‹ Le livre d'amour de Sainte-Beuve,Chapitre 158 sur 166 · Éclair, 3 décembre · texte numérisé non relu

Éclair, 3 décembre

2. M. Troubat disait ailleurs, un mois auparavant {Éclair^ 11 novembre) : « Quant à vous dire si celte correspondance présente de l'intérêt, je ne le crois pas, à dire vrai. » Ce qui est plus contradictoire encore.

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Voilà donc ce qu'il reste de tout cela, — de cette riante intimité du Cénacle, de cette intimité pieuse et tendre des Consolations. — Voilà ce qu'il en reste : des lettres sur lesquelles on discute pour savoir si elles contiennent la preuve d'une double trahison, de la femme et de Tami ; un Livre d'amour que les uns tiennent pour un recueil de calomnies, les autres pour un récit véridique, tous pour une mauvaise action.

Car l'histoire de M"" Hugo et de Sainte-Beuve a été livrée aux disputes des hommes. Le plus grand nombre accepte le récit de Sainte-Beuve. D'autres se portent garants de la vertu de M"'*' Hugo. Arsène Houssaye écrit :

Au temps où Sainte-Beuve voulut prendre, sans y réussir, non pas la renommée, mais la femme de Victor Hugo, il était tout à la poésie*.. Quand M™^ Victor Hugo vit les ravages de Tactrice (Juliette Drouet) dans le cœur sinon dans l'esprit de son cher Victor, elle perdit quelque peu la tête. Sainte-Beuve jugea que c'était l'heure de la crise et de la prise. H ressentit et joua tous les embrasements de la passion. H tomba à genoux et rima des stances bien allutnées, car en ce cri-

tique, il y avait aussi un poète. Il rima tout un volume. Profondément jalouse de la maîtresse, la femme, presque abandonnée, ne dédaigna pas de lire les vers de Sainte- Beuve, et Sainte-Beuve s'imagina qu'un jour ou l'autre il prendrait la femme d'assaut. Sainte-Beuve comptait sur l'esprit de vengeance ; mais, outre qu'il était fort laid, elle était fort vertueuse. Ce fut alors que, perdant la tête, Sainte-Beuve publia ce fameux Livre d'amour dont on a tant parlé, livre de feu et de flammes. Ce petit monument, élevé à la beauté de M™« Victor Hugo, c'était une mauvaise action pire que tous les crimes de Don Juan, puisqu'on ne doutait pas, en lisant les vers, que le poète n'eût pas triomphé'.

Ce récit n'est pas convaincant et les erreurs matérielles qui s'y trouvent lui ôtent beaucoup de son autorité. Bien plus fort, bien plus serré, bien plus capable de convaincre est le plaidoyer en règle qu'a rédigé Roclenbach'^. Rodenbach n'a pas de peine à tirer des arguments contre Sainte-Beuve des lettres de Victor Hugo : il montre combien elles sont magnanimes et indulgentes à la fois; il tire parti de certains passages -^ pour conclure que

1. Journal^ 2S février 1895. — Voir la lettre préface du même A. Houssaye, au livre de E. Leniaître (8 avril 1893) : « ...Sainte-Beuve était un illusionnalre qui croyait que ses rêves se réalisaient. Qull ait écrit des vers amoureux à M*" V. Hugo, elle a pu les lire sans trop s'offenser, en face de la passion de son mari pour Juliette. Mais elle était trop mère de famille pour prendre au sérieux les flirtages de Sainte- Beuve. Peut-être a-t-elle voulu réveiller par la jalousie l'amour de Victor Hugo ; mais autant en emporte le vent. »

"1. Figaro^ 28 décembre 1896 : Le ménage de Victor Hugo, — Voir aussi Maurel, Figaro^ 22 septembre.

3. « L'obligation qui m'est imposée par une personne que je ne dois pas nommer ici d'être toujours \k quand vous y êtes. »

M™° Victor Hugo elle-même a demandé Tappui de son mari contre les obsessions de Sainte-Beuve. — Quant au Livre d^ amour ^ il n'y croit guère. Sainte- Beuve, selon lui, a voulu avoir son roman; et cela, d'autant plus qu'il se savait laid. Et il l'était bien. « Adèle Hugo elle-même s'en était aperçue ; et on nous citait son joli mot de nuance bien féminine : « Il n'est pas laid, il est vilain. » Et il écrit :

Mon visage assidu délice de tes yeux !

Le voilà non seulement aimé, mais beau devant les siècles ! Décidément, il veut trop prouver. Et d'un bout à l'autre de ce Livre (Tamoiir^ qui serait déjà, par son propre fait, dans le cas d'une liaison, une inconcevable indiscrétion, il s'efforce d'insister, de préciser, d'accumuler les détails comme des preuves. Mais on a sans cesse cette impression qu'il veut trop prouver, et la défiance augmente. » Ainsi, sa note manuscrite, selon laquelle Adèle aurait consenti à la publication paraît bien invraisemblable ^ — Autre preuve. La passion réciproque dont il y est parlé est dite avoir duré six ans et

1. Mais la note ne dit pas qu'elle ait consenti à cette publication : elle dit seulement que les vers ont été faits « de l'aveu des deux êtres intéressés » pour « consaorer le souvenir de leur lien » ; et quand Sainte-Beuve écrit : « On s'est décidé à en assurer l'existence », on, c'est je et non pas nous.

