DATES ET AUTEURS
J. Chr. K. Hofmann 1 , Weisse 2 , Volkmar 3 et Philippi 4 ont soutenu que le Livre d'Henoch en entier etait d'origine chretienne, ou tout au moins avait ete compose apres la venue duSauveur(Volkmar 5 ). Weisse retrouve pourle fond dans 1'apocryphe la theorie de 1'ordre de la grace ou du salut, Heilsordnung, 1'eschatologie etla conception du monde du christianisme; il aurait fait plus sagement d'intervertir 1'ordre des facteurs et de retrouver dans le christianisme quelques-unes des doctrines du Livre d'Henoch, je ne parle pas de la theorie de 1'ordre de la grace . Les autres ne peuvent se resoudre a laisser citer un apocryphe par saint Jude ; a les en croire , ce n'est pas la citation qui vient du Livre d'Henoch, c'est le Livre d'Henoch qui vient de la citation : pour donner un fondement a la prediction que Fapotre met dans la bouche du patriarche et qu'on ne lit pas dans 1'Ancien Testament, on imagina de composer un Livre d'Henoch ou on insera cette prophetic, ce qui donnait au livre une plus grande apparence d' authenticity 6 .
Quelques auteurs , tout en reconnaissant que le Livre d'Henoch remonte en grande partie au judaisme prechrefcien , soutiennent encore Forigine chretienne des Paraboles. Ge sont : Hilgenfeld 7 , Vernes 8 , Kuenen , Tideman 10 ,
1 Zeitschrift der Deutschen Morgenland. Gesellschaft , t. vi, p. 87-91.
2 Die Evangelienfrage, 1856, p. 218.
3 Zeitschrift fur wissench. Theol., t. v, p. 46-73, etc. Voirsupra, p.Lxvin. ' Das Buch Henoch, 1868, p. 138-142.
b Selon Volkmar, une grande partie est Tceuvre d'un Juif, disciple de R. Akiba, vers 132 de notre ere. Voir supra, p. LXVIII. 8 Philippi, Das Buch Henoch, 1868, p. 138, 139.
7 Die Jiidische Apokalyptik, 1857, p. 91-184.
8 Histoire des idees messianiques, 1874, p. 70, 77,265-270. u Religion of Israel, 1874-1875, t. in, p. 265-266.
10 Theol. Tijdschrift, 1875, p. 261-296.
xc LIVRE D'HfiNOCH
Stanton { , de Faye 2 , etc. Hilgenfeld les attribue a un chretieii gnostique qui vivait entre Saturninus et Marcion 3 .
D'autres enfin, Bruno Bauer 4 , Bb'ttcher 8 , Hausrath, Drummond, Pfleiderer 6 , Bousset, etc., tiennent les Paraboles pour interpolees. Ainsi Hausrath 7 croit qu'elles ont ete teintees de christianisme par les traducteurs; Drummond 8 y decouvre un fond d'origine juive dans lequel un chretien a probablement introduit tous les passages messianiques, qu'il compare aux fragments noachiques; de Faye 9 les pretend interpolees ou corrigees par un lecteur chretien. Bousset elimine les passages de la deuxieme et de la troisieme parabole relatifs au Fils de l'homme, comme des interpolations chretiennes, sous pretexte que cette conception n'est pas juive et que le texte ainsi purifie est meilleur 10 . Heinrich Julius Holtzmann 11 declare pendante la question de la date des Paraboles, au moins des passages relatifs au Fils de l'homme ; il reconnait d'ailleurs que la plupart des critiques les placent avant le christianisme.
Le sentiment de J. Ghr. K. Hofmann, Weisse, etc., est aujourd'hui completement abandonne. Comment un chretien aurait-il pu composer ou seulement editer une oeuvre de cette etendue, si abondante en developpements sur le Messie et le royaume messianique, sans faire allusion a Jesus -Christ, a son histoire, a ses predications et a ses disciples 12 ? Comment aurait-il pu tracer une peinture si
1 The Jewish and Christian Messiah, 1886.
2 Les Apocalypses juives, 1892, p. 206-sq.
3 Get auteur aurait compose aussi CVI-CVIH, scion Hilgenfeld, Die Jiidische Apohalyptik, p. 180-181.
4 Kritik d. Geschichte, i, 1841, p. 402.
a De inferis, 1846, 501.
G Das Urchristenthum, 1887, p. 310-318.
7 Neulestamentliche Zeitgeschichte, t. i, 3 e edition, 1879, p. 191-193.
8 The Jewish Messiah, 1877, p. 17-73.
(J Les Apocalypses juives, 1892, p. 205-216.
10 JesuPredigt, 1892, p. 105;cf. Schmidt, dans Encyclopaediabiblica,1903, {.. iv, 4710-4711, qui renvoie i Drummond, dont il adopte les theories.
