LES PLAIDEURS
(i) Le Moniteur universel, 21 décembre 1868.
SÀINTE-BKUVE ET LA C0MÛD1K-FRANÇAISE 43
Mais pas plus que Théophile fJautier, Sainte-Beuve n'était là pour entendre ses vers. Cette consécration, par l'hospitalité de la Comédie- Française, fut donc une date dans la vie de Sainte-Beuve et elle restera une date aussi dans les souvenirs de la Comédie.
J'ai dit que Sainte-Beuve aimait ce grand théâtre. Il la bien prouvé. Je trouve de lui des billets h Edouard Thierry qui nous donnent le ton de sa correspondance avec l'Administrateur, en môme temps que» la marque de son gx>ûl (1) :
Cher Directeur,
Je suis insatiable. J'ai vu hier /'Œdipe Roi dans une loge dan née par Lacroix. Je désirerais pour demain vendredi une loge encore, une petite loge de k places, et pour ne pas être indiscret avec l'auteur, c'est a vous que je viens la demander. J'espère que vous m'excuserez. Tout à vous.
St8-Beuve.
N* il, rue Mont-Parnasse.
Ce jeudib août 4864.
Merci, mon cher ami% de toutes vos bontés. Grâce à elles, j'ai pu pleurer (car on pleure bon gré malgré) à Œdipe Roi, et rire au Médecin malgré lui presque en même temps (2).
Tout h vous.
Stk-Beuve.
Ce 43 août [1864\.
(1) On en trouvera la trace dans ses trop rares articles de critique dramatique, qu'il parle de Mademoiselle de Bcllc-hle (1830), de l'Ecole du Monde, de la Calomnie ou de Cosima (1840), de la Tutrtcc (1843) ou de la reprise de Bà'énice, avec Rachel (6 janvier 1844).
(2) Le vendredi 9 août, le spectacle avait été changé par ordre. « Honoré, dit le registre, de la présence de S M. l'Empereur et de ses hôtes : S. M. le Roi de Suède et son frère, le Prince Oscar », il se composait, à la place de la Suite d'un bal masqué et d'Œdipe Roi, renvoyés au lendemain, de Valérie, des Femmes sqvantes et du Médecin malgré lui. Sainte-Beuve assista à cette représentation et probablement à celle du lundi 12, dans laquelle Œdipe Roi fut donné avec le Bonhomme Jadis, ce qui lui permit, « presque en même temps », de rire avec Monrose-Sjmnarelle et de pleurer avec (ieffroy-OEdipe.
Mais, à propos de la Comédie-Française, où il aimait à aller « rire et pleurer », Sainte-Beuve avait dès longtemps dit son avis définitif, plaidant la cause du théâtre, alors si fort attaqué — comme toujours — et le saluant comme une des gloires de la France :
Le Théâtre-Français y disait-il, est et demeure, à travers toutes les vicissitudes, une grande école de goût, de bon langage, un monument vivant où la tradition se concilie avec la nouveauté.
Un petit nombre de choses anciennes sont restées debout en France à travers nos révolutions périodiques, et plus que périodiques; de ce nombre est ce qu'on appelle si justement la Comédie-Française.
Jamais la Comédie-Française ne parut plus au complet ni plus brillante qu'à la veille de Brumaire et en ces années du Consulat... Nulle institution ne contribua plus directement à la restauration de l'esprit public et du goût.
Le public français, qui a si peu de choses en respect, a gardé la religion du Théâtre-Français ; il y croit : à chaque annonce d'une pièce nouvelle, il s* y porte avec espérance.
Je définirais au besoin le Théâtre-Français d'après le rôle qui, plus que jamais, lui appartient, le contraire du grossier, du facile et du vulgaire.
Ce qu'il faut de plus en plus à la France, appelée indistinctement à la vie de tribune et jetée tout entière sur la place publique, c'est une école de bonne langue, de belle et haute littérature, un organe permanent et pur de tradition. Où le trouver plus sûrement qu'à ce théâtre? On y va voir et entendre ce qu'on n'a plus le temps de lire. La vie publique nous envahit; des centaines d'hommes politiques arrivent chaque année des départements avec des qualités plus ou moins spéciales et des intentions que je crois excellentes, mais avec un langage et un accent plus ou moins mélangés. Tout cela pourtant est voué par devoir et par goût à la parole et à l'éloquence. Où se former en se récréant? Sera-ce à voir les gracieuses esquisses, les charmantes Muettes des petits théâtres, où l'esprit tourne trop souvent au jargon ? Les salons proprement dits, les cercles du haut monde ont disparu, ou, s'il s'en rouvrait encore, ils ne feraientque retentir, tout le soir, de la politique du matin. Mais le Théâtre-
Français est là. Gouvernement, maintenez-le de plus en plus à l'état d'institution (1)... »
On reconnaîtra qu'en donnant à Sainte-Beuve la consécration d'une acclamation publique, l'Administrateur général ne faisait que payer une dette de reconnaissance. La Comédie avait même attendu dix-neuf ans pour l'acquitter.