piiisqu*il y est parlé de Juliette, ces six années se placeraient entre 1833 et 1839*. Or on possède la correspondance des époux à cette date et nous pouvons lire, par exemple, ce qu'Adèle écrivait d'Angers à son mari. « La voit-on à ce moment la maîtresse de Sainte-Beuve? L'âme ici se livre toute nue. Le texte a une saveur de franchise. Pour y atteindre en mentant, il faudrait être astucieuse, rusée, dissimulée merveilleusement, experte à toutes les diplomaties et de force à porter comme une fleur dans son cœur la lourde pierre d'un si grand secret. Or, tous ceux qui ont connu Adèle Hugo la disent spontanée, distraite, très étourdie. C'est le contraire du caractère qu'il aurait fallu pour le rôle qu'on lui prête. » — Et enfin les lettres de Victor Hugo à Pavie, la façon dont il y vante sa femme, « la joie et l'honneur de sa vie », dont il souhaite à son ami une femme semblable à elle, sont un dernier argument. Que l'on se rappelle ce Date Li/ia, cet hommage rendu à celle qui est sa vertu, qui lui pardonne ses fautes : et elle aurait été la maîtresse de Sainte-Beuve? quelle invraisemblance! La défense est habile et non sans vigueur. — D'autres répondront que la conduite ainsi prêtée à

1. Nous savons que c'est inexact. Il y a des pièces antérieures à 1833 et les dernières sont au plus tard de 1837. — Gela d'ailleurs laisse subsister le raisonnement de Rodenbach.

Sainte-Beuve est tellement abominable qu'elle on devient invraisemblable. On peut difficilement concevoir que, pour se venger d'avoir été dédaigné, il ait combiné une machination aussi noire ; et dans ce cas même, il n'aurait pas eu l'impudence de faire imprimer et circuler son œuvre « de haine » du vivant des deux époux : à quel humiliant démenti, à quel déshonneur ne s'exposait-il pas ? — Ils diront encore que ni Pavie ni Guttinguer ne peuvent être soupçonnés d'avoir été complices d'une aussi infâme conspiration : pourtant leurs lettres, — lettres intimes et non destinées à la publicité, — attestent « qu'il y a eu quelque chose ». — Ils diront enfin que, dans ces conditions, on ne comprendrait plus comment M"® Hugo a pu revoir amicalement Sainte-Beuve. Elle a connu le Livre cTamour ; cela est certain. Si c'était un recueil de calomnies, si l'impression en était un acte d'ignoble vengeance, le souci de sa propre dignité, de la dignité de son mari, lui interdisait de renouer aucune relation avec le calomniateur. Lui écrire affectueusement, lui rendre visite, n'est-ce pas accréditer soi-même son récit? N'est-ce pas se reconnaître coupable d'une faute imaginaire? N'est-ce pas contribuer autant que possible à ridiculiser, h salir Victor Hugo?

11 est aussi des avocats qui plaident le doute. M. Faguet par exemple constate que la << séduction »

de M"* Hugo est certaine, si Ton entend simplement par là « qu'elle aima et ne sut pas le cacher ». Puis il ajoute.

Maintenant, jusqu'où alla cette « séduction », c'est ce que nous ne saurons^amat^. Non, pas même quand le Livre d'amour sera publié : parce que Victor Hugo ne Ta pas dit ; M"*« Hugo ne Ta pas dit; et Sainte-Beuve Ta dit un millier de fois environ ; mais il est terriblement suspect. Ce Tieux fat, d'une laideur invraisemblable, tenait tellement à ce que les jeunes géuérations fussent persuadées qu'aucune femme de son temps ne lui avait résisté, qu'il avait fini par se le persuader à lui-même parfaitement. En voilà un qui ne goûtait pas le plaisir secret,un peu sournois, mais délicat après tout, des souvenirs mystérieux couvés jalousement dans lasolitude! Il fallait qu'on sût toutes ses petites affaires par lui-même. Et comme il était devenu assez bassement libertin, il est très possible, il est très probable qu'il donnait presque inconsciemment à ses amours de vingt-trois ans le caractère et la couleur de ses amours de cinquante ans!... Nous ne saurons jamais jusqu'où a été la « séduction » de M"*' Hugo parle très jeune Sainte-Beuve*.

Mais là où tout le monde se retrouve d'accord, c'est quand il s'agit d'apprécier l'acte de Sainte- Beuve. En vain lui-môme invoque-t-il l'assentiment d'Adèle. Sa phrase, trop habilement rédigée et qui paraît d'abord signifier un consentement à la publication^ n'implique, quand on l'examine de plus près, qu'un consentement ancien à la rédaction des

1. Victor Hugo et Sainte-Beuve {Revue Bleue, 14 novembre 1896),

poèmes. Dès lors, la responsabilité de Sainte-Beuve demeure entière. En vain, M. Troubatdit-il tantôt: « L'auteur ne Ta imprimé que du consentement de la personne à laquelle il était dédié ^ », tantôt : L'auteur eut sans doute « soin de prendre son avis avant de faire paraître ce Livre (Tantovr qui lui valut des reproches si amers... Elle était peut-être flattée d'être rhéroïne d'un roman, fut-il purement fictif 2. » On ne croit pas que, de sang-froid, toute passion éteinte, une femme mariée, dont le mari est vivant, est illustre, puisse montrer une telle impudence, — on dirait même un tel cynisme. Et d'ailleurs M. Troubat remplit son devoir d'héritier pieux en défendant la mémoîredeson maître. Mais, si le Livre (f amour est tellement inoffensif, si la publication en a été tellement légitime, d'où vient que Sainte-Beuve en ait retiré le plus possible d'exemplaires? d'où vient que M. Troubat déclare avoir détruit les 80 qui restaient? d'où vient qu'il proteste, avec tant d'énergie, ne point vouloir le rééditer^? — Ces scrupules condamnent Sainte-Beuve. . Aussi est-il unanimement condamné. C'est Arsène Houssaye, qui écrit :

Sainte-Beuve pleura de vraies larmes sur son forfait ; mais

1. Lettre h M.Lemaftre (12 avril 4884) : Le Livre d'amour^ p. 56.

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