‹ Le livre d'amour de Sainte-Beuve,Chapitre 28 sur 166 · Pièce Vlll · texte numérisé non relu

Pièce Vlll

« Ami, conseillons-nous, m'as-tu dit, dans le bien, Pour qu'en tous nos soucis et parmi nos orages La pureté se voie écrite à nos visages. »

Car de nouveaux « orages » avaient surgi. Leur tendresse réciproque n'avait pu échapper à celui pour qui elle était une offense; et, jaloux, il mit désormais un obstacle à leurs rencontres : l'un n'est plus admis à la maison ; l'autre est enfermée par « le sombre époux ». Alors, il leur fallut user de « ruses charmantes » pour se voir en cachette. Dans les intervalles de ces entrevues trop rares à leur gré, la bonne tante espagnole portait en secret de l'un à l'autre leurs doux messages. Sevré de sa présence, son imagination l'évoque, qui répond de loin à sa tendresse, et partage ses regrets comme ses espérances :

Elle est là, mon Adèle, oh ! je me la figure, Elle est là, je la vois, dans la vague posture D'une femme qui rêve, étendue à demi ; Le sombre époux renferme, elle rêve à TAmi ; Elle se dit qu'il l'aime et qu'il n'aime rien qu'elle. Qu'il veille obstinément sur l'amante fidèle, Qu'il l'avertit de vivre et de tout espérer, De ne plus obscurcir ses doux yeux à pleurer, Mais de s'ouvrir d'avance à la saison heureuse ; Que l'amour patient, à petit bruit, se creuse Mille détours certains, par où va son ennui, Qu'obstacles et soupçons, tout s'use devant lui,

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Et qu'en un cœur désert tarit la jalousie

Plus vite qu'en deux cœurs ses torrents d'ambroisie*

Le regard du jaloux s'aveugle en quelques jours;

Les amants se font signe et s'entendent toujours.

Voilà ce qu'elle songe, ô mon Adèle aimée;

Et son front s'éclaircit...

Lui, cependant, il se représente « les affreux tourments », T « amour forcené » qui a saisi la bienaimée et la « tord dans ses nœuds ». Il songe au supplice qu'elle endure, quand son « lion jaloux » redemande « son droit, sa part dans sa beauté », aux luttes qu'elle soutient contre « ses bras de fer », ^e refusant h lui, pour se réserver fidèle à Tami « qui ne veut et n'aura rien d'elle que son cœur ». Il s'attendrit à contempler en lui-même, « au prisme de sa foi », « au miroir de son cœur », son amie qui se désole et porte sur son visage défait les traces de son chagrin, ou bien qui s'anime et court au-devant de la bienveillante messagère porteuse des lettres attendues :

Je crois te voir bondir comme un faon altéré,

La presser, l'embrasser, et si de chambre en chambre

Elle fuit, tu la suis tremblant de chaque membre,

Ce que j'ai dit, ce que j'ai fait, et mon visage.

Et mon accent, s'il a semblé de bon présage.

Tu veux tout ; pour te plaire il faut tout repasser,

Et quand on a tout dit, tu veux recommencer.

N'est-ce pas vrai, dis-moi?...

Puis, des émotions présentes, sa pensée se reporte à toutes celles que son amie a déjà éprouvées, sans qu'hélas! il y ait été mêlé. Les confidences qu'elle lui a faites dans leurs longs entretiens de jadis, il les lui répète à son tour. Elle a aimé d'autres avant lui, sa mère, son amie, son mari, son enfant; mais il n'en est point jaloux, car il a la meilleure part :

Eux tous, ensemble ou tour a tour, D'an vague ou d'un profond ou d'un rapide amour

Aime les

Oui, — pourvu qu'entraînant et torrents et ruisseaux, Notre amour soit le fleuve unique aux larges eaux ;

— Oui, — si tu m'aimes plus que l'ombre de l'amie, Que ta mère, martyre au cercueil endormie,

Plus qu'un premier enfant ou qu'un suprême adieu. Que l'époux dans sa gloire, et ta fille, et ton Dieu!

— Oui, — si jusqu'à la mort, dans nos charmantes ruses. Aux plus divins moments de nos âmes confuses,

Tu me redis, le front contre mon sein qui bout: « Ami, j'ai tout senti, mais, toi, tu passes tout! »

Mais il s'arrête effrayé. Ne dépasse-t-il pas les bornes qu'ils se sont eux-mêmes imposées? Non : ils sauront se garder « du blasphème » et de la faute; jamais « la ceinture d'orne se dénouera »; un stoïque sacrifice les fera rester « dans le bonheur permis » ; et souvent, invoquant cette protectrice pour se mettre à l'abri de la souillure, elle le

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fera avec elle «aller au tombeau de sa mère*». Et les lettres se suivent. — Un jour, il la remercie du bien moral qu'elle lui a fait : Par toi, dit-il, j'ai retrouvé les pleurs; par toi, j'ai repris le goût de l'étude; par toi, j'ai rappelé l'inspiration; par toi, j'ai reconquis la vertu,

Car, loin de toi, quand aux doctrines De volupté sans frein ou d'ardentes ruines Toute mon âme allait pencher,

c'est toi qui m'as ramené à la voie droite^, — Un autre jour, par tristesse ou par coquetterie, elle lui a parlé de sa jeunesse qui s'enfuit, elle lui a montré des cheveux blancs « sur sa tête embaumée » ; et lui la rassure, jurant que jamais sa beauté ne fut plus parfaite ni plus touchante^. — Ou bien elle s'est plainte de la nécessité de lire en tremblant et de bien vite brûler les lettres que son mari ne doit point voir; il la console, il lui montre qu'il en est mieux ainsi, pour la durée et pour la beauté même de leur amour^.

— Pour obtenir qu'elle lui envoie le journal de son cœur, c'est lui qui lui envoie le sien : il se plaît à repasser avec elle leur passé commun, le long

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