‹ Le Livre d'or de Sainte-BeuveChapitre 12 sur 45 · PARIS · texte numérisé non relu

PARIS

Ils avaient l'occasion de se voir, aussi les lettres étaient rares. Une recom-

mandation pour son ami Loudierre lui fut un motif d'écrire à Villemain (1), en 1836, de Précy où il était allé passer quelques jours :

Préey, ce 19 [aoû(\ 4836.

Mon cher Monsieur Villemain,

Ce n'est pas seulement à l'ami que je voudrais écrire aujourd'hui, c'est un peu à l'administrateur, ou plutôt je voudrais que l'ami se chargeât en vous de présenter et de traduire mon désir à cet administrateur que je ne me crois pas le droit d'aborder tout directement. C'est au sujet d'un de mes amis dont je vous ai parlé plus d'une fois, Loudières, et c'est autant une affaire d'équité que de bienveillance particulière, si j'ose vous dire ma pensée. Il est professeur suppléant depuis des années; il a remplacé en seconde depuis un an passé H. Dalynes qui va reprendre sa classe après les vacances. Ainsi il retombera à quelque classe probablement inférieure, et encore il ne l'aura pas d'une manière moins précaire. La manière dont il a fait cette classe de seconde répond, je crois, aux objections qu'on avait pu faire sur sa timidité; il a eu des prix, et à la manière dont Urne rend compte naturellement de ce qu'il fait quand je le vois, je vous assure que, sans parler de l'intérêt actif et singulier qu'il y met, il me semble qu'il doit y avoir peu de professeurs dans l'Université qui fassent leur classe avec plus de distinction, de nouveauté à la fois et d'exactitude. J'ai eu occasion de voir bien de ces professeurs et d'en connaître, qui ont des secondes ou même des rhétoriques ; combien il y en a peu qui ne soient pas superficiels et ne fassent pas leur classe en courant s'ils ont quelque esprit, ou qui ne soient pas routiniers et lourds s'il ont de l'application ! Loudières est à la fois un esprit très fin, sagace et sachant à merveille sa double antiquité grecque et latine. Il n'écrit pas, mais tant mieux pour sa classe, et ne faut-il pas de ces esprits critiques plus que productifs, qui voient l'inconvénient et les difficultés des choses plus que les facilités. Voilà que j'entreprends une apologie en règle auprès de vous, bien qu'à vrai dire il n'y en ait pas besoin pour lui. Pourtant, j'ai cru qu'il y avait quelque prévention non définie et

(1) Il lui avait consacré, en janvier de la même année, un article très bienveillant. (Portraits Contemporains, t. II, pp. 358-396.)

fessait de l'atteindre. Voilà une époque de renouvellement et comme il est probable qu'il n'aura pas sa seconde, si votre bienveillance , votre équité ne songe à lui, il va retomber encore et ne pas obtenir le rang qu'il mérite si bien.

Pardonnez-moi, mon cher Monsieur Villemain, de vous écrire toutes ces choses d'affaires; mais la dernière fois que j'ai vu Loudières à Paris, il m'a paru très attristé et préoccupé de cette destinée précaire à laquelle ses meilleures années se passent.

Je suis ici à la campagne, chez de bons amis que vous connaissez un peu, M. Gaillard et sa belle-mère. Je tâche d'y travailler en m'y reposant.

Je lis dans le Segraisiana, à propos de Mm* de Lafayette sur laquelle f écris quelques pages (1), qu'elle disait de Montaigne qu'on aimerait bien avoir un voisin comme lui. Pourquoi n'a-t-on pas tous les voisins qu'on aimerait? pourquoi le meilleur de la vie se passe-t-il à différer, à manquer de ce qu'on aurait voulu, à rêver au loin l'impossible, à ne pas jouir de tout ce qu'on aurait?

Veuillez présenter mes hommages à Mme Villemain et me croire votre

Tout respectueux et dévoué,

Sainte-Beuve.

