‹ Le livre d'amour de Sainte-Beuve,Chapitre 19 sur 166 · Pièce XXU · texte numérisé non relu

Pièce XXU

gigantesque! », — lui, celle qu'il s'impose, c'est : « le vrai » !

Voilà bien des signes distinctifs. Encore n'ai-je point parlé des caractères du style et de la versification, laborieux, raffinés, ingénieux, avec quelquechose de contraint, de voulu, mais par là même de plus personnel ; voilà bien des signes distinctifs, dis-je ; et si les lecteurs du Livre d'amour avaient voulu les rechercher dans quelque œuvre parue au cours des dix ou vingt dernières années, n'y seraientils point arrivés aisément, et n'en auraient-ils point nommé l'auteur?

Pour découvrir quelle pouvait bien être Théroïne du roman, les indices d'ordre littéraire faisaient naturellement défaut. En revanche, une biographie très circonstanciée aurait mis sur la bonne piste tous ceux qui, même d'assez loin, se seraient trouvés être témoins de sa vie.

Dès la pièce IV, et dès le titre de la pièce IV, VEnfance cTAdèley son prénom est révélé. Elle est mariée à un « sombre époux », à un « lion jaloux» qui « l'enferme » et la surveille. Séparée de celui qu'elle aime, elle n'a qu'un appui, une « tante espagnole », indulgente et même complice.

Qui connut trop Tamour pour l'estimer frivole.

Et l'amant, le poète, qui de loin se la figure captive et triste, charme les ennuis de son absence à célébrer la tendresse qu'elle lui porte.

Non, tant d'amour n'est pas de ces tièdes contrées, Paris ue mûrit point ces passions sacrées ;

Son soleil est trop froid et son monde trop vain.

Femme, où donc as-tu pris ta part du feu divin?

Où posa ton berceau ? quel soleil d'Idumée

Féconda longuement ton enfance embaumée,

Et du plus chaud arôme et du plus doux poison

Couva le sourd mélange au fond de ta raison ?

Où naissent les beautés pareilles à la tienne ?

Où sont les pas traînants, Tallure ionienne,

Les noirs cheveux lustrés sur un col obscurci.

L'œil aigu d'épervier armant un fier sourcil,

— Oui, d'un jeune épervier qui s'étonne et se dresse, —

Tout le reste ineffable en douceur et paresse ?

Où sont tes sœurs enfin? Je me le dis souvent.

Un jour, un voyageur revenu du Levant,

A ton type hardi crut voir une Maltaise.

Pour lui, elle lui rappellerait plutôt sainte Thérèse ou^ la Religieuse portugaise. Encore ces comparaisons ne le satisfont-elles point, et il ajoute :

Mais pour qu'en tout ceci tu sois juge suprême. Je te vais raconter ton enfance à toi-même.

Et le voici qui, par un procédé assez étrange, raconte à sa bien-aimée les détails obscurs de son enfance, lui retournant un récit qu'il a pu apprendre d'elle seule. C'est de la même manière, on se le rappelle, que Sully, dans ses Mémoires^ se fait narrer sa propre vie par ses quatre secrétaires ; et peutêtre l'érudit poète lui en a^t-il emprunte Tidée. Mais dans la bouche d'un amant, que ne lasse jamais

l'éloge de son amie et qui ne saurait s'en taire, ce discours, — plus vraisemblable, — est d'un effet plus heureux.

Quoiqu'il semble d'abord, elle est née à Paris.

D'un lait paisible et doux ses premiers ans nourris,

Tous pareils, n'eurent point de couleur ni de nombre ;

Les gouttes, sans compter, passaient, glissaient dans l'ombre ;

Avant de luire au jour, l'onde s'amoncela ;

Avant d'étinceler, le beau fruit se voila.

La rêveuse, longtemps muette, enveloppée,

De cbants intérieurs n'eut point l'âme occupée,

Et ses pleurs éternels qu'en vain l'on essuyait

Disaient que quelque chose en elle s'ennuyait.

