DATES ET AUTEURS XCI
vive et si éloquente des persécutions subies par les justes, sans laisser entrevoir une seule fois, au moins sous forme de prophétie, les persécutions et surtout la mort ignominieuse subies par leur chef, le juste par excellence, sans faire entendre des menaces contre les puissants ennemis du Christ, sans stigmatiser leur haine perfide? On ne comprendrait pas non plus qu'un chrétien eût laissé subsister des passages comme xlviii, 9; xc, 19; xci, 12; xcviii, 12, et en particulier, xciv, 10, où Dieu se réjouit de la ruine du pécheur, encore moins qu'il n'eût pas retouché lxxi, 14-17, où Dieu donne à Hénoch le titre de Fils de 1 homme * I
La thèse de l'origine chrétienne des Paraboles n'est pas beaucoup plus fondée, pour les mêmes raisons. Pour prouver l'identité du Messie des Paraboles et du Christ, il faudrait établir le double avènement de ce Messie, d'abord comme Messie humilié, puis comme Messie glorieux. On n'en donne aucune preuve décisive : les Paraboles ne connaissent que le Messie qui viendra juger à la fin des temps, au nom de Dieu et avec lui, environné de la splendeur et de la puissance divines. Elles ne savent rien de ce Christ crucifié, qui sera en toute vérité le scandale des Juifs. Hilgenfeld^ cite bien à l'appui de son opinion xlii. où nous voyons la sagesse descendre sur la terre pour y chercher une demeure, puis remonter au ciel. Mais il ne s agit dans ce passage ni de la sagesse divine, ni du Messie: il s'agit de la sagesse en général, que l'auteur oppose à 1 injustice dans une allégorie très transparente, comme on en trouve dans tous les recueils d'apologues.
Vernes ^ retrouve dans les Paraboles les préoccupations qui agitaient la deuxième ou la troisième génération de l'Église chrétienne. Des préoccupations analogues agitaient aussi les dernières générations juives qui ont précédé le
' Cf. Beei-, Bas Bach Ilenoch, 1900, p. 231 et i!32.
* Zeitschrift fur wissensch. Théologie, t. xxxv (1S92), p. i50.
' Histoire des idées messianiques , 1874, p. 266-270.
Christ. Il parle également des allusions directes que fait continuellement l'auteur des Paraboles à la personne de Jésus de Nazareth, mais il n'en cite pas une seule, du moins qui se rapporte à la vie terrestre de Jésus '.
Ces critiques ' allèguent encore que le Messie des Paraboles est inconnu aux autres apocalypses juives, et que le concept du Fils de l'homme n'appartient pas à l'apocalypse juive préchrétienne, et ils s'appuient sur Matth., xvi, 13, « qui dit -on qu'est le Fils de l'homme, » où ce titre serait donné comme inconnu jusque-là.
De ce que la doctrine messianique des autres apocalypses n'a pas atteint l'élévation de celle du Livre d'Hénoch, il ne suit pas que celle-ci soit d'origine chrétienne. Ce serait une prétention singulièrement peu critique que de vouloir ramener toutes ces productions au même niveau ou à une source unique, alors qu'elles sont l'écho de tant de traditions diverses. En réalité, le Messie d'Hénoch, pour être un Messie grandiose, n'en est pas moins un Messie juif. Il est dégagé de tout élément spécifiquement chrétien^, nous l'avons vu, et il est directement issu de l'Ancien Testament, bien que son concept soit ici beaucoup plus développé. Nous en trouvons les germes jusque dans Isaïe, IX, 5, et surtout dans Michée, v, l,et Daniel, vu, 13- 14*. Michée enseigne sa préexistence et sa puissance :
Et loi Bethléem Ephrata,
Petite pour être entre les milliers de Juda,
' SchmidL, Encyclopaedia hiblica, l. iv, 4711, ii'esl pas plus précis que ses devanciers. 11 glisse sur robjection tirc-c de l'absence dans les Paraboles d'éléments spécifiquement chrétiens, se contentant de dire que celte objection was met in part hy a référence to Ihe Enochian masque, m part by emphasis upon the important Christian ideas found in the book. Quelles sont ces idées chrétiennes? Il n'en dit rien. C'est là pourtant ce qu'il nous importerait de savoir.
2 V. g. Hilgenfeld, op. cit., p. 4'i5-46i.
' Cf. Stapfer, Les idées reliyieuses en Palestine, 1878, p. 5-9.
' Cf. Schijrer, Geschichte des jiidischen Volkes , t. ii , 3» édit. , 1898, p. 529; Gunkel, Zum reliyionsgeschichtlichen Verstàndnis des Neuen Testaments, 1903, p. 24-25.
