Journal^ 28 février
Ainsi^ Sainte-Beuve s'inquiétait. Il sentait que Topinion publique lui serait défavorable et, sur le moment, il était prêt à se repentir : « Un jour, écrit Houssaye, Sainte-Beuve, qui payait par de rudes angoisses ce Livre damour^ m'a serré la main en me disant : « Les bonnes fortunes deviennent de mauvaises fortunes, si on les conte. Il faut n'en parler qu'à son cœur^ » Ses craintes étaient justifiées ; ses ennemis, qui n'avaient pas manqué de le reconnaître, ne manquèrent pas de tirer parti de sa faute. J'ai raconté ailleurs, et je n'y reviens pas, comment Michiels, en 1848, se servit du Livre d amour pour ameuter contre lui la pudeur belge et comment le froid accueil qui, grâce à ces révélations, lui fut fait à l'Université de Liège, le détermina à rentrer en France au bout d'une année-.
]y|inc Victor Hugo ne dut pas être moins émue de
\, E. Lemaitre, le Livre d'amour^ p. 77, lettre du 27 août 1885. 2. Sainte-Beuve et Michiels.
20O I-F IJVRE DAMOI'R DE SAINTE-BEU^Tî
rarticle d'Alphonse Karr. II ne nous est point possible, en effet, de douter qu'elle le connût, puisqu'il subsiste une lettre où Tauteur même s'en explique avec elle*. Par quelles angoisses elle passa sans doute! Hélas! peu de mois après, une scène intime vint î^ la fois la rassurer... et la punir. Une nuit, à quatre heures du matin, son mari rentra, effaré; il se mit à genoux devant elle et lui confessa humblement le scandale auquel il venait d'être mêlé. Amant de la femme d'un peintre, le peintre Biard, il avait été surpris en flagrant délit. Sa complice
i. Bulletin mensuel de la librairie A. Rouquette^ n» 15, moi 1893 : «c N» 7272, Livre (f amour Paris (Pommeret et Guénot), 1843, pet. in-8*, demi-rel., dos et coins de mar. r. n. rog. (imitât, de rel. romant., par Canapé), 500 francs. — Rare recueil de poésies que Sainte-Beuve n'a pu parvenir à détruire en entier. Précieux exemplaire relié sur brochure, orné du portrait de l'auteur et conte- ' n.'int les dernières corrections de l'auteur et le bon à tirer de ce livre. De plus, on a joint une lettre autographe d'Al. Karr à M'°» V. Hugo, constatant que, quand il disait avoir sous les yeux le livre dont il n'avait vu que des lambeaux d'épreuves, il mentait. »
C'est le môme exemplaire, j'imagine, que le libraire Léon Vassoille (Lyon) annonce ainsi dans son Catalogue mensuel, n» 1, maijuin 1899, n* 211 : « Livre tCamour^ Paris (Pommeret et Guénot), 1843, pet. in-8°, demi-rel., mar. r. avec coins, dos plat, fil., dos orné, absol. non rog. (Ganape-Belz), 625 francs. — Exemplaire unique, relié sur brochure, de ce rare recueil que l'auteur n'a pu parvenir à détruire entièrement. C'est celui de corrections de Sainte-Beuve, corrigé <le sa main, en notes marginales, avec les bons à tirer signés sur chaque cahier. On y a joint une lettre de Alphonse Karr à M"»" Alice (sic) Hugo, ayant trait à l'ouvrage, ainsi qu'un beau portrait de Sainte-Beuve. »
Un Catalogue de beaux livres modernes (Th. Belin, 1893) annonce un autre exemplaire auquel sont jointes « deux lettres autographes de la plus haute curiosité ». J'ignore de qui elles sont.
était en prison. Lui-même, que sa qualité de pair rendait inviolable, était resté en liberté; mais le mari allait déposer une plainte en adultère entre les mains du Président de la Chambre des pairs ; et la Chambre, convoquée en lit de justice, allait le juger, le condamner à grand bruit. Sans doute, pour s'humilier ainsi devant sa femme, Victor Hugo devait avoir méprisé les accusations portées contre elle. Mais, elle, ne pouvait-elle point se dire qu'un temps avait existé oii elle n'était point exposée aux confidences de ce genre, et que c'était elle-même qui, ébranlant la confiance de son mari, avait tué son amour, el provoqué ses infidélités? Elle ne protesta point; elle ne fit point de menaces; mais elle se mit aussitôt en campagne pour étouffer l'affaire. C'est elle-même qui alla supplier le peintre en faveur des coupables; qui, aidée du chancelier Pasquier et de Louis-Philippe, le décida à retirer sa plainte ; et qui, dit-on, alla en personne chercher sa rivale, la fit sortir de prison et l'assista dans sa première entrevue avec l'époux outragé*. Autour d'elle cependant, on l'avait reconnue dans l'héroïne du Livre d'amour : « On jasa beaucoup, dit Arsène Houssaye, tout le monde con-
1. BiuÉ, Victor Huf/o après 1830, H, 83-87; — Giienay, Victor Hugo (iGuerîiesey, p. 126-129; — Séché, M"" Drouet [Revue de Paris^ 15 février 1903, p. 46).
damna Sainte-Beuve. La lettre qu'il m'écrivit prouve bien son repentir. Nul ne lui pardonna, hormis V. Hugo, qui n'avait pas douté un seul instant de la vertu de sa femme. Charles Hugo médita une vengeance à Tépée; mais ses amis le calmèrent en lui disant que le silence était d'or pour traiter les affaires de cœur. « Vous avez raison, mes amis, dit Charles Hugo, les odieuses calomnies de Sainte-Beuve s'effacent devant sa laideur; mais ces calomnies ne pouvaient atteindre la femme de Victor Hugo*. »
Est-il vrai que Victor Hugo lui-même « ait pardonné? » Ce serait bien invraisemblable de l'auteur des Chdthneiits, 11 recevait là un outrage bien plus grave que les critiques de Nisard ou de Planche, et l'on sait quelles vengeances il a tirées de ces deux ennemis.
Seulement, il était, lui aussi, paralysé par les circonstances : protester publiquement, c'était publiquement reconnaître sa femme dans l'héroïne du Livre (Tarnour et confirmer les soupçons publics ; c'était attirer l'attention sur ses propres mésaventures amoureuses. Dès le mois de juillet, il avait dû promettre au roi de disparaître quelque temps et il avait pris des passe ports pour l'Espagne ; en réa-