La tendresse d'une mère, « de sa fille amoureuse », calmait ces chagrins sans cause ; mais le cadre austère où vivait l'enfant n'était point fait pour égayer sa tristesse :

Le reste peu riant, et sévère alentour :

Une maison d'État, — front terne, vaste cour, Longs corridors menant aux salles de justice, Où l'on ne peut marcher qu'au loin -ne retentisse, Gomme d'un bruit de flots, le pavé gémissant ; Des escaliers croisés, jamais n'aboutissant ; Un jardin sans fraîcheur et de peu de verdure, Côtoyant longuement l'enceinte qui le mure ; — C'eût été là le lieu de tes premiers ébats ; Mais, nonchalante Enfant, toi, tu ne jouais pas^ Aux groupes turbulents où t'appelait ton frère, Tu préférais la chambre et ne pas te distraire ;

Et, te sentant déjà le cœur plus contristé, Les jours de grand soleil et de joyeux été, Lente et gauche à raiguille,aux atours insensible, Égarée à poursuivre une idée indicible,

— Une lèvre en avant, comme pour s'adresser,

— L'œil fixe, la paupière oubliant de glisser, — - Tu demeurais ainsi, tant que dans ce silence Mille pleurs débordés te faisaient violence!

Qu'avais-tu donc. Enfant, et que regardais-tu?

Elle n'avait rien. Elle était naturellement ainsi : elle ignorait la gaieté naïve et mutine que d'autres enfants ont eue; elle rêvait, attendant on ne sait quoi.

Et Tenfance s'en va, jusqu'au bout contenue.

Ignorant sa corbeille à son épaule nue, Et n'en laissant tomber sur l'âge qui la suit. Que l'ingénuité dont le parfum survit.

Dans ce « long vide », c'est à peine si les événements extérieurs agissaient sur son àme.

Les souvenirs d'alors sont une vague histoire ; De ces temps mon Adèle a peu gardé mémoire.

Elle sait que de place elle a changé deux fois. Qu'elle fut en Bretagne, à Nantes, quelques mois; Mais le port, les bateaux donl la mer est semée. Les bords épanouis de la Loire animée Glissèrent, et son âme à peine s'y tourna.

A Naples, où plus tard sa mère Temmena, Ce fut le même oubli, la même indifférence ; Le spectacle des lieux la laissa comme en France.

Elle ne marquait pas ce curieux désir, Illusion d'enfant, de vouloir tout saisir.

Les lacs, les cieux profonds, leur lumière éternelle, Se mêlaient sans étreinte à sa vague prunelle, Et rien ne s'y fixa que, le long des chemins, D'avoir vu, tout un jour, les têtes et les mains Des brigands du pays, victimes démembrées.

Qu'un vainqueur étalait à l'efTroi des contrées. Ses yeux prirent dès lors un air d'étonnement, Son visage romain rêva plus gravement,

enfin, — infime détail qui s'est fixé clans sa mémoire, et que son ami, admirant tout d'elle, lient pour un précieux trait de caractère, — quand elle parvint à Naples où son père l'attendait, distraite encore, elle s'en alla tout droit au jardin, rùver sous un bois d'orangers. Elle était de celles qui, venues dans la vie «. par la porte d'ivoire », savent posséder en elles-mêmes « leur foyer, leur lumière et leur sève », « garder leur jour intérieur», etpatientes, paisibles, silencieuses, « s'asseoir dès l'entrée, en attendant l'Amour». C'est ainsi qu'elle vit sans les voir les merveilles de son temps :

Adèle fut absente à ces pompes d'empire.

Nul casqUe éblouissant n'attira son sourire.

Et l'âge entier d'airain ne put rien imprimer En son âme noyée aux approches d'aimer.

Aime donCj s'écrie alors le poèlcj aimo donc ta

mère que tu ne dois pas longtemps conserver ; aime ton Dieu que tu dois recevoir,

Après un mois parfait de sainte obéissance Et de redoublement de craintive innocence,

(c'est-à-dire après la retraite de première communion)

Aime ta jeune amie, à la tendre beauté.

Incline ton doux front sur ses mains que tu serres,

Inonde-la souvent de tes larmes légères.

Bel ange qui s*en va, vierge de Raphaël

Qui déjà te chérit comme ta sœur du ciel.

C'est Theure de Taimer, car tu vois qu'elle passe.

Et toi, pour elle, après, tu n'aurais plus de place ;

Bientôt un ami fort calmera tes douleurs.

Séchera ta rosée et tes faciles pleurs.

Et remuera longtemps les romans de tes rêves,

sensible Clermont ! ô princesse de Glèves !

Aime le donc aussi, lui ! C'était mon destin,

De ne pouvoir, hélas ! couronner ton matin,

Et ce passé d'ailleurs n'est plus rien que chimère;

Aime-le ; puis ta fille, aime-la, jeune mère < !

Voilà un portrait en pied d'Adèle ; et rapproché de celui que le poète a donné de lui-même, c'est comme un dyptique où se font face nos héros. Mais sur le compte de son amie, il ne tarit point. Dans toutes ses autres pièces se suivent encore une foule de détails nouveaux, qui complètent cette première esquisse.

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