DU LIVRE ETHIOPIEN D IIENOCU
Hénoch semble adresser son discours à ceux qui se trouveront justes au jour de la réprobation des impies. Il raconte une vision dans laquelle il voit le déluge et le jugement de toutes les créatures-, mais les justes seront des dieux....
Les hommes procréent des filles qui sont belles; les Anges du ciel les voient, les désirent et se disent :
— « Choisissons des épouses parmi les filles » des hommes et engendrons des fils. »
Alors Samiasâ prend la parole en ces termes :
— « Je crains que vous n'accomplissiez point » votre projet et que je me trouve seul chargé » de ce crime. Jurons donc tous, en nous liant » par un mutuel anathème, que nous accom- » plirons notre résolution. »
Ils jurent, et descendent sur le mont Hermon, car ils lui donnèrent ce nom à cause de Fanathème auquel ils venaient de se dévouer (De Cnn hherem , dévoué à l'anathème).
Suivent les noms des chefs des Anges, au nombre de deux cents.
Ils s'unissent aux filles des hommes ; ils leur enseignent la magie et plusieurs autres sciences. Ces filles donnent le jour a des géants de trois cents coudées, qui dévorent le fruit du travail des hommes, de telle sorte que ceux-ci ne trouveul
plus de nourriture. Alors les géants se jettent sur les oiseaux , les bêtes sauvages, les poissons ; puis ils se tournent contre les hommes et finissent par se dévorer entre eux et boire leur sang.
La Terre porte plainte contre ces meurtriers.
Cependant Azaziel , un des chefs des Anges , apprend aux hommes à forger des glaives, des poignards, des boucliers et des cuirasses. Il leur enseigne le moyen de voir ce qui est derrière eux. (Il leur montre l'art de faire des miroirs). Avec son aide, ils fabriquent des bracelets, des parures , du fard pour le visage et les sourcils ; il leur apprend la teinture, la taille des pierres précieuses. Alors la fornication et l'impiété s'accrurent , et les hommes corrompirent toutes leurs voies
Cinq Anges implorent la vengeance du Seigneur en lui disant que lui, qui sait toutes choses avantqu'elles soient arrivées, n'ignore pas celles-ci.
Alors le Très-Haut envoie Arsayalalyôr au fils de Lamech.
— « Dis-lui, en mon nom , couvre ta tète;
» annonce-lui la fin du monde.,. Annonce-lui à » quelle condition il pourra se sauver , et sa » postérité s'établir sur toute la terre. »
Il dit encore à Raphaël de lancer Àzaziel dans les ténèbres, et de l'ensevelir sous des cailloux aigus et difformes de peur qu'il ne voie la lumière : au jugement dernier, il comparaîtra pour être envoyé dans le feu.
Il ajoute :
— « Purge la terre que ces Esprits ont cor- » rompue ; annonce-lui la vie ; dis-lui que tous » les hommes ne périront pas en punition du » mystère de toutes choses , publiquement dé- » voilé par les Anges gardiens qui ont instruit » leurs fils... »
Il dit à Gabriel :
— « Va trouver ces fils du péché ; qu'ils mar- » chent les uns contre les autres; qu'ils tombent » massacrés : l'éternité des jours ne luira point » pour eux... »
Il dit encore à Michel :
— « Va trouver Samiasâ et ses compagnons
» qui se sont unis avec des femmes pour se » plonger avec elles dans toutes les impuretés ; » lorsqu'ils auront vu leurs 61s égorgés et ceux » qu'ils aiment dévoués à la perdition, attache-les » pour soixante-dix générations sous les collines » jusques au jour du jugement et de leur perte. »
La suite du discours renferme le détail de la punition des mauvais Esprits et la promesse d'un nouvel âge d'or pour la terre.
« Tout arbre de délices , est-il dit, sera planté » dans son sein , et la vigne donnera du fruit à » satiété; toute semence confiée à la terre pro- » duira mille mesures pour une , et une mesure » d'olives rapportera dix mesures d'huile. »
Cet ordre est répété au scribe Hénoch ; et , lorsqu'il s'apprête à l'exécuter, les Anges le chargent de présenter au Seigneur leur plainte suppliante, parce que , dans la confusion de leur crime , ils n'osaient plus faire entendre leur voix ni même lever les yeux vers le ciel
Leur demande ne sera point exaucée ; Hénoch est ravi dans les deux.
«... Les nuées me tenaient embrassé, dit-il; » un nuage plus léger m'emportait : la course des » étoiles et la foudre me glaçaient de frayeur, et le » souffle des vents me roulait ça et là. Il m'em- » porta de nouveau dans le ciel jusqu'au pied » d'un mur bâti des pierres de la grêle et entouré » de langues de feu. Mes craintes redoublaient; » cependant je traverse les flammes et m'appro- » che de la maison.
