AVERTISSEMENT VII
vivante et coQDue, vivant et illustre, son mari ; et sur tous deux rejaillissait la honte. La beauté des vers rachète-t-elle au moins ce qu'une indiscrétion si coupable a de pénible? Je crains que les seuls sentiments un peu nobles, comme les seules paroles un peu belles, ne paraissent, en fin de compte, ceux de Toffensé, et que l'auteur ne soit déçu dans ses espérances de gloire poétique. Au reste, voici l'histoire et voici des extraits du poème : les lecteurs pourront apprécier par eux-mêmes et la valeur littéraire et la valeur morale du Livre d'amour.
G. Michaux.
Lille, juillet 1904.
de Sainte-Beuve
Le samedi 11 novembre 18i3, la Hihiingraphie de la France publiait ces deux lignes :
5157. Livre d'amour. In-i2 de 4 feuilles 2 3. Imprim. de Porameret, a Paris. En vers.
Le mince volume, ainsi annoncé sans nom d'auteur et sans nom d'éditeur, passa totalement inaperçu. Il ne fut pas mis dans le commerce, et aucune réclame de libraire ne vint attirer l'attention sur lui. Le poète lui-môme, — contrairement à Tusage de ses confrères, — fit preuve d'une excessive modestie et ne parut guère soucieux d'obtenir la gloire : aucun critique ne reçut et ne lut son œuvre, ou du moins, s'il en est qui la lurent, aucun d'eux ne la signala à ses lecteurs dans un journal, dans une revue, dans un livré. Une telle indifférence* Tensevelit tout de suite, que personne, semble-t-il, ne
fut curieux d'en prendre connaissance : il y a quelques années encore, lorsque j'ai consulté à la Bibliothèque Nationale l'exemplaire du dépôt légal, il n'était môme pas coupé ; — et sans doute il ne Test toujours pas, car, pour la singularité du fait, je l'ai lu en écartant les feuilles, sans y mettre le coupe-papier.
Pourtant ce livre anonyme, secret, mystérieux, est devenu célèbre; que dis-je? il est plus que célèbre, il a fait scandale. Si peu de gens l'ont vu, tous en parlent. Les critiques, qui traitent de la poésie française au temps oîi il a paru, en connaissent au moins la plus grande partie, et quand ils agitent certains grands noms de la période romantique, ils ne manquent pas d'y faire des allusions discrètes. Les bibliophiles h l'affût en guettent les rares exemplaires; et si l'un d'eux vient à paraître dans une vente publique, il est disputé à coups de billets de banque. Il y a bien là de quoi justifier une étude spéciale de ce petit recueil.
Et, pourquoi hésiterait-on maintenant à la faire ? Le XIX® siècle est clos : la première moitié en est déjà loin de nous. Ceux à qui l'exhumation du Livre d'amour pourrait être humiliante ou pénible ont disparu, et leurs cendres aujourd'hui sont froides. D'ailleurs, — par une justice immanente de la morale, — si quelqu'un doit sortir diminué de cette
étude, c'est celui qui a écrit le livre et qui, le publiant, a pris toutes ses mesures pour qu'un jour la postérité le connût et en connût Tauteur. Au contraire, rhomme que le libelle devait frapper le plus cruellement est, en somme, celui qui gagne le plus à ce qu'il soit divulgué : parce qu'on ignorait la vérité complète, de vagues soupçons, des préventions obscures erraient autour de son nom, gênant ceux-là mômes qui étaient le plus disposés à lui être favorables. Des faits mieux établis, il apparaîtra qu'en fin de compte, malgré ses défaillances, ce n'est pas lui qui eut le vilain rôle.
Le Livre d amour est un petit volume în-12, à couverture de papier vert, contenant 108 pages, plus deux feuilles pour le titre et le faux-titre. Au recto du faux-titre, il n'y a que ces mots :
— au verso, une épigraphe tirée du Dante {Enfer^ chant V, épisode de Francesca, 35) :
Amor cKa nullo amato amar perdona ^
Dante.
Le titre porte seulement :
Paris 2 i843
et au verso :
Imprimerie de Pommeret et Guenot, rue Mignon, 2'*.