Cf. Poésies
pour redire encore une fois, — et comme s'il ne Teût jamais dit, — l'éternel mot : toujours. On sait comment la fille du général Pelletier fit crouler cette espérance^ Mais malgré le désespoir profond où le jeta cette déception nouvelle, on peut se demander si, inconsciemment. Tune des sources de sa tendresse pour Frédérique Pelletier n'était pas le souvenir même de l'ancienne passion pour Adèle, et la crainte d'en être repris, d'être une fois déplus replacé dans cette situation sans issue. En effet, dans son Journal inédit, peu de mois après avoir
1. Cf. Lettre au général... d'octobre 1840 {Correspondance^ 1, 110) ; — Lettres à Olivier, du 1" et du 20 septeini3re 1840 (Revue des Deux Mondes, 1»' juillet 1904); — Poésies, II, 337, Un dernier rêve (19 septembre 1840); — Michaux, Sainte-Beuve avant les Lundis, p. 491 ; — A. Bhisson, Les Amours de Sainte-Beuve {Temps du 22 décembre 1896) < Son cœur, dit M. Troubat à A. Brisson, flambait avec une facilité déplorable... C'est ainsi qu'il demanda la main de la fdle du général Pelletier, qui avait joué devant lui une sonatine de Mozart. La jeune fdle fut très étonnée, le général le fut davantage, et ce projet matrimonial n'eut pas de suite » ; — Louise Colet, Ae.* Dévotes du grand monde (Dentu, 1873, p. 120) : «Reçu avec l'empressement si bien du à son talent merveilleux, aimé, fêté chez un général (le seul peutêtre parmi nos généraux vraiment libéral) appréciant et aimant les gens de lettres, M. Sainte-Beuve s'éprit de la plus jeune des deux lilles charmantes qui remplissaient d'une poésie vivante le salon de leur vieux père. Celle à laquelle il offrit son nom joignait à toutes les grâces une sincérité d'âme et une candeur loyale devenues introuvables quelques années plus tard parmi les jeunes filles frivoles et délibérées de l'empire... La demande de M. Sainte-Beuve fut repoussée avec des ménagements de sensitive qui s'effarouche ellemême d'avoir la hardiesse de refuser un homme de tant d'esprit, un mari qui placerait sa femme dans une sphère si haute si attrayante. Un instant elle hésita, mais, en le regardant, son courage s'affermit : elle eut un ineffable sourire et trouva des paroles fraternelles pour adoucir son refus. »
noté quel « piège gracieux » (qui « n'en était pas moins un piège ») lui avait tendu « sa Fréd... » (août 1840), on le voit qui s'attendrit et s'enorgueillit au souvenir de l'autre a fTection. En amour, écrit-il, je n'ai eu qu'un succès : Adèle ; et il la regrette, il la loue, il sent qu'il l'aime toujours ou qu'ill'aime de nouveau (décembre 1840). Pour combien de temps? Je ne sais. Ce ne dut pas ôtre pour bien longtemps ; et c'est peu de mois après, j'imagine, que, relisant cette page, il y raye violemment les mots trop tendres ; et il écrit en marge : « Non, je la hais ! »
Ses relations avec Hugo étaient aussi mouvementées.
Revenu à Paris, Sainte-Beuve avait évité de le rencontrer. 11 n'allait môme pas aux représentations de ses pièces. Le 22 novembre 1838, il écrivait à Guttinguer « qu'il n'avait pas vu Fkty Blas et qu'il ne le verrait pas » ; qu'il le connaissait à l'avance; qu'il ne le verrait que «dans l'autre vie, quand pour ses péchés, on Taurait parqué avec des Cyclopes ou dans les prés de Nabuchodonosor* ». Le lendemain, il faisait h Victor Pavie la môme déclaration, presque dans les mêmes termes : « Riiy Blas me paraît un désastre d'après ce qu'on m'en dit, car je ne l'ai pas vu ni ne le verrai » ; il reprochait à Victor Hugo, non sans quelque vivacité, ses bizarreries, ses obscurités, ses violences, et son manque de goût ; il déplorait amèrement cette « chute » et celle de Lamartine et celle de Lamennais et la chute de ses propres illusions : «... Le meilleur de nos fonds était à bord de leurs renom-