‹ Le livre d'amour de Sainte-Beuve,Chapitre 139 sur 166 · Portraits Contemporains, V · texte numérisé non relu

Portraits Contemporains, V

et si féconde, entre la messénienne épique et Télégie lyrique, entre Casimir Delavignequi est si noble et Lamartine qui est si grand, vous avez su dans le demi-jour découvrir un sentier qui est le vôtre et créer une élégie qui est vous-même*. Vous avez donné à certains épanchements de l'âme un accent nouveau. Votre vei-s, presque toujours douloureux, souvent profond, va chercher tous ceux qui souffrent, quels qu'ils soient, honorés ou déchus, bons ou méchants. Pour arriver jusqu'à eux, votre pensée se voile, car vous ne voulez pas troubler Tombre où vous allez les trouver. Vous savez, vous poète, que ceux qui souffrent se retirent et se cachent avec je ne sais quel sentiment farouche et inquiet qui est de la honte dans les âmes tombées et de la pudeur dans les âmes pures. Vous le savez, et, pour être un des leurs, vous vous enveloppez comme eux. De là une poésie pénétrante et timide à la fois, qui louche discrètement les fibres mystérieuses du cœur. Comme biographe, vous avez, dans vos Portraits de femmes, mêlé le charme à l'érudition, et laissé entrevoir un moraliste qui égale parfois la délicatesse de Vauvenargues et ne rappelle jamais la cruauté de La Rochefoucauld. Comme romancier, vous avez sondé des côtés inconnus de la vie possible, et dans vos analyses patientes et neuves, on sent toujours cette force secrète qui se cache dans la grâce de votre talent. Comme philosophe, vous avez confronté tous les systèmes; comme critique vous avez étudié toutes les littératures 2.

Puis, avant de revenir à Casimir Delavigne, il accordait à Sainte-Beuve cette louange, qui lui dutêtre particulièrement sensible : qu' « en lui le poète ne disparaissait jamais sous le critique et le cri-

1. Une pareille phrase serait-elle possible, si Hugo avait connu alors, même partiellement, les élégies du Livre iVamour ?

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