Livre de Bord, p
2. P. 230. 11 rappelle sa fameuse aventure avec Louise Colet, et le poignard offert « dans le dos » par la virago. Le lendemain, Sainte-Beuve serait venu le voir de la part de Cousin qui s'intéressait fort à Louise Colet : « Je suppose qu'il aura dit à M. Cousin (ju'il avait trouvé un homme irrité, décidé à faire du scandale,
252 I.E LIVRK DAMOIK DE SAINTE-BEUVE
... Je dois dire ici «jue, ce qu'on va lire à propos de Sainte- Beuve, je l'ai écrit et publié de son vivant, à une époque où nous étions Jeunes tous les deux.
Un jour — c'était en 1845 — un ouvrier imprimeur auquel j'avais rendu je ne sais quel très petit service, vint me trouver et me dit :
a Monsieur, il se prépare dans telle imprimerie une infamie dont je crois devoir vous avertir ; on compose et on va imprimer à 100 exemplaires un livre de M. Sainte-Beuve, où il est question de M™* ... Je vous apporte une épreuve de l'ouvrage que j'ai fait voler, espérant que peut-être vous trouverez le moyen de sauver cette malheureuse femme, qui est la femme d'un de vos amis, lequel est aussi le sien. »
Et dans le numéro des Gw^es d'avril 1845, j'écrivais ceci : [suit l'article cité plus haut].
Je m'étais ménagé la ressource d'enfermer le mari, s'il venait me questionner, dans ma résolution générale et inébranlable, annoncée d'avance, de ne donner d'explication à personne.
Tout le monde reconnut Sainte-Beuve ; quelques-uns seulement soupçonnèrent lafemmeet personne ne dit son nom. Je fus, comme je devais l'être, inflexible dans ma résolution à son sujet.
Le lendemain de l'apparition des Guêpes, il y eut du bruit
mais qu'il m'avait, lui, Sainte-Beuve, calmé et amené aux meilleurs sentiments; toujours est-il que, un mois et demi plus tard, il était nommé Bibliothécaire à l'Institut. Ce double fait a été constaté dans les Guêpes d'alors. La visite de M. Sainte-Beuve est du 18 juin 1840 et sa nomination est du 8 août de la même année. »
P. 321 : « Ce n'était pas une de ces laideurs ordinaires, naïves, qui font dire d'un homme : «11 est laid... comme tout le monde»; c'était une laideur pauvre, une poignée de cheveux jaunâtres, un de ces regards en dessous et fuyants qu'on acquiert au séminaire et à cette époque de la vie où le dedans vient faire son empreinte sur le dehors et achever la figure de l'homme en lui donnant « la physionomie »: le ded€U[is n'avait pas eu le moyen d'embellir le visage, au contraire. »
« dans Landerneau ». Il n'était pas neuf heures du matin, que je reçus une visite.
Sainte-Beuve?
Non, la pauvre femme.
Je lui affirmai que Je ne croyais pas un mot...
« Vous avez tort, me dit-elle, pâle et solennelle, vous avez tort de ne pas croire; car c'est vrai. Mais je vais vous dire comment c'est arrivé ! Il était l'ami le plus intime de mon mari et avait pris facilement dans la maison l'attitude qu'on laisse prendre à ce que, nous autres femmes, nous appelons un homme sans conséquence, car c'est de ces hommes qu'on ne traite pas comme des hommes, un défroqué de naissance. Il vint un jour m'avertir que mon mari me trahissait, qu'il avait pris au sérieux les arbres de toile, le soleil d'huile, les couronnes de carton, les femmes de céruse, les épées de bois, etc., en un mot qu'il était amoureux d'une fille de théâtre. Un ami eût pu me donner du courage et de la sagesse, me faire voir le peu de durée probable d'un caprice de ce genre ; mais lui, il me plaignit comme une femme dont la vie était finie et perdue; c'était une passion irrésistible et qui ne finirait Jamais; il me vantait la beauté, l'esprit de ma rivale ; enfin, il prépara soigneusement un désespoir auquel il pût offrir des consolations etune vengeance. D'abord Je ne voulus pas croire, je demandai des preuves: il en vola à son ami et me les apporta ; alors, froide, glacée, folle, je lui dis : « Je veux me venger, mais je ne veux pas qu'on puisse attribuer ma vengeance au libertinage, ni môme à la légèreté ; Je veux prendre pour complice d'une faute qui sera unique, un homme qu'on ne puisse m'accuser d'aimer, un homme qui ne puisse pas m'avoir plu ; Je choisirai donc le plus laid, le plus désagréable, le plus ennuyeux, le plus traître, le plus répugnant au physique et au moral, des hommes que Je connaisse : c'est vous dire que j'ai pensé à vous : voulez-vous de moi ? »
J'ouvre une parenthèse, pour répéter que tout ce que je
raconte ici a été écrit et imprimé, et toujours signé de mon nom, du vivant de l'homme dont je parle ; sans quoi je ne me croirais pas autorisé à l'écrire aujourd'hui. La dernière fois que j'en ai parlé, c'est, il y a quelques années ; alors il lança contre moi un vieux bas-bleu rouge, qui vomit contre moi ses trois dernières dents.
