‹ Le livre d'amour de Sainte-Beuve,Chapitre 112 sur 166 · Pièce IV · texte numérisé non relu

Pièce IV

M. de Murçay aima M""^ de Pontivy. Il ne le lui dit pas, mais elle s'en aperçut et, touchée des services zélés qu'il rendait à son mari, elle l'aima à son tour, en secret. « Elle luttait en vain contre une passion dont elle ne s'était pas soupçonnée capable et qu'elle découvrait déjà formée en elle. Elle souffrait, et sa santé s'en altérait; mais chaque jour, sous la langueur croissante, dans les traits un peu pâlis de sa beauté, redoublait sa grâce ». — C'est ainsi que l'amitié de Sainte-Beuve et son zèle pour Hugo l'introduisirent dans l'intimité de M""® Hugo; c'est ainsi qu'Adèle, pendant ses six mois de tourments^ vit sa santé altérée par ses émotions.

Un jour M. de Murçay et M"*' de Pontivy s'avouèrent leur amour. « La souffrance de M""^ de Pontivy se changea par degrés en une délicieuse rêverie, qui elle-même, à la fin, disparut dans une joie charmante. » — Ainsi en fut-il d'Adèle quand vinrent \q?> jours meilleurs.

Bientôt, le voulant « pleinement heureux », jVjme jg Pontivy céda à M. de Murçay et se donna toute à lui. — Ainsi fit Adèle, dans la « chambrette hospitalière » que son ami célèbre.

Malgré la différence de leurs natures, lui plus calme et volontiers mélancolique, elle toute passionnée, ils furent heureux. Pourtant quelques épines cachées se firent sentir bientôt à M. de Mur-

çay. M""^ de Pontivy se trouvait vivre au milieu d'une coterie dont le fanatisme déplaisait à son amant et ce dernier souffrit des petitesses de Tesprit de parti auxquelles elle était mêlée. Le mari était aussi un autre point noir : « Autant il avait été question entre eux, au début, de cet époux, leur matière ordinaire, autant, depuis l'amour avoué, il n'en était jamais fait mention qu'à l'extrémité, pour ainsi dire. M. deMurçay, qui peutêtre y pensait le plus constamment, évitait surtout d'en parler; c'était au plus par quelque allusion de lieu, qu'il le désignait; et je croirais, en vérité, que, depuis la déclaration du berceau, il ne lui arriva jamais de nommer le mari de M™^ de Pontivy par son nom dans le tête-à-tête. » Enfin, « M"" de Pontivy, sans être exigeante, mais parce qu'elle était passionnée, trouvait nécessaire et simple que M. de Murçay se retranchât quelquefois certaines paroles, certains jugements, certaines relations même qui pouvaient... rendre leur commerce moins facile. Placée au centre d'une seule idée, elle ne voyait alentour que des moyens, et elle ne concevait pas qu'un goût... judicieux ou non, une opinion quelconque... pût venir jeter le moindre embarras dans la chose essentielle et sacrée ». Mais lui, il était tel que « l'amour le mieux régnant » lui laissait encore « le loisir de regarder... » et de juger. — On retrouve

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quelque chose de cela dans le Livre d amour : le mari n'est jamais nommé, quoique Adèle, Léopoldine et tant d'autres le soient : il est « Lui », ou le «dangereux témoin» de Bièvre, ou le «jaloux». Et Ton retrouve quelque chose de cela dans l'histoire de Sainte-Beuve et de M"* Hugo : au début, à ces visites de trois heures, c'est du mari absent qu'ils parlaient entre eux; à la fin, quand Sainte- Beuve montrait une admiration diminuée et faisait quelques réserves littéraires, Victor Hugo pouvait lui dire que sa femme en était, elle aussi, blessée.

La crise enfin se produisit. M"' de Pontivy ne put supporter que la passion de M. de Murçay s'attiédît; elle lui en fit des reproches, et il y eut entre eux des tiraillements suivis de raccommodements passionnés. — Ce qu'ils se dirent alors, nous le pouvons lire dans la nouvelle. Madame de Pontivy ; mais nous pouvons le lire aussi dans la pièce XL du Livre d'amour : la prose et les vers semblent copiés Tun sur l'autre.

Puis les circonstances éloignèrent les deux amants; leurs entrevues en devinrent plus difficiles. — Ainsi, après la rupture de Sainte-Beuve et d'Hugo, fut-il moins aisé pour le critique de revoir encore la femme du poète.

Les choses en vinrent au point qu'il y eût pour M. de Murçay « des moments plus sombres et

comme désespérés, quand le silence de M™*' de Pontivy, après une lettre tendre qu'il avait écrite, se prolongeait trop longtemps. Il errait aux endroits les plus déserts, ne sachant que se redire h luimême ces mots : Laissez-moi, tout a fui! Et, pour continuer sa plainte et la tirer tout entière, il aurait fallu les pleurs d'Orphée ». — Ceci encore est du Livide d'amour : la pièce finale I, commence par Laissez-moi! tout a, fui! et elle est précédée de cette note : « Il y faudrait de la musique de Gluck. »

Pourtant, le désespoir de M. de Murçay était trop prompt : un heureux moment « ressuscita TAmour, cet enfant mort qui n'était qu'endormi », et « la flamme revint naturelle où l'ardeur n'avait pas cessé », pour ne finir jamais plus. — Hélas, ceci n'est plus de l'histoire, ce n'est qu'un vœu. Il n'y a plus rien de pareil dans le Livre d'amour; mais au contraire ce cri de regret.

Insensé, qu'ai-je fait!...

Je voulais la nuance, et j'ai gâté l'ardeur!

Et il n'y a plus rien de pareil dans l'histoire de Sainte-Beuve et de M°" Hugo. Sainte-Beuve ne put faire « agréer et partager » le sentiment de Madame de Pontivy,

Quelques mois après, Sainte-Beuve écrivait à Musset :

L'Amour vint, sérieux pour moi dans son ivresse. Sous les fleurs tu chantais, raillant ses dons jaloux. Enfin, un jour, tu crus! moi, j'y croyais sans cesse; Sept ans se sont passés... ! Alfred, y croyons-nous?

L'une, ardente, vous prend dans sa soif et vous jette Comme un fruit qu'on méprise après l'avoir séché. Vautre j tendre et croyante, un jour devient muette. Et pleure, et dit que Vastre, en son ciel, s'est couché*.

Si Tune est George Sand, l'autre n'est-elle pas Adèle? Alors Sainte-Beuve partit pour Lausanne; et de Lausanne, le 29 décembre 1837, il écrivait à son ami Marmier :

L'amour est ajourné; le reprendrai-je jamais? Ai-je passé le temps d'aimer"^ — Attendons, oublions surtout, oublions ce que nous avons cru éternel. Voyez-vous, c'est à jamais fini de ce côté que vous savez; je ne reverrai ni n'écrirai jamais; j'ai été si blessé d'une telle indifférence! mais, blessé, cela veut dire que j'en souffre encore^.

Cette « souffrance » ne Tabandonna guère pen-

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