L'année suivante, et probablement pour s'éloigner d'une affection disparue (2), Sainte-Beuve fit un voyage en Suisse, où il allait s'établir quelque temps après. C'est de la propriété de Juste Olivier qu est écrite la lettre suivante (3), pleine de mélancolie :

Aigle, vendredi [4837],

Je reçois bien loin votre aimable billet, si peu officiel; ce n'est pas par oubli que j'ai quitté Paris sans vous aller voir encore une fois à

(1) L'article sur Madame de Lafayette parut dans la Revue des Deux-Mondes du 4ep septembre 1836. {Portraits de femmes, p. 249.)

(2) Cf. G. Michaut, Le Livre d'Amour de Sainte-Beuve, Paris, Fontemoing, 4904.

(3) Elle n'est pas datée, mais nous savons que Sainte-Beuve passa à Genève en juillet (lettre à Mn>8 de Fontanes, du 26 juillet), et en août (lettre à Aug. Sauvage, du 45 août), Corresp., t. I, pp. 30-33. La lettre est donc de cette période.

Ville-d 'Avray ', mais, à force de traîner ce départ, J'ai vu qu'il était temps et je l'ai brusqué au point de tout faire en deux jours. J'ai vu bien du pays nouveau en pensant toujours à celui que j'ai laissé, et surtout aux personnes. Au bord du lac de Genève que j'ai déjà parcouru en bien des sens, il y a toutes sortes de pèlerinages politiques et littéraires auxquels je n'ai pas manqué. J'ai vu Ferney où le vieux jardinier m'a dit : « On ne vient plus tant, il ne vient plus tant d'équipages, je ne sais pas ce que ça veut dire. » Coppet m'a touché par la solitude et le deuil de ses ombrages, un jour que j'y ai rôdé seul. Une autre fois j'y ai diné avec Madame de Broglie qui y est, et j'ai vu les portraits de ces trois générations vraiment illustres : on venait d'y joindre celui de Madame de Broglie elle-même. Genthod, où a vieilli Bonnet, est près de là ; Byron, en face, de l'autre côté du lac, habitait non loin de Shelley. A Lausanne je me suis fait indiquer la maison où Gibbon a écrit, un soir, en vue du lac, cette page touchante que vous nous avez lue un jour. Hier, en passant à un endroit appelé Roche, on m'a montré la maison où le grand Haller avait longtemps vécu, intendant des salines. Vous voyez, mon cher Monsieur Villemain, que les lieux ne me font pas oublier les personnes : un nom qui se rattache à un site, beau d'ailleurs, en redouble pour moi le charme. Le souvenir poétique, le culte des lettres se mêle à celui de la nature qui, d'elle-même, deviendrait bien vite solitaire et sauvage. Ville-d" Avray, savez-vous, serait bien placé avec ses beaux arbres, entre Coppet et Genthod, par exemple; que ne puis-je l'y porter pour une demi-journée par un coup d'état de mon imagination ! J'ai un peu travaillé, chemin fesant, mais à des vers seulement ; je ferai de tout cela un petit recueil prochain (1). Je ne sais encore quand je retournerai à Paris; mais bien des attraits que le moindre éloignement réveillent, ne cessent déjà de m'y rappeler (2). Adieu, offrez à Madame Villemain mes dévoués hommages et croyez à toute mon amitié respectueuse et reconnaissante.

Sainte-Beuve.

— Un mot de vous qui irait par hazard à Genève, poste restante, serait une bien agréable surprise.

(1) Il s'agit des Pensées d'Août qui parurent au mois de septembre.

(2) Sainte-Beuve ne fit qu'une courte apparition à Paris; il retourna bientôt à Lausanne faire le cours sur Port-Royal.

Les Pensées d'août contenaient une longue pièce de vers adressée à Villemain (1).