Quant à la pauvre femme dont cet ascétique libidineux, avait publié le malheur en vers obscénico-séraphiques, elle suivit mon conseil. En me quittant, elle alla chez lui, le menaça de tout dire à son mari et à ses parents* Il eut peur ; il lui livra ce qu'il jura être toute l'édition, qui fatl&cérée et brûlée devant elle. J'espère qu'il n'en a pas gardé clandestinement d'exemplaire et qu'il n'en reste que le sonnet que j'ai cité.
Admoltra qui voudra un tel conte! Pour moi, je n'en croîs rien. Je ne crois pas qu'Adèle soit allée faire à Alphonse Karr une pareille confession. Je ne crois pas que, si elle le lui eût fait, elle eût conservé assez de sang-froid pour songer à ces gentillesses de style. Je ne crois pas qu'elle eût été assez sotte pour imaginer qu'on accepterait un récit à ce point invraisemblable, qu'on accorderait la moindre foi h cet offre de vengeance présentée en termes si peu tentants. Je ne crois pas qu'elle soit retournée chez Sainte-Beuve pour demander la destruction de l'édition. Tout ce que nous savons des faits antérieurs nous crie qu'il n'y a point môme là une apparence de vérité. Enfin, tout ce que nous verrons encore réfute ces inventions : une femme aussi
cruellement outragée par une complicité si humiliante et par des délations si atroces, une femme qui a pour cet infâme « profiteur » une telle haine et un tel mépris, ne s'expose jamais à se retrouver en face de lui, sinon pour lui jeter son indignation au visage. Et nous savons que M"** Hugo a écrit à Sainte-Beuve des lettres amicales ; nous savons qu'elle Ta revu chez lui! Le silence de Sainte- Beuve, dont A. Karr se targue ici, ne signifie absolument rien. Que pouvait-il faire? Toute provocation, toute dénégation même ne redoublait-elle pas le scandale?
Enfin, nous pouvons prendre Alphonse Karr en flagrant délit d'inexactitude. Qu'est-ce que c'est que ce livre, signalé à la Bibliographie de la France le H novembre 1843, et qui n'est pas achevé d'imprimer en avril 1845?
Si nous vivions encore au siècle des miracles,
nous aurions peine à croire à celui-là. Et le mieux, c'est que l'on peut retrouver l'origine de cette (( inexactitude ». Pons, dans son livre, Sainte-Beuve et ses inconnues^ — oubliant les dates, — avait, à la légère, lancé cette hypothèse : « L'indiscrétion de quelque compositeur de l'imprimerie éventa le
secret' » ; et Alphonse Karr trouvant 1 explication bonne Tadopta, pour couvrir le coupable 2.
Quel était ce coupable? Si ce n'était point, — si ce ne pouvait pas être, — un typographe occupé alors à Timpression du Livre (TAmour^ était-ce un de ceux à qui Sainte-Beuve avait confié son opus-
cule mystérieux? Etait-ce une personne qui l'aurait tenu, — ou en aurait tenu des fragments, — d'un typographe de 1843? Sainte-Beuve penche pour cette dernière hypothèse, à en juger par sa lettre du 14 juillet 1845 à Arsène Houssaye :
Mon cher poète,
Voilà ma nouvelle édition de poésies : c'est bien assez de vers comme cela.
Je vous rappelle instamment ce que vous m'avez promis de faire pour les autres: tâchez, à tout prix, et aussi promptement que vous le pourrez, de les avoir entre vos mains. Tout ce que vous croirez devoir faire à cet effet sera bien fait, et un vrai service dont je vous resterai profondément reconnaissant.