Livre cVamow\ pièce VIII
Me dites de m'asseoir ; nous causons; je commence A vous ouvrir mon cœur, ma nuit, mon vide immense, Ma jeunesse déjà dévorée à moitié...
Elle, de le consoler; puis de se plaindre a son tour : sans doute elle a des « enfants bénis que la joie environne », « un époux, son orgueil, son illustre couronne » ; pourtant, sans cause, elle n'est pas pleinement heureuse.
Vous ajoutez Triste, et tournant au ciel votre noire prunelle : « Hélas ! non, il n'est point ici-bas de mortelle Qui se puisse avouer plus heureuse que moi ; Mais à certains moments, et sans savoir pourquoi, Il me prend des accès de soupirs et de larmes; Et plus autour de moi la vie épand ses charmes, Et plus le monde est beau, plus le feuillage vert, Plus le ciel bleu, Tair pur, le pré de (leurs couvert, Plus mon époux aimant comme au premier bel ûge. Plus mes enfants joyeux et courant sous l'ombrage, Plus la brise légère et n'osant soupirer.
Plus je me sens aussi ce besoin de pleurer. »
Et lui, il voit dans cotte mélancolie le vague instinct de rinfini, le sentiment obscur de la brièvebî des joies humaines; mais, pour la rasséréner, pour la consoler au « milieu du bonheur » il invoque la foi religieuse, le souvenir des parents chéris, l'espoir que les enfants continueront le bien après nous
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sur la terre, et la conscience enfin qu'un « chaste devoir a réglé tous nos pas* ».
On serait tenté de s'écrier : le bon apôtre ! Ce serait, je crois, une méprise : il est sincère.
1. Consolations, I, avec l'épigraphe : « Notre bonheur n'est qu'un malheur plus ou moins consolé. » Ducis (mai 1829).
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Une femme sent vite le muet hommage d'un cœur silencieux ; et la plus pure en est flattée : cette part de mystère qui se glisse vagne^nent sous la règle austère suffit pour animer sans trouble et sans effroi chaque heure de ses joursK Elle jouit de sentir son pouvoir nouveau; en secret, elle Tessaye; à son insu presque, devenue plus exigeante, il lui semble qu'un peu de froideur est une trahison; et, sans prononcer les mot qu'elle ne voudrait point entendre, il faut que Tami s'excuse et implore.
Dès le mois de juillet, Sainte-Beuve, deviné, en est là; et le voici qui demande pardon. Il avait eu, parait-il, un mouvement d'impatience. On lui en tenait rigueur; on lui avait dit avec mélancolie : qu'il n'y a point d'amitié constante et sûre; qu'on a bien tort de croire en devrais amis, hors de sa mère, son père, son mari et ses enfants; que dans la bagarre de la vie, chacun tire à soi. lise récrie; mais, en se récriant, il se garde de révéler ce qu'il ressent
\. Livre cVaniour^ pièce VU F.
lot LE LIVRE D'AMOUR DE SAINTE-BEUVE
pour elle; il ne parle que A'ettx, Quoi ! dit-il, vous avez pu prévoir que
mon amitié pour vous, Oui, Madame, pour vous et votre illustre époux, Amitié que je porte et si Gère et si haute, Pourrait un jour sécher et périr par ma faute!
Il atteste ses sentiments : il s'est « donné » à son ami; il a « mis en lui son âme et sa tendresse » ; il est prêt à dépenser sa vie, « pour lui, pour ceux qu'il chérit ». Il atteste ses pleurs, et il attend Tindulgence :
Mais quand on vit, qu'on s'aime, et que l'un a pleuré, On pardonne, on oublie et tout est réparé *.
Vers l'époque où Sainte-Beuve parlait ainsi ^ M"* Victor Hugo et, sans le vouloir, lui laissait deviner l'état de son cœur, d'autres à ses côtés paraissent avoir commencé à le deviner également. Chez Victor Hugo, Sainte-Beuve avait rencontré Ulric Guttinguer- et il avait lu en sa présence des vers de Joseph Delorme. Ces deux « voluptueux
1. Consolations, \\A 3/»» V. H. (juillet 1829). - C'est là, on le sait, que se trouve le vers prophétique :
Quelque mortel outrage à l'honneur d'un ami, Voilà l'irréparable.