DATES ET AUTEURS xciri
C'est de toi que sortira pour moi Celui qui f^oit être dominateur en Israël, Et dont l'origine est dès les temps anciens, Dès les jours de l'éternité.
C'est dans Daniel que Fauteur des Paraboles a pris sa première idée du Fils de l'homme , dominateur universel. Les Evang^iles eux-mêmes ne donnent pas ce titre comme un titre nouveau, pas même dans Matth., xvi, 43. Jésus demande quel est le personnage que les Juifs croient découvrir en lui, s'ils le reconnaissent pour le Fils de l'homme ou pour le Messie, mais non pas s'ils savent ce que c'est que le Fils de l'homme ou le Messie. Les mots « Fils de l'homme » ne se lisent pas d'ailleurs dans les passages parallèles des autres synoptiques : Marc, viii, 27, et Luc , IX , 18'.
Les tentatives de critique littéraire de Drummond, de Faye et Bousset sont plus que discutables. Privé des passages relatifs au Fils de l'homme , le texte des Paraboles , loin d'être meilleur , serait au contraire réellement mutilé et terne. En admettant même qu'il fût plus suivi, il ne faudrait pas en conclure qu'il serait plus voisin du texte primitif. Pour l'admettre, il faudrait supposer aux Sémites une rigueur de logique en matière de composition dont ils ne se sont jamais piqués. Sans doute, c'est tantôt Dieu et tantôt le Messie qui apparaît comme juge du monde, et nous pourrions admettre que nous avons ici deux traditions juxtaposées ou combinées par le même auteur, comme nous en avons rencontré si souvent dans le Livre d'Hénoch. Mais cela n'est pas nécessaire : ces deux conceptions, loin d'être disparates, s'accordent très bien; xlvi nous montre le Fils de l'homme marchant à côté de la « Tête des jours», qui l'a choisi pour juger et renverser les puis-
* Cf. Schiirer, Geschichle des jûdischen Volkes , t. ni, 3= édition, 1898. p. 202; Béer, Das Buch Henoch, 1900, p. 232; Baldensperger, Selbstbewusstsein Jesu, 1892; Dalman, Die Worte Jesu, 1898, p. 197-200; Lielzmann . Der Menschensohn, 1896, p. 42-18.
XCIV LIVRE D'HÉNOCn
sants*, partout ailleurs également le Messie ne juge que par l'autorité de Dieu et en son nom.
La plupart des critiques appuient leurs théories sur une base beaucoup plus solide, que Dillmann a très bien mise en relief^. Chacune des œuvres qui composent le Livre d'Hénoch a été écrite en partant du point où se trouvait son auteur relativement au passé. Sur ce qui s'est passé avant lui , surtout sur les événements contemporains , il écrit de l'histoire à peine déguisée sous la forme d'une apocalypse. Sur l'avenir dont il ne sait rien, il émet au contraire des vues vraiment apocalyptiques, de vagues prédictions , des espérances imprécises.
Partant de ce principe , ils échelonnent généralement la composition des différentes parties du livre sur un espace de cent ans environ , depuis le début du second tiers du ne siècle, jusqu'à 64 av. J.-C, avec beaucoup de divergences sur les points de détail, la date précise et l'ordre d'ancienneté des sections. Voici les conclusions qui semblent les plus sûres ou au moins les plus probables dans l'état actuel de la science.
]J Apocalypse des semaines, xcni + xci, 12-17, paraît un des morceaux les plus anciens. Dans sa description de la septième semaine, la dernière du passé, celle où il vit lui-
' Cf. Schûrcr, op. cit., t. m, p. 202, note 33. Bousset paraît avoir abandonné depuis son hypothèse. Dans son ouvrage Die Jûdische Apokalyptih, Berlin, 1903, p. 33, il écrit que dans les Paraboles le Messie, Kils de l'homme, est au centre de la prophétie, sans faire allusion aux prétendues interpolations ; ibidem, p. 36, il admet que la conception du Messie, Fils de l'homme, est antérieure au christianisme.
- Le progrès des doctrines nous fournirait une base beaucoup plus fragile; sur une période aussi jieu considérable, il ne suit pas une ligne droite inflexible, il subit de temps à autre des régressions marquées. On peut comparer à ce point de vue les Paraboles et la cinquième section. Les Paraboles ne remontent pas à une époque plus ancienne; cependant leur royaume est, à certains égards, moins spirituel que celui de la cinquième section. Cette section elle-même, dont la doctrine est si élevée sur quelques points, n'admet pas la conversion des Gentils, qui est prophétisée dans Y Apocalypse des semaines, de beaucoup plus ancienne pourtant. Voir supra , p. i.i et i.ii.