‹ Le livre d'amour de Sainte-Beuve,Chapitre 111 sur 166 · Portraits de Femmes · texte numérisé non relu

Portraits de Femmes

saison d'éclat et d'ivresse, son déclin soit inévitable; que cinq années^ comme on Ta dit, soit le terme le plus long assigné par la nature à la passion que rien n'entrave et qui meurt ensuite d'ellemême... » — Cinq années ? La limite ainsi fixée convient bien au Livre d'amour : la première pièce dont la date soit connue est de 1830, les dernières de 1836 et elles marquent la crainte de la rupture entrevue. La limite convient bien à la liaison de jyjme Hugo et de Sainte-Beuve : c'est en 1830 qu'ils connurent leur amour réciproque ; c'est en 1836 qu'on le voit, lui, qui s'efforce de retenir la passion prête à s'éteindre.

« Quand la pensée et l'âme y tiennent la place qui convient à ce nom d'amour, quand les souvenirs déjà anciens et en mille façons charmants se sont mêlés et pénétrés, quand les cœurs sont restés fidèles, un accident, une froideur momentanée ne sont pas irréparables... Plus d'un exemple d'amour (et des plus beaux sans doute) ont été cachés... Dévoilons-en pourtant, avec la pudeur qui sied, un modèle de plus... On y verra... la force de vie et d'immortalité qui convient à l'amour vrai, cette impuissance à mourir, cette faculté de renaître, et cette jeunesse de la passion recommençante avec toutes ses fleurs... » — Voilà bien la passion mys-

térieuse du Livre itamoin\ avec le refroidissement qui perce à la fin, et la passion mystérieuse de Sainte-Beuve pour M"' Hugo, avec le ralentissement qui se devine en ces dernières années; et voilà bien ce « sentiment » d'un renouveau possible, que Sainte-Beuve veut faire « agréer et partager o à « une personne ».

Puis, M"' de Pontivy est dépeinte. Elle avait « une sensibilité concentrée et dormante. Une sorte de fierté modeste, ou de sauvagerie timide, isolait son àme et permettait de la méconnaître. On Teût crue indillérente de nature, quand seulement elle était indifférente aux riens et qu'elle attendait... Un voile couvrait sa voix; un voile couvrait son âme et ses yeux et toutes ses beautés jusqu'à ce que vînt l'heure... Pour ses sentiments, comme pour ses agréments, il y eut peu de signes précurseurs et peu de nuances. On aurait pu dire d'elle, en changeant quelque chose au vers du poète :

Et la grâce elle-même attendit la beauté.

— Cette rêverie indifférente, c'est celle que les témoins attribuent à M""® Hugo. Cette même indifférence, ce genre de sensibilité, cette attente vague de l'amour, ce sont celles que le Livre d'amour prête à Adèle ; et quand il dépeint la lente floraison

de son enfance, c'est de la même façon et dans les mômes termes :

Ce temps-là fut pour elle un long vide, une attente. Nul prélude en son être avant Theure éclatante; Rien n'y devait briller qu'à la haute clarté, Et la grâce elle-même attendit la beauté*.

jy|me j^ Ponlivy, mariée toute jeune, « croyait aimer son mari, et elle l'aimait d'une première amour peut-être, mais faible et de peu de profondeur ; elle ne soupçonnait pas alors qu'on pût sentir autrement». — C'est ainsi qu'Adèle, surprise des sentiments inconnus qu'elle éprouvait, dit un jour :

Ami, j'ai tout senti, mais toi, tu passes tout!

Elle rencontra M. de Murçay, « caractère très à part, fort peu extérieur et tout nuancé », qu'elle n'aurait pas même eu occasion d'apprécier, s'il ne s'était trouvé lui rendre des services, à elle et à son mari ; « ses mœurs et ses rêves d'idéal étaient assez au rebours de ses autres opinions et comme on aurait dit plus tard, de ses principes. » — Une contradiction de ce genre ne laisse pas de se trouver dans les caractères de Joseph Delorme et d'Amaury; et l'on sait que Joseph Delorme ou Amaury, c'est encore Sainte-Beuve.

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