»> Je l'ai dit : les lambris et le sol étaient des » pierres de glace. Le toit était formé d'étoiles » errantes et de foudres entre lesquels on voyait
» des chérubins enflammés
» J'entre dans cette demeure brûlante comme a le feu , froide comme la glace. On n'y pouvait » goûter aucune des douceurs de la vie1. La » crainte m'investit ; tremblant , je tombe sur ma » face ; je vois comme en songe un palais beauo coup plus vaste... Là, brillent une grandeur, » une gloire , une magnificence que je ne saurais » décrire....
(1) Littéralement : « aucune douceur, aucune \ie. »
» J'aperçus un trône élevé , semblable aux » charbons ardents et plus éclatant que le so- » leil; on entendait les voix des chérubins, et » des fleuves de flammes s'échappaient de ce » trône où les regards ne pouvaient s'arrêter. Là, » le Dieu grand siégeait dans sa gloire; son man- » leau brillait plus que le soleil et semblait plus » blanc que la neige ; des myriades de myriades l » étaient devant lui. Les Saints qui l'entouraient » ne s'éloignaient ni le jour , ni la nuit , etc. »
Le Tout-Puissant confirme son arrêt. Comme Hénoch se relirait , une âme vient à se plaindre ; le patriarche demande à Raphaël : « Quelle est cette âme?» Celui-ci répond: «C'est l'âme d'Abel qui doit pleurer jusqu'au jour où l'âme de Caïn sera abolie de la face de la terre. »
Chemin faisant , il regarde par dessus les hauteurs du globe et il voit trois monts couverts de nard , d arbres odoriférants , de cinnamome et de papyrus. C'est le paradis terrestre, et
(l) D'Anges, sans doulr.
Raphaël lui montre l'arbre de la science du bien et du mal.... , etc. , etc \
Ces citations suffiront , je pense , pour donner quelque idée du livre attribué en Ethiopie au patriarche Hénoch. Divers écrivains l'ont considéré comme les annales des diables , et ce n'est point à tort que le chevalier Bruce a dit que, dans plusieurs de ses parties, il ressemblait à l'Apocalypse. De traduction en traduction , l'original doit être énervé, défiguré; il est probable qu'il ne manque pas d'une certaine élévation , mais il faut être au moins Ethiopien pour en faire un livre canonique.
(1) Essai sur la Littérature des Hébreux, tome III, page 309. Grand Dictionnaire de la Bible, par Simon, tom. I, p. 468. Bibliolheca sacra, de Sixte de Sienne, tom. I, p. 87. ^rEIârungen ter f)etïigen ©cfcrift, tom. v, p. 409. The holy Bible explain'd, tom. H, p. 29.
DU LIVRE HÉBREU d'hÉNOCH SUR l'aMITIE.
Le Livre d'Hénoch, que j'ai essayé de traduire, ne fait nullement partie des ouvrages attribués au Prophète du déluge par les Éthiopiens et les Mahornétans. Il est probable qu'il n'aura été ainsi
nommé que parce que la fantaisie en est venue à l'écrivain israélite. En effet, on pourrait l'appeler avec autant de raison IDK^PD *\2D le Livre de Soc rate , puisque le patriarche n'y joue pas un rôle plus important que celui du philosoph e grec.
Ce petit Ouvrage, resté inédit jusqu'à ce jour, est la paraphrase du commencement de la Disciplina Clericalis , composée en latin par *3^ HTSD VWD Rabbi Moïse Séfardy ou Pierre Alphonse, d'après les proverbes , les allégories et les fables des philosophes arabes les plus estimés l,
(1) « Propterea libellum compegi, partim ex proverbiis philosophorura , et suis castigalionibus arabicis et fabulis , et versibus , partim ex animalium et volucrum simili tudinibus. Huic libello nomen infungens , et est re , id est Clericalis disciplina. Reddit enim Clericum disciplinatum » (Disciplina Clericalis, p. 6).
Il existe en langue romane trois versions différentes de la disciplina Clericalis, savoir une en prose et deux en vers. L'une de ces dernières a été imprimée en 4760 par Barbazan et en 1808 par Méon. Regrand d'Aussi en a donné l'analyse. La seconde traduction en vers
11 est vraisemblable qu'il aura été mis en hébreu par un des anciens co-religionnaires de l'auteur; cependant, si Ton pense que Moïse Séfardy était très versé dans la connaissance de la Loi et du Thalmud et qu'il écrivait avec une égale facilité dans le style de la Bible ainsi que dans celui de la Mischna, on ne trouvera pas improbable qu'il ait traduit lui-même, dans la langue de ses pères , une partie de l'ouvrage qu'il avait composé dans un idiome européen. Au reste, je n'émets cette opinion que comme une simple conjecture , et je laisse aux lecteurs instruits le soin de décider jusqu'à quel point elle peut être valable.