En lui envoyant le volume, Sainte-Beuve l'accompagna de la lettre suivante :

Voici, mon cher Monsieur Villemain, ces vers nouveaux, et je veux y joindre deux mots de préface. On tient toujours à ce qu'on n'a pas, à ce qu'on a moins. Ce chapitre des vers m'occupe donc beaucoup, vous ne sauriez croire comme j'y vise sans en avoir l'air. Oh! si l'on pouvait atteindre quelque perfection de ce côté-là, si restreint et modéré que fut le genre, que ce serait beau ! Dans la première pièce, Pensée d'Août, j'ai tâché de faire une Épitre morale moderne ; Boileau en a fait sur /'Honneur, sur etc., j'ai voulu faire par rapport à ce tems-ci quelque chose d'analogue, et si je réussis à en composer une dizaine, peut-être mon dessein sera-t-il plus éclairé et justifié. Cette fois-ci c'est moins de l'épitre qu'un petit poëme dramatique. C'est l'application plus étendue de quelques-unes de mes idées sur la poésie réelle. Une grande sévérité de forme et aussi peu de convenu que possible, avec la vérité du fond, voilà à quoi j'aspire. Tout dans ce petit poëme a été pesé et élaboré en ee sens. J'ai voulu9 si je l'ose dire, rétablir la question après Jocelyn. L'illustre auteur en enserrant subitement dans son parc magnifique nos petits cottages a fait acte de haute poésie : même quand il essaie du réel, il surabonde, c'est un Roi qui se fait berger. La soie sous la souquenille. Ce genre de Voss ou de Crabbe que je voudrais établir chez nous, a été dépassé dans Jocelyn. Mon pauvre et maigre magister veut y revenir. Voilà ma préface, et mon petit prologue à vous public si bienveillant, — mais dites-moi bien votre avis, je vous prie, comme je vous dis mon faible.

Mille respects et hommages à Madame Villemain et à vous de cœur,

Sainte-Beuve.

Ce dimanche.

Subitement, les relations devinrent moins cordiales. Dès le 13 janvier 1839, Sainte-Beuve parlait, à l'abbé Barbe, de Villemain, et lui écrivait (2) :

(1) Inc. : « Oh! que je puisse un jour » Les papiers de Villemain en contiennent

une copie de la main de Sainte-Beuve.

(2) Nouvelle correspondance, p. 57.

« Toute ma relation avec lui est une perpétuelle coquetterie. Entre nous, chaque bonne grâce de sa part, pour mes amis, me coûte une louange littéraire qu'il lui faut payer. Or je suis à bout de cela, et décidé (pour une quantité de petites raisons trop longues à déduire) à lui tenir un peu rigueur et stricte justice à V avenir. »

Dans un article sur la Littérature industrielle^ du 1er septembre 1839, où il était question de la Société des Gens de Lettres, il mentionnait que Villemain en avait été président, et il ajoutait ces lignes qui sembleraient sincères :

« Je ne puis m'ôter de la pensée que le spirituel académicien n'ait accepté cette charge que pour avoir occasion, avec ce bon goût qui ne l'abandonne jamais et avec ce courage d'esprit dont il a donné tant de preuves dans toutes les circonstances décisives, de rappeler et de maintenir devant cette démocratie littéraire les vrais principes de l'indépendance et du goût. »

Si cette note explicative n'avait pas été piquée au-dessous :

« Tout ceci est sensiblement ironique. Le courage d'esprit est ce qui a toujours manqué le plus essentiellement à cet homme de tant de talent et de faiblesse (1), »

Le 10 septembre, la rupture était consommée par une lettre de Sainte-Beuve à Villemain, dans laquelle il lui disait qu'il rentrait à son égard « dans les termes d'une indépendance respectueuse, équitable, non plus amicale (2) », et qui se terminait « avec le regret de ne pouvoir se permettre de nommer une personne à qui d'ordinaire arrivaient par vous mes hommages ». Ses amis furent mis presque immédiatement au courant (3).

Cependant, en 4844, il semble y avoir eu réconciliation. Villemain propose Sainte-Beuve pour la croix (4), — en vain, d'ailleurs. Mais ce procédé a adouci

(1) Portraits Contemporains, t. II, p. 468. Et pourtant, quelques mois après, dans un article de la Hevue des Deux-Mondes, il parle des « deux volumes d'une littérature exquise et consommée », donnés par M. Villemain. (Portr. Contemp., t. H, p. 478.)