11 Lehrbuch der Neutestamentlichen Theologie, 1897, t. i, p. 75.
12 Cf. Dillmann, Da* Buch Henoch, 1853, p. XLIX, etc.
DATES ET AUTEURS xci
vive et si eloquente des persecutions subies par les justes, sans laisser entrevoir une seule fois, au moins sous forme de prophetic, les persecutions et surtout la mort ignominieuse subies par leur chef, le juste par excellence, sans faire entendre des menaces centre les puissants ennemis du Christ, sans stigmatiser leur haine perfide? On ne comprendrait pas non plus qu'un chretien eut laisse" subsister des passages comme XLVIII, 9; xc, 19; xci, 12; xcvm, 12, et en particulier, xciv, 10, ou Dieu se rejouit de la mine du pecheur, encore moins qu'il n'eut pas retouche LXXI, 14-17, ou Dieu donne a Henoch le titre de Fils de 1'homme l !
La these de 1'origine chretienne des Paraboles n'est pas beaucoup plus fondee, pour les me"mes raisons. Pour prouver 1'identite du Messie des Paraboles et du Christ, il faudrait etablir le double avenement de ce Messie, d'abord comme Messie humilie, puis comme Messie glorieux. On n'en donne aucune preuve decisive : les Paraboles ne connaissent que le Messie qui viendra juger a la fin des temps , au nom de Dieu et avec lui , environne de la splendeur et de la puissance divines. Elles ne savent rien de ce Christ crucifie, qui seraentoute verite le scandale des Juifs. Hilgenfeld 2 cite bien a 1'appui de son opinion XLII, ou nous voyons la sagesse descendre sur la terre pour y chercher une demeure, puis remonter au ciel. Mais il ne s'agit dans ce passage ni de la sagesse divine, ni du Messie; il s'agit de la sagesse en general, que 1'auteur oppose a Tinjustice dans une allegoric tres transparente , comme on en trouve dans tous les recueils d' apologues.
Vernes 3 retrouve dans les Paraboles les preoccupations qui agitaient la deuxieme ou la troisieme generation de 1'Eglise chretienne. Des preoccupations analogues agitaient aussi les dernieres generations juives qui ont precede le
1 Gf. Beer, Da& Bach Ilenoch, 1900, p. 231 et 232.
2 Zeilschrift fiir wissensch. Theologie, t. xxxv (1892), p. 450. :1 Histoire des iddes messianiques , 1874, p. 2&5-270.
XCII LIVRE D'HfiNOCH
Christ. II parle egalement des allusions directes que fait continuellement 1'auteur des Paraboles a la personne de Jesus de Nazareth, mais il n'en cite pas une seule , du moins qui se rapporte a la vie terrestre de Jesus '.
Ges critiques 2 alleguent encore que le Messie des Paraboles est inconnu aux autres apocalypses juives, et que le concept du Fils de I'homme n'appartient pas a 1'apocalypse juive prechretienne, et ils s'appuient surMatth., xvi, 13, qui dit-on qu'est le Fils de l'homme, ou ce titre serait donne comme inconnu j usque-Ik.
De ce que la doctrine messianique des autres apocalypses n'a pas atteint F elevation de celle du Livre d'Henoch, il ne suit pas que celle-ci soit d'origine chretienne. Ge serait une prevention singulierement peu critique que de vouloir ramener toutes ces productions au meme niveau ou a une source unique, alors qu'elles sont 1'echo de tant de traditions diverses. En realite, le Messie d'Henoch, pour etre un Messie grandiose, n'en est pas moins un Messie juif. II est degage de tout element specifiquement chretien 3 , nous 1'avons vu , et il est directement issu de l-'Ancien Testament, bien que son concept soit ici beaucoup plus developpe. Nous en trouvons les germesjusque dans Isaie, ix, 5, et surtout dans Michee, v, l,et Daniel, vu, 13- 14 4 . Michee enseigne sa preexistence et sa puissance :
Et toi Bethleem Ephrata,
Petite pour etre entre les milliers de Juda ,
1 Schmidt, Encyclopaedia, biblica, t. iv, 4711, n'est pas plus precis que ses devanciers. 11 glisse sur 1'olDJection tir(5e de 1'absence dans les Paraboles d'elements specifiquement Chretiens, se contentant de dire que cette objection was met in part by a reference to the Enochian masque, in part by emphasis upon the important Christian ideas found in the book. Quelles sont ces iddes chretiennes? II n'en dit rien. G'est la pourtant ce qu'il nous importerait de savoir.
2 V. g. Hilgenfeld, op. cit., p. 445-464.
3 Gf. Slapfer, Les idees reliffieuses en Palestine, 1878, p. 5-9.
4 Cf. Schiirer, Geschichte des jildischen Volkes, t. 'H, 3 e edit. , 1898, p. 529; Gunkel, Zum religionsgeschichtlichen Verstandnis des Neuen Testaments, 1903, p. 24-25.