Sainte-Beuve avait aimé, compris, défendu la Comédie-Française. La Comédie lui rendait en bravos ce que le grand critique du xix* siècle lui avait donné en juste et décisif témoignage. Et aujourd'hui c'est encore un remerciement qu'apporte pour le centenaire de Sainte-Beuve, au Maître immortel qui encouragea ses débuts, l'Administrateur actuel de la Maison où, avec le rire de Molière et les cris glorieux du Cid, on voit toujours couler les pleurs de Bérénice et les Larmes de Racine.
Jules Glaretie.
(1) De la question des Théâtres et du Théâtre-Français en particulier (Causeries du Lundi, 15 octobre 1849).
ce Chaque critique, dit quelque part Sainte-Beuve (1), se pourtrait de profil ou de trois quarts dans ses ouvrages. » Cela semble particulièrement vrai de lui-même. Sa personne est rarement absente de ses articles. Critique en quelque sorte a confidentiel », il saisit toutes les occasions de se révéler, ou dans sa vie, ou dans ses doctrines littéraires, ou dans ses opinions philosophiques et religieuses, que dis-je ? dans ses émotions privées et dans les secrets même de son cœur. Digressions avouées, parenthèses rapides, allusions plus ou moins voilées, notes sans cesse grossies d'une édition à l'autre, tout lui est bon pour nous parler de lui. C'est au point qu'avec des extraits habilement faits et disposés bout à bout, on composerait sans peine soit une auto-biographie matérielle, soit surtout une auto-biographie psychologique à peu près complète (2).
Mais ces sortes de mémoires indirects, nécessairement décousus et fragmentaires, n'ont pas suffi à son besoin d'épanchements. Dans ses articles, il ne pouvait tout dire ; et même il y devait précisément taire le plus ce qu'il eût le plus tenu à exprimer. Il y aurait eu une sorte d'inconvenance à y entasser les révélations les plus significatives sur le fond même de sa personne morale, §ur les causes, la
(1) Lundis, t. XI, p. 465, lix. — Cf. Cahiers, p. 34 : « Le plus souvent nous ne jugeons pas les autpes, etc. ».
(2) Voir l'article Sainte-Beuve dans les précieuses Table des Lundis, par Pierrot (Garnier) et Table des Nouveaux Lundis, par M. V. Giraud (Calmann-Lévy).
nature ou l'objet de ses sentiments les plus intimes et les plus mystérieux. Il y avait une impossibilité matérielle à y présenter ouvertement et pour ainsi dire tout nu son jugement littéraire ou moral sur les contemporains vivants, ses amis ou anciens amis, ses égaux ou parfois (socialement parlant) ses supérieurs, qu'il rencontrait à toute heure, et auxquels il ne pouvait décocher à bout portant son opinion sincère et totale. Et pourtant c'était une nécessité pour lui « d'écrire les choses ou les idées qui tourmentent, de s'en décharger sur le papier. » Il était de ces « personnes nerveuses ou d'un tempérament littéraire », pour qui « écriture, c'est délivrance (1) ».
Dans sa jeunesse, la poésie lui fut une ressource. Qu'il prêtât ses propres manières de voir et de sentir à un « double » imaginaire comme Joseph Delorme, qu'il découvrît sans détour le trouble de sa sensibilité dans ses Consolations; toujours est-il que c'étaient là des aveux personnels et qu'il se soulageait à livrer au public « la partie la plus directe et la plus sentante de son âme (2) ». C'étaient des confessions poétiques ; mais c'étaient bien des confessions.
Des confessions poétiques, on sait ce que c'est, et Goethe l'a franchement proclamé, quand il a mis pour titre à ses Mémoires l'expressive antithèse de Poésie et Vérité. C'est un mélange de choses réelles et de choses qui le sont moins : amplifiées, embellies, faussées par le poète, dont l'imagination achève et parfait ce que la vie a laissé inachevé et imparfait. Le jour vint où la vérité parée — c'est-à-dire déguisée — ne suffit plus à Sainte-Beuve. Les illusions en lui étaient tombées : l'illusion de croire qu'il se ferait par ses vers un nom égal au nom de ses plus grands rivaux ; l'illusion de croire que la vie était telle que l'avait rêvée sa jeunesse ; l'illusion enfin de croire que les autres hommes et que lui-même étaient tels qu'il se
(1) Port-Royal, t. IV, p. 493.