Rabbi Moïse Séfardy (c'est-à-dire l'Espagnol) naquit en 1 062 à Osca ouHuesca, dans leroyaume d'Aragon, et mourut en 1110, selon CasimirOudin. On lit dans la chronique d'Alberic , moine
a été imprimée pour la première fois en 1824 aux frais de la Société des Bibliophiles, qui a également publié en 1834 la version en prose.
des Trois-Fonlaines, qu'il se fit baptiser à l'âge de quarante-quatre ans, le jour de la fête de Saint Pierre , en 1 106 , d'où il prit le nom de Pierre , auquel il ajouta celui d'Alphonse en l'honneur d'Alphonse VI , roi de Castille et de Léon , qui voulut bien être son parrain et le nommer son premier médecin '.
Le conte du Philosophe qui n'avait qu'un demi-ami et Y Histoire de deux incomparables amis, forment le développement des conseils renfermés dans le Livre d'Hénoch. Ces deux narrations ont donné lieu à une multitude d'imitations plus ou moins heureuses , dont j'ai cru devoir
(1) Voyez, pour plus de détails, la savante notice sur Pierre Alphonse et ses ouvrages , publiée par M. de Labouderie , en tête de la Discipline de Clergie , édition delà Société des Bibliophiles français (Un vol. in-8°. Paris, 1834), et celle non moins complète de M. Schmidt. « Pétri Alphonsi Disciplina Clericalis jum erfïen » Spîûï $er<mggegeben mit Sinfettung unb ?(nmerf ungen t » tfon 5t\ SSBitL 23ûI. ©c&roifct, etn SBctirog jur ©efc&ic&fe » î>er romûnîifctyen SitUratur. » Berlin, 1827, un vol. in-4°.
publier ci-après une liste aussi complète que possible.
I. Legrand d'Aussy a fait paraître , d'après un texte en langue romane dont il ne cite point le manuscrit, la traduction d'un conte intitulé : Du Prud'homme qui donna des instructions à son fils. aliàs : Du Prud'homme qui n'avait quunami' .
Un bourgeois de Rome , considéré par sa noblesse et son mérite, et profondément versé dans les lois , avait un fils d'environ quinze à seize ans qui s'était fait , grâce à la douceur , à la générosité de son caractère, un assez grand nombre d'amis , c'est-à-dire, selon l'expression du Trouvère , « de ces amis dont le monde est rempli, de ces gens qui vivent des sottises dautrui et qui vous en imposent par leurs protestations séduisantes jusqu'au moment où vous les mettez à l'épreuve. «xVffligé de voir son fils se perdre dans
(1) Fabliaux, contes, fables cl romans du XII' et du XIII» siècles, traduits par I.o^rand d'Aussy, 3« édition, (orne III, page V2ïi.
la société d'hommes aussi perfides , le vieillard essaya de lui adresser quelques exhortations au sujet de la confiance illimitée qu'il leur accordait si imprudemment ; mais , à toutes ses sages remontrances , le jeune homme répondit qu'il était sûr de la sincérité de ses dix amis.
— « Si tu possèdes réellement dix amis , reprit alors le bourgeois , je ne te parlerai plus de l'argent qu'ils te coûtent: car,moi qui ai vécu soixante ans , je ne suis point, à beaucoup près, aussi heureux : malgré toutes mes recherches , je n'ai pu, jusqu'à présent, acquérir qu'un seul fidèle compagnon. »
La fin du conte est conforme au texte hébreu. Dans un autre manuscrit de la Clayette , le jeune homme, au lieu de porter chez ses amis un veau égorgé et de le faire passer pour le cadavre d'un homme qu'il aurait tué , se dit cité à comparaître devant le tribunal de l'empereur pour se justifier d'un meurtre , et les prie de l'y accompagner afin de le défendre par leur témoignage.
Dans une autre version , qui est celle qu'a imprimée Barbazan ■ , la scène se passe en Arabie. Le vieillard s'appelle Lucinabe , et c'est au lit de la mort qu'il donne à son fils les instructions qui forment le fond du fabliau. Le jeune homme prétend posséder plus de cent amis. C'est alors que Lucinabe lui dit que , durant le cours de sa longue carrière , il n'a jamais pu s'acquérir que la moitié d'un ami. Aussi , le conte est-il intitulé : Du Preudome qui avoit demi ami2-.
Dans la Clericalis Disciplina et dans la Discipline de Clergie qui en est la traduction, la scène se passe également en Arabie , mais , ni le texte latin, ni la version en prose romane du XVesiècle, ne nomment le vieillard; toutes les fois qu'il en est
(1) Castoiement d'un père à son fils. Paris, 1760.
