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il donne la mesure de ce que son âme a de vindicatif, et Ton devine à quelle âcreté d'humeur il peut s'abandonner, quand il se voit congédié ou délaissé. Nous avons d'ailleurs, à plusieurs reprises, rencontré sur M"^ Hugo des jugements, — d'après la rupture, — quine nous ont guère sembléempreints de bienveillance, et môme des déclarations de « haine » à son adresse, dont la netteté ne laisse rien à devinera
Mais là encore les mêmes arguments nous conduisent à rejeter ce motif de la publication. En plein amour, Sainte-Beuve annonçait déjà qu'il ferait parvenir son recueil à « Tindulgent avenir ». Quand l'amitié s'est renouée entre M°*' Hugo et lui, — tous
1. Je ne sais si c'est à M""* Hugo que s'applique ce récit fait à M. d'Haussonville par « une personne de beaucoup d'esprit > ; mais c'est vraisemblable, et, d'eûUeurs, elle ou une autre, la rancune a dû être la même. « La passion de Sainte-Beuve pour M"* X... avait fini par une brouille de longue durée. Ils n'étaient pas encore réconciliés, lorsqu'un soir le hasard les amena en présence devant moi. Jusque-là, rien que de très ordinaire : c'est ce qui arrive tous les jours ; mais la chose piquante, c'est que M. Sainte-Beuve, voulant dire tout ce qu'il avait sur le cœur, se servit de moi pour exprimer ses plus amères réflexions sur l'inconstance en amitié, les sentiments méconnus, etc. Comme j'étais assez près d'elle pour qu'elle entendit, et comme, immobile, elle écoutait, sans perdre un mot, vous voyez d'ici la scène et mon embarras entre les trois personnages, car le mari, à deux pas plus loin, écoutait aussi. C'était, comme on dit, à brûle-pourpoint qu'il m'adressait son discours, auquel je n'avais, pour mon compte, rien à répondre, et ses paroles étaient aussi incisives que vous pouvez le supposer de ce vindicatif personnage. On m'a dit cependant qu*ils s'étaient réconciliés depuis. » (C. A. Sainte-Beuve ^ p. 143-144.)
deux âgés, — il n'a pas songé à Tanéanlir. Et puisqu'enfin il estime que la faute plus grave dont on pourrait soupçonner Adèle « ne tire pas à conséquence », au plus fort de sa colère, il n'aurait pas eu grand intérêt à l'en dénoncer coupable.
Quelle est-elle donc alors cette raison si puissante pour avoir entraîné Sainte-Beuve à violer tant de convenances, à encourir de parti-pris un tel blâme? — Je n'en vois qu'une : c'est la vanité de l'homme de lettres ^
Il a paru à Sainte-Beuve que ses vers étaient bons; qu'ils pouvaient — littérairement — lui faire honneur; que grâce à eux peut-être le jugement défavorable porté par ses contemporains sur sa valeur poétique pouvait être cassé. Alors, aucune considération ne l'a plus retenu. Qu'on lui reproche d'avoir trahi l'amitié, de trahir l'amour; il accepte ces reproches et il accepte de les mériter, pourvu que l'on admire son talent de poète.
La note manuscrite ajoutée en tête du Livre
• 1. J'avais un instant pensé à une autre encore : le désir de montrer que lui aussi, il a fait naître des passions. Puisqu'il a écrit : « En amour, je n'ai eu qu'un succès, Adèle » (inédit), et : «Je suis l'homme qui a été le plus refusé en amour et qui a le plus refusé en amitié » (inédit) ; il devait tenir d'autant plus à constater et à faire constater cette unique bonne fortune. — Mais cela eût pu se faire sans tant d'indiscrétion.G'est, je crois, par fétichisme pour son œuvre, achevée, aussi parfaite que possible, qu'il n'a plus voulu y admettre une seule suppression, — même celles que la convenance morale eût exigées le plus impérieusement.
