à vous et à Elle. Victor, qui m'a écrit pour ce livre [Fables et Méditations] me dit sa petite Dédé toujours bien malade. Cette maison doit être désolée. J'écris à ceux que ce bon Fouinet appelait deux heureux! Mon Dieu, que d'hélas dans la vie. Où en est le vôtre, mon pauvre Sainte-Beuve!... Adieu, ami. Dites où vous êtes, qu'on puisse vous suivre de son mieux. J'espère un lettre à'elle et que je pourrai vous en dire quelques mots. Je ne lui écris que pour cela.

Un peu plus tard, le 5 septembre, il lui annonçait en hâte :

A l'instant une lettre d'Auteuil. On vient dîner jeudi. Est-il possible que vous vous y trouviez ? Jugez la chose. J'en serais bien charmé. Vous savez que Tautre on est en Belgique.

Ce dîner fut sans doute différé: il eut lieu le 14 septembre. Sainte-Beuve n'y assista point; mais, le lendemain, Guttinguor lui en envoyait une relation détaillée :

Hier, journée complète, quoique tempête et boue de partout. Tous les enfants avec le curé de F[ourqueuxj. On a couru un horrible danger, au débarqué. Un omnibus où l'on était a failli verser dans la rivière. La dame, comme à l'ordinaire, superbe à raconter cela. Je l'ai trouvée animée, mais troublée au fond, cordiale et bonne, sentant le prix de l'amitié, par comparaison avec ce qui l'entoure souvent et songeant à la rigueur des ennemis. Je crois que les dernières critiques, dontV. a été l'objet, l'ont raillée à la communauté. Il arrivait de Belgique, le soir et, descendant les reconduire à sept heures, aux Wagons nous l'avons trouvé sur le pont du

Pecq, qui allait passer sans nous voir, chacun tenant son trottoir. Le temps de se dire bonjour et on s'est jeté dans cette foule. Je Tai trouvé maigri et froid. Cependant, il avait couru ici en descendant de diligence. Était-ce empressement, soupçon...? Je ne sais. Nous avons avec elle causé affaires ^ ménage, maison, bonheur. L'air est à la dépense et au luxe. Mais on gagne beaucoup. Pour du bonheur.. .absent... impossible... on n'y croit plus. Votre nom m'est venu cent fois. Mais je suis d'un trouble si bête, dans ces choses pour les autres comme pour moi, que les femmes et les maris m'ont toujours deviné. Quels projets sombres donc pour cet hiver? Vous me conterez cela.

Mis ainsi bout à bout et dans leur succession chronologique, ces fragments de lettres nous donnent bien Timpression d'une passion qui décroit et s'oublie. Les absents ont tort, et ils ont tort davantage quand leurs critiques, leur admiration publiquement retirée ou atténuée, réveillent chez la femme aimée le sentiment, un peu effacé, de la solidarité conjugale. Les torts littéraires de Sainte-Beuve envers Hugo semblent lui avoir plus nui que tous ses autres torts.

La lecture du Livide d^ Amour confirme bien ces conjectures. On y voit la crainte de la rupture se préciser au cœur de Tami. Quand il apprend qu'une des invitées aux noces de Pavie, une jeune femme pourtant, vient de mourir, ce lui est un funèbre présage; et d'un ton suppliant, il conjure Adèle de Taimer encore ^ Puis, voici que dans ces élégies, apparaît une note nouvelle. Pour la première fois depuis des années, elle et lui semblent n'être plus à l'unisson : elle toujours passionnée et vibrante comme au premier jour, lui plus tiède et qui paraît désirer quelque tendresse plus calme^; et alors, peu de temps après, c'est la rupture, le désespoir, les cris^.

Ce dernier épisode du Livre damour^ nous pouvons le reconstituer en partie, grâce aux écrits signés de Sainte-Beuve à cette époque. Le V jan-

1. Livre iVumotir^ pièce XXXIX. — Cf. A Pavie^ le soir de son mariage (Poésies, II, 187).

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