‹ Le livre d'amour de Sainte-Beuve,Chapitre 161 sur 166 · Voir plus liaut, Testament · texte numérisé non relu

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comme Victor Hugo lui-môme l'ajustement remarqué*, Sainte-Beuve était Toffenseur : le sentiment d'avoir eu les premiers torts devait d'autant plus l'aigrir contre son ancien ami. Puis, en fin de compte, c'était le mari qui l'avait emporté: Sainte-Beuve avait rompu malgré soi avec M"'' Hugo; il avait en somme été congédié par son amie, et il l'avait vue, reprenant conscience de la solidarité conjugale, se rattacher définitivement à l'époux, pendant quelques années négligé. Et enfin, il avait été humilié par lui, devant elle : devant elle, Hugo l'avait « poussé par l'épaule sur l'escalier », en lui interdisant sa maison ; et elle avait accepté cet ordre, — si même elle ne l'avait pas approuvé : elle n'avait rien tenté alors pour retenir Sainte-Beuve ou le revoir. Ce sont des choses qui ne se pardonnent guère a un rival triomphant. Si Ton ajoute à cela les motifs d'ordre littéraire (toujours si puissants sur Tesprit de Sainte- Beuve) : la divergence croissante des doctrines, la conscience d'être tenu, à tort ou à raison, pour un renégat et un transfuge, la « tristesse resserrante » d'assister, avec ses médiocres succès ou ses échecs éclatants, aux éclatants succès de son ancien ami ; — on comprendra qu'à certaines heures, la haine en lui dut être forte. On a vu d'ailleurs comment il a

1. Correspondance, 18io-183a, p* 301. Lettre du 22 août 1833;

manifesté sa malveillance à de multiples reprises, comment il Ta expriiïiée avec colère dans une note manuscrite du Livre d'amour, et que les plus cruels malheurs de Victor Hugo n'ont pu, vers 1843, réveiller en lui une étincelle de Tamitié morte.

Mais enfm, cette haine, cette rancune, se sont, dans la suite, atténuées ^ ; et Sainte-Beuve n'a pas songé alors à supprimer son (* libelle ». Il n'en avait publié qu'une partie : tout ce qui pouvait se publier de son vivant; et il n'a pas essayé de détruire le reste, où Victor Hugo et M""^ Hugo étaient reconnaissablés. D'autre part, à l'époque même où il composait \q Livre d'amour, il n'avait pas de mauvais sentiments pour son rival. Au contraire, il faisait profession de l'aimer encore, de proclamer son génie

1. Voir plus haut, Letlre à Baudelaire du 5 janvier 1866. — M. do Lovenjoul m'a fait rem arquer qu'en 1864, l'année même où M^'Hugo, en séjour à Paris, adressait à Sainte-Beuve les lettres amicales qu'on a lues plus haut, le critique saisissait par deux fois l'occasion de citer favorablement le nom de Victor Hugo. Le 16 mai, reproduisant un passage de William Shakespeare^ il l'introduisait ainsi : <^ Je trouve dans un livre récent, mélange de lumière et d'ombre^ cette page charmante sur Cervantes, qui y est classé parmi les premiers génies : « L'idéal, etc.» {Nouveaux Lundis^ Vlll, 38-39). Le 13 juin, il écrivait : « 11 est curieux de se dire, en regard de Pope et par opposition à sa poétique, ce que nous sommes devenus. Des talents puissants n'ont pas hésité à faire de l'exagération une vertu (voir dans le Shakespeare de Victor Hugo, p. 122-124, toute une théorie sur les «génies outrés»)... Chacun proche ouvertement pour son saint, pour sa qualité ou son défaut, pour son tempérament. » {Nouveaux Lundis^ Vlll, 123, note). — Sainte-Beuve a dit quelque part que, de ses relations avec Victor Hugo, il a pu tenir «registre en partie double » (inédit).

3lKi LK LIVRK D AMOUR DE SAIiNTE-BEt VE

et sa valeur morale^ de « plaindre Toffensé noble entre les grands cœurs ». Et dès lors cependant^ il avait décidé, — nous Tavons vu, — de divulguer son recueil. Si cette résolution, née avant la haine, lui a aussi survécu, ce n'est point par là que Ton peut l'expliquer.

D'ailleurs comment la haine pour Hugo se seraitelle manifestée par cette publication ? Sainte-Beuve aurait-il cru le ridiculiser ou le déshonorer, en le représentant à la postérité dans la fâcheuse posture d'un mari malheureux? — Mais lui-même ne semble pas trouver qu'il y ait là de quoi rabaisser ua homme. N*a-t-il pas écrit un jour, — avec une belle désinvolture de vieux célibataire :

Nos auteurs dramatiques et nos romanciers sont uniques, lis vivent la plupart comme de gais et spirituels chenapans avec des filles, avec des cocottes et des femmes mariées ; ils ne se gênent en rien et s'en donnent à tire-larigo. Mais dès qu'il s'agit, dans leurs inventions littéraires, d'un adultère, cela devient une affaire de tous les diables et comme si le cas était pendable au premier chef. Ils oublient qu'H n'y a rien de plus commun en fait, et rien qui, dans le train ordinaire de la vie, tire moins à conséquence *

Et, poursuivant cette idée, il cite, après Sarcey, les vers philosophes de Sganarelle. On sait que Sganarelle, après avoir dit :

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