tranioiir confirme bien cette explication. Qu'on la relise, et Ton verra que Sainte-Beuve sV montre soucieux avant tout de guider notre jugement littéraire sur son recueil. Quelle place le Livre d'amour occupe entre Joseph Delorme et les Consolations ; comment la « manière » en est intermédiaire entre celle de ces deux ouvrages; comment deux inspirations s'y mêlent ou s'y heurtent ; comment enfin les défauts môme en révMent du moins une âme de poète : voilà pour lui Tessentiel. La seuleexcuse qu'il pourrait avoir, — Tinconscience d'un passionné, uniquement empli de ses souvenirs, de ses regrets et qui ne voit rien d'autre, — il l'écarté lui-même, pour nous suggérer ou pour nous dicter les éloges, Tapprobation ////<^>û//r qu'il ambitionne et qu'il espère. On dirait Oronte prêt à réciter son sonnet et le vantant par avance :
... Ce ne sont point de ces grands vers pompeux, Mais de petits vers doux, tendres et langoureux ;
et l'on est tenté de lui répondre, comme Alceste :
Nous verrons bien !
Mais, pour qu'il cédât ainsi aux impulsions malsaines de sa vanité littéraire, ce n'était pas assez de cette vanité seule. D'autres auraient pu, en-
traînés par la passion, trahir ramitié, écrire des vers d^amour à la femme d'un ami, qui pourtant ne les eussent jamais publiés. L'àme dévastée de Sainte- Beuve n'avait plus de ces scrupules. Habitué dès sa jeunesse à s'abandonner à la volupté, il avait fini, — une fois sa « crise morale » passée, — parfaire de la volupté la règle ou l'idéal de sa vie :
Je me fais quelquefois mon rêve d'Elysée, a-t-il écrit ; chacun de nous va rejoindre son groupe chéri auquel il se rattache et retrouver ceux à qui il ressemble : mon groupe à moi, je Tai dit ailleurs, mon groupe secret est celui des adultères (mcechi), de ceux qui sont tristes comme Albadona, mystérieux et rêveurs jusqu'au sein du plaisir et pâles à jamais sous une volupté attendrie ^.
Ainsi indifférent de la morale commune, en secret plein de mépris pour ceux qui s'y asservissent encore, il ne sentait plus qu'il rabaissait, il aurait plutôt cru qu'il grandissait son amie, en divulguant ses fautes.
Et ce ne sont point là des hypothèses. Nous en avons le témoignage exprès, quoique indirect, de Sainte-Beuve lui-même. En 1864, au moment où il entretenait avec M'"'' Hugo des relations, k cette heure amicales et calmes, le souvenir de son
1. Cahiers^ p. 63. — Cette pensée date de 1845. En 184'7, il écrivait : << Je suis triste; j'ai flétri la vertu en moi » (inédit); et en 1848 : « Je n'aime plus et mon désespoir est si profond et si fixe^ que je ne regrette même plus » (inédit).
ancienne passion lui est un jour revenu ; — et il s'en est expliqué. C'est à la fin de son étude sur le Dominique de Fromentin. Qu on lise cette conclusion, — maintenant que Ton connaît le Livre cV amour. On verra commentée que dit Sainte-Beuve des amours inachevées de Dominique et de Madeleine, — et parfois même les termes dont il se sert, — s'appliquent fort nettement à ses moins innocentes amours.
11 vient de rappeler que les deux héros, effrayés des sentiments qu'ils ont découverts en eux, n'ont pu échapper que par la fuite à la chute entrevue et malgré eux désirée. H poursuit :
Ici, et dans toutes les scènes déchirantes, et incomplètes de solution, qui remplissent la dernière partie du récit jusqu'à l'entière rupture, j'oserai me permettre une critique. Le lecteur n'est point satisfait; la situation si bien amenée, si bien poussée jusqu'au bord extrême du précipice, n'est point vidée avec une entière franchise et n'aboutit pas. Le roman n'est pas entièrement d'accord avec la vérité humaine, avec l'entière vérité telle que les grands peintres de la passion l'ont de tout temps conçue. Il y a un fait constant, et d'observation morale : le propre de la passion arrivée à son paroxysme est de n'avoir aucun scrupule. Quand la passion est montée à ce degré chez deux êtres, elle ne marchande jilus; elle n'a aucun remords actuel. Entendons-nous bien : je neveuxpasdire que plus tard,après, au réveil^, le remords ne se réveillera pas aussi en de certaines âmes ; mais, au mo-