DATES ET AUTEURS XClll
(Test de toi que sortira pour moi Celui qui floit etre dominateur en Israel, Et dont Forigine est des Jes temps anciens, Des les jours de I'eternite.
C'est dans Daniel que 1'auteur des Paraboles a pris sa premiere idee du Fils de I'homme, dominateur universel. Les Evangiles eux-m6mes ne donnent pas ce titre comme un titre nouveau, pas mme dans Matth., xvi, 13. Jesus demande quel est le personnage que les Juifs croient decouvrir en lui, s'ils le reconnaissent pour le Fils de Fhomme ou pour le Messie, mais non pas s'ils savent ce que c'est que le Fils de I'homme ou le Messie. Les mots Fils de 1'honime ne se lisent pas d'ailleurs dans les passages paralleles des autres synoptiques : Marc, vin, 27, et Luc, ix, 18*.
Les tentatives de critique litteraire de Drummond, de Faye et Bousset sont plus que discutables. Prive des passages relatifs au Fils de rhomme , le texte des Paraboles } loin d'etre meilleur , serait au contraire reellement inutile et terne. En admettant mme qu'il fut plus suivi, il ne faudrait pas en conclure qu'il serait plus voisin du texte primitif. Pour 1'admettre, il faudrait supposer aux Semites une rigueur de logique en matiere de composition dont ils ne se sont jamais piques. Sans doute, c'est tantot Dieu et tantot le Messie qui apparait comme juge du monde, et nous pourrions admettre que nous avons ici deux traditions juxtaposees ou combinees par le meme auteur, comme nous en avons rencontre si souvent dans le Livre d'Henoch. Mais cela n'est pas necessaire : ces deux conceptions, loin d'etre disparates, s'accordent tres bien; XLVI nous montre le Fils de I'homme marchant a cote de la Tete des jours , qui 1'a choisi pour juger et renverser les puis-
1 Cf. Schiirer, Geschichte des jiidischen Volkes , i. HI, 3 Edition, 1898, p. 202; Beer, Das Bach Henoch, 1900, p. 232; Baldensperger, Selbstbewusstsein Jesu, 1892; Dalman, Die Worte Jesu, 1898, p. 197-200; Lietzmann, Der Menschensohn, 1896, p. 42-48.
xciv LIVRE D'HENOCH
sants 1 , partout ailleurs egalement le Messie ne juge que par Tautorite de Dieu et en son nom.
La plupart des critiques appuient leurs theories sur une base beaucoup plus solide, que Dillmann a tres bien mise en relief 2 . Ghacune des oeuvres qui composent le Livre d'Henoch a ete ecrite en partant du point ou se trouvait son auteur relativement au passe. Sur ce qui s'est passe avant lui, surtout sur les evenements contemporains , il ecrit de 1'histoire a peine deguisee sous la forme d'une apocalypse. Sur 1'avenir dont il ne sait rien, il emet au contraire des vues vraiment apocalyptiques , de vagues predictions, des esperances imprecises.
Partant de ce principe , ils echelonnent generalement la composition des differentes parties du livre sur un espace de cent ans environ , depuis le debut du second tiers du n e siecle , jusqu'a 64 av. J.-G., avec beaucoup de divergences sur les points de detail, la date precise et Fordre d'anciennete des sections. Voici les conclusions qui semblent les plus sures ou au moins les plus probables dans 1'etat actuel de la science.
L' 'Apocalypse des semaines, xcm + xci, 12-17, parait un des morceaux les plus anciens. Dans sa description de la septieme semaine, la derniere du passe, celle ou il vit lui-
1 Cf. Schiirer, op. cit., t. in, p. 202, note 33. Bousset parait avoir abandonnd depuis son hypothese. Dans son ouvrage Die Judische Apokalyptik, Berlin, 1903, p. 33, il ecrit que dans les Paraboles le Messie, Fils de I'homme , est au centre de la prophdtie , sans faire allusion aux pretendues interpolations; ibidem, p. 36, il admet que la conception du Messie, Fils de 1'homme, est anterieure au christianisme.
2 Le progres des doctrines nous fournirait une base beaucoup plus fragile; sur une periode aussi peu considerable, il ne suit pas une ligne droite inflexible, il subit de temps A an Ire des regressions marquees. On pent comparer a ce point de vue les Paraboles et la cinquieme section. Les Paraboles ne remontent pas a une epoque plus ancienne; cependant leur royaume est, a certains <5gards, moins spirituel que celui de la cinquieme section. Gette section elle-meme, dont la doctrine est si elevdesurquelques points, n'admet pas la conversion .des Gentils, qui est proph^tisee dans V Apocalypse des semaines, de beaucoup plus ancienne pourtant. Voir sujirn, p. 1.1 ct LI i.