‹ Le livre d'amour de Sainte-Beuve,Chapitre 23 sur 166 · Pièce XL · texte numérisé non relu

Pièce XL

Les différentes pièces du Livre (ï amour ^ rangées dans le volume selon Tordre où elles furent composées, sont comme le Mémorial quotidien de leur passion, depuis les débuts jusqu'au déclin, à la lassitude, à la rupture. La suite en retrace la progression d'un amour tout formé, déjà conscient, bien vite avoué et accueilli. Mais bien des retours de pensées, bien des rappels de souvenirs communs nous permettent de rétablir la succession des faits antérieurs, de retrouver les premières, les plus obscures origines de cette tendresse réciproque. Les amants ne se lassent jamais de parler d'eux-mêmes. Si doux que leur soit le présent, si flatteur que leur paraisse l'avenir, le passé, — leur passé à eux deux, — n'en a pas moins tout son charme pour leur cœur, et ils se retournent volontiers vers lui. « T'en souvient-il?... » et « Redis-le-moi... » sont deux refrains qui leur sont familiers. Peut-être sentent-ils obscurément que seul le passé est sûr, seul immua-

blement acquis : le présent coule et ravenir trompe. Ainsi nos deux héros s'enchantaient à se redire comment ils s'aimèrent:

Pour combler nos ennuis, pour consoler l'absence, Pour tâcher que d'Amour l'implacable puissance, Au récit des douleurs qu'il put seul enflammer, Fasse trêve à sa rage et se laisse charmer; Pour offrir à ton âme un soin qui l'alimente Et porter quelque miel à tes lèvres d'amante, Adèle, tu t'es dit de m'écrire à loisir L'histoire de ton cœur, l'ordre où chaque désir, Où chaque émotion à temps y vint éclore ; Comment s'accrut ce feu qui maintenant dévore...

Elle lui a fait part de son idée; et lui, brûlé d'impatience, il répond à son récit, avant môme de l'avoir reçu :

Oui, tu m'écriras tout, féconde et naturelle. En ta langue coulante où rien ne fait querelle ; Je l'attends, et j'y compte, et d'avance en retour A mon propre miroir je te peins notre amour; Je te le peins en moi, tel qu'il fut, tel qu'il aime ; Heureux si mon récit et le tien sont le même !

Et d'abord il parle de lui-même et des dispositions actuelles. Maintenant, « h son midi », il se sent déjà vieux; son corps, son intelligence, son cœur môme sont fatigués. Pourquoi? Est-ce l'abus des plaisirs? A-t-il conçu de trop hautes espérances trop vites déçues? S'est-il cassé la voix à vouloir faire entendre

LE LIVRE D'AMOUIl DE SAlNTE-BEirVE 41

son chant au millieu des clameurs grossières? S'est-il brisé dans sa lutte stoïque contre les puissants? Son amour même, par les privations et l'attente sans fin qu'il lui impose, n'a-t-il point abattu ses forces? Toujours est-il qu'il est las :

La jeune Invention ne me visite plus ; Avant de leur revoir leurs ailes nuancées, J'ai besoin de couver bien longtemps mes pensives. De recueillir mes jours en cet unique emploi, Et de me souvenir, chère Adèle, de toi.

Ainsi, fervente encor, sans regagner Fivresso, Ma Muse à te chanter s'applique avec tendresse. Je m'y plais, j'y séjourne et m'y fais un abri.

Autrefois, plus hardi, il s'était élancé dans la môlée littéraire. Sévère pour les médiocres, il avait salué ceux qui lui semblaient grands, et parmi eux l'Autre, le mari poète qui célébrait Adèle. C'est ta louange, dit-il, qui

Se répéta surtout dans mes échos ravis ; De là je le connus, et de là je le vis.

Et il raconte alors la première entrevue. Elle était là, « à côté du génie », « un peu reine et déesse », dans son (^ sarrau du matin » ; elle tournait vers lui un regard fixe, qui lui fit baisser les yeux. Le grand poète parla : « son vaste discours » éblouit le visiteur. D'abord la jeune femme écou-

tait debout ; puis, lasse d^être attentive, machinalement occupée aux soins du ménage, elle rêvait. Quand Tétranger partit, il la salua trois fois, mais elle n'entendit point : son mari dut l'avertir. Et ce fut tout ! Ni lui ni elle ne pressentirent rien; leur cœur indifférent ne s'émut pas. Une telle pensée maintenant lui demeure incompréhensible. Il s'étonne, il s'écrie, il en appelle à tous les « maîtres d'amour » : vous, vous que j'admire et que je veux imiter,

vous, Dante, Pétrarque, harmonieux amants...

Vous qu'éclaira soudain votre objet nompareil Comme au matin d'avril un lever de soleil, Et qui solennisez Tan, et le mois, et Theure, La minute où le Dieu mit en vous sa demeure, Dites, comprenez-vous ce présage, et pourquoi Il fallut l'avertir et la tirer vers moi; Pourquoi ce fut ainsi durant deux ans peut-être. Nos regards s'effleurant sans qu'amour en pût naître; L'un pour l'autre incertains; Elle animée ailleurs, Distraite, et m'honorant parfois entre plusieurs; Moi, rien qu'à Lui, dévot à sa lyre sacrée; Trouvant là, sous son aile, Arqua, Tibur, Ascrée, L'univers ; — et d'en bas révérant le fruit d'or • Que l'ombrage profond lui gardait en trésor!

Et il continue ses questions sans pouvoir y trouver de réponse ^ .

i. Pièce VIIL

Pendant « bien près de deux années » il vécut ainsi, aspirant toujours, comme il l'avait fait depuis sa jeunesse, à la passion sacrée, à « cet amour profond, amer, désespéré », le dernier et l'unique : y aspirant, mais sans songer qu'un jour il le ressentirait pour elle. Il n'éprouvait qu'une amitié « pudique », et si parfois, le soir, en la quittant,

Heureux de son sourire et de ses doigts baisés,

il rentrait, « la lèvre et le front embrasés », s'il espérait alors devenir la proie heuropuse et consentante de l'Amour, « vautour sublime », il s'apercevait bientôt de son erreur et qu'il n'avait point reçu la blessure désirée. Non seulement il no sentait pas qu'il l'aimât, mais il ne sentait même point qu'il eût aimé l'aimera

Cependant, il s'abandonnait à mille faiblesses; son âme inconstante laissait « courir tous ses désirs » et de volages liaisons Tentraînaient au loin.

Tout me vint de l'aveugle habitude et du temps. Au lieu d'un dard au cœur, comme les combattants, J'eus le venin caché que le miel insinue, Les tortueux délais d'une plaie inconnue,

Page 1