(2) Correspondance, t. I, pp. 98-100.

(3) Correspondance avec M. et Mm* Juste Olivier, p. p. Léon Séché, Paris, 1904, in-12, p. 177 [lettre du lep octobre], et p. 184.

(4) Cf. Correspondance, t. I, p. 124, et Séché, pp. 364-5.

le critique, et lorsque, quelques mois après, Villemain tomba dangereusement malade, Sainte-Beuve faisait part de ses regrets à Mm# Juste Olivier :

« Villemain, le plus bel esprit et le plus grand esprit littéraire de France... Cette tête, la plus lumineuse et la plus judicieuse... C'est une calamité pour tout ce qui pense... (1) »

Cependant les relations épistolaires ne reprirent pas : nous ne trouvons plus que deux lettres officielles.

Voici la première :

Septembre 1848.

Monsieur le Secrétaire perpétuel,

J'ai l'honneur de vous prier de faire agréer à V Académie ma démission de membre de la commission du dictionnaire, au sein de laquelle sa confiance m'avait appelé.

Ma reconnaissance pour les bontés de l'Académie est grande et je tâcherai de lui prouver que je m'en souviens toujours, en soutenant partout le plus dignement que je le pourrai, l'honneur qui s'attache à la qualité d'un de ses membres.

Agréez, Monsieur et cher Confrère; l'expression de mes respects.

Sainte-Beuve.

Un an après, Sainte-Beuve consacrait un long et flatteur article aux œuvres littéraires de Villemain (2).

De longues années s'écoulent : la correspondance se rouvre — pour se clore aussitôt — par une dernière lettre donnant, encore une fois, sa démission à la Commission du dictionnaire.

(1) 1er janvier 1845, Séché, p. 378. — Dans l'article du 12 juillet 1844 sur les Pensées de Pascal (Portraits Contemporains, t. V, p. 197), Sainte-Beuve avait déjà fait de grands éloges de lui. Dans son article sur Fauriel, de mai 1845 (Portr. Contemp., t. IV, p. 231), il le qualifiait de « critique célèbre, le plus littéraire et le plus brillant de tous ».

(2) 19 novembre 1849. Lundis, t. I, pp. 108-114, 120.

Parts, ce 2 janvier J8B3.

Monsieur le Secrétaire perpétuel,

Je vous prie de vouloir bien annoncer à l'Académie que je me retire de la commision du dictionnaire et que je donne aujourd'hui ma démission.

Veuillez agréer, Monsieur le Secrétaire perpétuel, l'expression de mon respect,

Sainte-Beuve.

Mais il n'y a plus d'amertume dans le cœur de Sainte-Beuve, et lorsque le nom de Villemain se retrouve sous sa plume, il lui rend pleine justice (1), et dans l'article qu'il consacre à l'Académie dans le Paris-Guide, en 1867, il célèbre le secrétaire perpétuel modèle que fut Villemain, en insistant sur son charme et son éloquence :

C'était un charme alors d'ouïr cette voix harmonieuse et dorée... c'est plaisir encore aujourd'hui de lire ou de parcourir ces premiers rapports tracés d'une plume élevée et brillante : on se sent véritablement dans une sphère étendue et supérieure où la lumière se joue (2).

C'est la dernière mention que j'aie pu retrouver de lui, et elle clôt leurs relations d'une manière bienveillante : Sainte-Beuve n'avait pas oublié le temps où Villemain accueillait ses confidences.

Félix Chambon.

(1) Article sur Ducis, du 9 mars 1863 (Nouveaux Lundis, t. IV, p. 329), sur l'Anthologie grecque, du 11 janvier 1864 (Idem, t. VII, 45). — Cependant, on trouve encore un coup de griffe dans Particle sur Viguier, du 7 novembre 1867, contre Villemain « ce grand et bel esprit, si libellai dans ses livres ». (Nouveaux Lundis, t. XI, p. 425-6, note).

(2) Nouveaux Lundis, t. XII, p. 416-17.

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