Fabliaux et contes despoëtes français des XI? , XII* , XIII , \l\ et XV* siècles (tom. II, p. 44). Paris, 1808, édit. revue par Néon.
I M moscril Je la bibliothèque du Roi , fonds de l'Abbaye Saint- Germain drs-Prés, iv 1830.
question , on lit Arabs et VArabien. Le texte hébreu l'appelle U^TIN Arwès ou Arwasch.
La version publiée par MM. Galand et De Cardônne l , d'après un texte arabe qui est sans
doute le même que celui du pUtlsaJl is-$£=>l3 ëliwIâJt 'i^lia fructus imperatorum et iocatio ingeniosorum d'Ahmed ben Mohammed3, n'offre aucune variante remarquable. Un riche négociant fait voyager son fils pour trouver un véritable ami , et le fils ramène cinquante compagnons, de l'attachement desquels il croit pouvoir répondre. Comme dans les narrations précédentes, le père propose une épreuve, mais, au lieu d'un veau , c'est un mouton qu'il tue, et il accompagne le jeune homme dans les visites que ce dernier fait à ses cinquante amis.
Le même conte se trouve dans les Heures de
(1) Mélanges de littérature orientale, lom. I, p. 78.
(2) Je dois cette remarque à la communication qu'a bien voulu me faire, de l'ouvrage de Ahmed ben Mohammed, un illustre Savant, M. Quatremère , dont la bonté pour ses élèves égale les vastes et, profondes connaissances.
récréation de Guichardin1, et dans les Novelle di Granucci2.
II. \J Histoire de deux incomparables amis, dont l'un des épisodes rappelle l'histoire de Stratonice, et la fin, la Ballade de Schiller intitulée : bie SBiîrgscfcaft 3 , se trouve également, avec quelques changements :
Dans les Mille et un jours ;
Dans les Cent nouvelles Nouvelles de Mme de Gomez 4 ;
Dans les Fables de La Fontaine, sous letitre des Deux Amis 5 : la scène se passe au Monomotapa ;
Dans les Contes du même auteur 6. On lit aussi, sous le titre des Deux Amis , une plaisanterie qui, ainsi que le remarque Legrand d'Aussy,
(1) Tome III , page 145.
(2) Tome I , cinquième Nouvelle.
(3) £>C$iHcr'0 sammtltc()e gforftj édition de Stuttgard, p. G3.
(4) Tome \, \ingl-huitierne .Nouvelle.
(5) Fables de La fontaine, lom. 11,11?. \ in, fable onzième.
(6) Contei de La Fontaine,
blesse tout à-la-fois les mœurs et la vraisemblance ;
Dans Giraldi, Deçà quinta '.Un mari est condamné à mort ; sa femme se rend dans la prison, et, comme Mme de Lavalette, lui fait prendre ses propres vêtements à l'aide desquels il s'échappe ; mais elle est condamnée à mourir pour lui. Au moment où elle monte sur Féchafaud , l'époux paraît pour la sauver. Le gouverneur , homme impitoyable , veut les faire périr tous deux ; heureusement le roi , informé de leur mutuel héroïsme , leur accorde grâce pleine et enlière.
Cette nouvelle rappelle le dévouement de Mme Lavergne , qui voulut partager le sort de son mari, le commandant de Longwy , condamné à mort pendant la Terreur, et l'action non moins admirable du généreux Aved de Loizerolles , qui monta dans le tombereau de Fouquier Tinvilie à la place de sonfils que l'on conduisait à la guillotine ; Dans le Décameron de Boccace % les deux
(1) Page 444.
(2) Dixième Journée, cinquième Nouvelle.
amis se nomment Gisippus et Titus, l'un est Athénien, l'autre citoyen de Rome; leurs aventures sont conformes à celles des textes arabe et hébreu. Toutefois, le noble sacrifice de Gisippus ne s'opère qu'au moyen d'une substitution faite à la faveur des ténèbres ;
Dans la Bibliothèque du Théâtre français ■ , Hardi et Chevreau en ont fait une tragi-comédie , d'après la version de Boccace ;
Dans la Clericalis Disciplina2,
Dans la Discipline de Clergie*;
Dans les Fabliaux, Contes, Fables et Romans du XIIe et du XI II* siècles, traduits ou extraits par Legrand d'Aussy4;
Dans les Fabliaux de Barbazan , sous le titre des Deux bons Amis loiax 5;
(1) Tome I , page 351.
(2) Édition de la Société des Bibliophiles français, deuxième OOûte. Édition de M. Schmidt, même conte.
(3) Idem, deuxième conte.
(4) Troisième édition , tome III , page 230.
(5) Édition revue par Méon , tome II, page .')2.
Dans te manuscrit de la Bibliothèque du Roi , fonds de l'Abbaye Saint -Germain -des- Prés , n° 1830, même titre, même texte.