A VILLEMAIN
Sainte-Beuve fit probablement la connaissance de Villemain au Globe. Nous n'avons aucun renseignement sur leur entrée en relations. Nous savons seulement qu'en 1828, Sainte-Beuve pensait à entrer dans l'Université, avec l'appui de Villemain (1). Il suivait ses cours l'année suivante, comme le montre le passage suivant de l'article qu'il lui consacra en 1836 :
«... Combien de fois, au temps même de ces cours nourrissants où nous nous rafraîchissions avec toute la jeunesse, vers 1829, encore émus de sa parole que nous venions de quitter si éloquente, ne l'avonsnous pas retrouvé, esprit tout divers et inépuisable de grâce dans ses causeries nouvelles ? J'ai souvenir de quelques promenades d'alors et de bien des discours sensés, fleuris, mélancoliques un peu... (2) »
et il parait bien qu'une certaine intimité existait entre eux. En juillet 1829, Villemain le présenta à Chateaubriand (3).
Il est incontestable que ces causeries avec l'illustre professeur de Sorbonne eurent une grande influence sur l'esprit de Sainte-Beuve (4). Quelques années après, il écrivait ces lignes qui nous semblent expliquer ce qu'il admirait en lui:
(1] Lettre à Loudierre du 22 décembre 1828, dans Corresp., t. I, p. 13, et Mi chaut, Sainte-Beuve avant les Lundis, p. 147.
(2) Portraits Contemporains, t. Il, p. 392.
(3) Cf. Lettre à l'abbé Barbe, du 26 juillet 1829, dans Nouvelle Con'espondance, p. 14, et l'article du 15 mai 1844 sur Chateaubriand (Portr. Contemp., t. I, p. 75).
(4) Cf. G. Michaut, op. cit., pp. 5, 117, 118, 119, 339.
« Le plus célèbre critique littéraire de notre temps, M. Villemain, sut à merveille concilier (et c'est là son honneur) les principales traditions de l'ancienne critique avec plusieurs des résultats de la. nouvelle, et fondre tout cela sur un tissu historique plein de brillant et de charme (1) . »
Nous devons à une très aimable communication de M. Abel Ferry, l'un des descendants de Villemain, de pouvoir faire connaître quelques lettres qui lui furent adressées par Sainte-Beuve, et nous lui en adressons tous nos remerciements.
La première lettre, de J830, est, pour la psychologie de Sainte-Beuve, d'une importance qui n'échappera à personne :
Ce dimanche 34 janvier 4830.
Mon cher Monsieur Villemain,
Cette lettre est pour vous, pour vous seul, et vous le comprendrez bien quand vous l'aurez lue. J'ai vingt-cinq ans; je sens que les années se passent sans rien apporter de meilleur à ma destinée et surtout sans calmer mon âme. J'ai un grand désir d'aller, de voir, de changer, de savoir ce que c'est que le monde et la vie; j'en ai besoin pour le peu que je puis faire; je veux essayer si ce ne sera pas un moyen de m' apaiser. D'un autre côté, je suis tenu ici à la glèbe, il me faut vivre, gagner de l'argent par des articles de quinzaine en quinzaine, et au bout de l'an si j'ai quelques cents francs d'économies, cela me mène à faire une échappée de six semaines, d'où je ne rapporte que des regrets et des sensations étouffées. Par la [disposition des choses et le concours des circonstances, je suis à la veille de m'installer plus que jamais dans cette vie insuffisante ; il ne tient qu'à moi de donner tout mon temps aux journaux et d'y créer à ce qu'on appelle mon talent une certaine position. Mais, vous l 'avouer ai-je, cela me répugne horriblement; cela me semble un gaspillage des dons de Dieu. Après une vie pleine d' œuvres, on peut finir parla, se reposer dans cette variété amusante et s'y laisser aller sans trop de remords. Mais qu' ai-je fait, pour croire que je n'ai plus qu'à promener mes yeux sur les choses et dire à tort et à travers
(i) Article sur les Pensées de Pascal, du 1er juillet 1844, dans les Portraits Contemporains, t. V, p. 197.
mon avis sur ce qui vaut mieux que moi? Cette vie-là m* ennuie, me pèse, me flétrit mon peu de poésie; au moment de m'y enfoncer, je recule et je voudrais m'y soustraire, C est pour cela que je m'adressse à vous.
Si dans vos nombreuses relations vous entendiez parler de quelque prince russe y comte polonais, baron allemand, n'importe? qui voulût un gouverneur, un précepteur, n'importe encore? pensez à moi, je vous prie; que tout le tems ne soit pas pris, que f aie à moi un petit nombre cF heures par jour, cest assez; qu'il faille quitter Paris, voyager, se retremper ailleurs, cest tout ce qu'il me faut — ou encore, si dans quelque université allemande, si à Berlin, à Munich chez ce bon roi de Bavière, un professeur de littérature française pouvait trouver place, — vivre là, apprendre l'allemand, l'Allemagne, me serait bon et doux pour quelques années. — J'avais pensé, quand j'ai été à Londres, à V Université de Londres; mais cela n'a pu s'arranger et je préférerais le continent. Un mot de vous à M. de Humboldt, à M. Koreff, à M... (je mêle tous ces noms) pourrait me servir et m'éclairer sur les démarches à faire.
Il faut que j'aie bien confiance en votre amitié pour vous occuper ainsi de moi, en un moment où tant de soins plus chers vous prennent; mais vous ferez ce dont je vous prie à votre loisir, à la rencontre, et je vous en saurai dans tous les cas un gré infini. Ne dites mot de ceci à nos amis du Globe : ils croiraient que je veux les fuir, quand je me promets à eux; mais je ne veux fuir que moi, mes ennuis, ma paresse, ma plaine de Montrouge et mon horizon de l'an passé.
Mille amitiés,
Sainte-Beuve.
Mes humbles respects, s. v. p., à Madame Villemain.
La lettre est adressée à :
Monsieur VILLEMAIN,
20, rue Nationale d'Orléans.
Entre les portes Saint-Denis et Saint-Martin.