PREMIÈRES AMOURS DE SAFNTE-BBUVE AU PAYS NATAL
ment profond, à une tristesse sans objet pour la moindre contrariété ou la plus légère déception.
Ce qui devait arriver arriva au jeune Sainte-Beuve sans expérience de la vie. Étant en villégiature aux environs de Boulogne, à W. . . , dans le château du comte de X,.. (il n'est pas nommé) et, avec la disposition d'esprit que nous venons de décrire, il faisait des courses dans la campagne avoisinante, en quête d'aventures.
Il fit ainsi la connaissance du marquis de Couaën (déguisement breton en plein Boulonnais), qu'il présente comme un homme distingué, instruit, possédant une riche bibliothèque et dans le mouvement politique. Dans la vie de ce dépaysé, il signale certains épisodes de l'émigration, des réunions de conjurés, des complots avec les gentilshommes de la contrée. Avec le temps, Sainte-Beuve fit une cour discrète à la jeune femme du marquis et devint un familier de la maison. Nous ne nous arrêterons pas aux péripéties de cette liaison platonique, mais nous mentionnerons en passant, à titre de repères, un moulin à eau à proximité et plus loin la chapelle de Saint-Pierre-de-Mer, où Ton se rendait en pèlerinage.
Pourtant, de préférence, l'amoureux boulonnais portait ses pas vers le domaine de la GaMine, où l'attirait une charmante fille, Amélie de Linier, quinze ans, demeurant avec ses grands-parents du nom de Greneuc (encore un pseudo-Breton), ainsi qu'une enfant, Madeleine de Guémio, leur petite-nièce. Admis dans ce manoir, une croissante familiarité s'établit entre les jeunes gens : échange de tendresses, doux aveux, promesses d'être l'un à l'autre, rien ne manque à cette idylle... jusqu'au moment où Amélie, en vue d'un mariage, fut éloignée par les parents qui ne s'étaient aperçus de rien (1).
(1) Lire la pièce qui se trouve en tête des poésies de Joseph Delorme, sous le titre
Il ne s'agissait pas d'un simple flirt, toujours de mode, mais de sentiments vrais également partagés, d'un entraînement qui n'avait rien de commandé. Cependant, après avoir juré une fois de plus un souvenir éternel, Sainte-Beuve se trouva inconsciemment lancé vers d'autres amours.
Ainsi, il dit, à propos de Dante, dans la pièce xvui du livre des Consolations, dédiée à Antony Deschamps :
Que n'ai-je eu, comme lui, mes amours, à neuf ans? Mais quoi! n'en eus-je pas? n eus-je pas ma Camille, Douce blonde au front pur, paisible jeune fille Qu'au jardin je suivais, la dévorant des yeux? N' eus-je pas Natalie, au parler sérieux, Qui remplaça Camille, et plus d'une autre encore ; Fleurs qu'un matin d'avril en moi faisait éclore; Blancs nuages dont l'aube entoure son réveil; Figures que l'enfant trace à terre, au soleil!
L'attachement fut plus profond encore pour une de ses cousines, Mlle C..., à Boulogne. Voici ce qu'il écrivait à son égard, dans la pièce xxv du même ouvrage dédiée à Mademoiselle... en faisant allusion à notre ville.
demain je repars.
J'admire d'un coup d'oeil le fleuve, les remparts, La haute cathédrale et sa flèche élancée; Mais rien ne me tient tant ici que la pensée De ma jeune cousine, hélas! et de savoir Que je suis si près d'elle et de n'oser la voir.
Et sans savoir vraiment, tout rêvant de la sorte, Je me trouvais déjà dans ta rue, à ta porte ;
Premier amour, qui peint si fidèlement ces sentiments naissants, leur développement et la séparation des (Jeux amants.