(2) Poésies, t. II, p. 132.
LA CONFESSION DE SArNT^E-BEUVE 51
l'était imaginé dans la première ferveur des amitiés et dans le premier essor des espérances. Alors, il ne voulut plus voir — et noter — que la vérité seule, l'humble vérité. La poésie céda la place à la prose; les pensées, qui dans sa jeunesse a lui venaient en sonnets », lui vinrent désormais « en maximes (1) », ou en réflexions désabusées. Et ne faisant plus de poèmes, — ou n'en faisant plus guère et avec peu d'espoir, — il fit un journal. Le 31 décembre 1834rsur la première page d'un petit cahier, il écrivait : « J'ai trente ans ; je commence à redescendre la pente, Je veux noter ici, chemin faisant, mille petits détails que ma mémoire perdrait et qui me plairont un jour comme souvenirs... (2) ».
Ce que c'était que ce petit cahier et ce qu'étaient les autres qui suivirent, comment ils étaient rédigés au fur et à mesure, on peut s'en faire une idée depuis que M. Séché, heureux chercheur, a lu et publié les sous-mains de Lausanne (3). Sans doute, Sainte-Beuve n'insérait pas dans son journal les mille petites recommandations qu'il note sur ses sous-mains pour ses amis Olivier : « Mais il n'y a pas besoin de meringues... » ou « II reste à payer à M. Ducloux, pour le cerclage... » Sans doute, il n'y inscrivait pas non plus les épisodes insignifiants de sa vie : « J'ai pris du lait à une heure » ou « Silence et sommeil au chaud ». Mais, avec la même ponctualité, la même méticulosité, il y reportait tout de suite (comme s'il eût eu la frayeur d'en rien perdre) toutes les pensées qui lui venaient sur lui-même ou sur les autres, et aussi, — puisqu'il n'était pas cloîtré dans sa vie ordinaire comme il le fut dans l'intervalle de ses cours à Lausanne, — tout ce qu'on disait de curieux ou d'inconnu, à lui ou devant lui.
(1) Portraits de femmes, p. 312, i.
(2) Lundis, t. XI, p. 438.
(3) Petit Temps, du 10 mai 1903.
Seulement, ceux qui tiennent de la sorte leur journal se dupent eux-mêmes. Ils croyaient que ce serait un dérivatif au besoin qu'ils ont d'exprimer leur pensée. Mais, une fois leur pensée notée de la sorte, fixée, dotée pour ainsi dire d'une existence indépendante, peu à peu le désir leur vient de la livrer au grand public. Ils ont écrit pour ne point publier; ils sont tentés de publier, puisque c'est écrit.
Sainte-Beuve en vint rapidement là. Dès 1836, à la fin du tome III des Critiques et Portraits littéraires, parmi des fragments d'articles, on le voit qui glisse une ou deux pensées personnelles (1). Elles sont très voilées puisque l'une, en prose, est attribuée à Diderot, et l'autre, en vers, à Hazlitt ; elles n'expriment que « d'une manière indirecte » les « propres sentiments » du critique (2) ; mais elles les expriment et ce sont vraisemblablement deux notules du journal dégmisées en pastiches. — Au mois de janvier 1840, en son nom cette fois-ci, mais pourtant sous le pavillon de La Rochefoucauld, Sainte-Beuve publie un certain nombre de ses pensées. Il affecte d'en faire un jeu, une espèce de gageure : l'envie d'écrire des maximes l'a pris « comme un rhume », à force de relire l'auteur des Maximes, et il est tout prêt à réfuter celles qui auront trop choqué (3). Et, sans doute, il y a bien en effet du jeu là-dedans ; mais il y a aussi des confessions réelles et des opinions non feintes. On n'en saurait douter, lorsqu'on voit certaines de ces pensées s'appliquer si justement à Sainte-Beuve lui-môme, lorsqu'on lit la note où il signale l'importance de tout l'article dans l'histoire de sa vie intellectuelle et morale (4), lorsqu'on remarque enfin qu'une 'des pensées a été sûre-
(1) Ces deux pensées personnelles : « Moi, disait Diderot... » et « Sonnet d'Hazlitt » ont reparu aux pages 514 et 515 des Portraits Contemporains (tome II). — Les autres morceaux, si je ne me trompe, sont tous extraits d'articles que Sainte-Beuve avait jugé inutile de recueillir en entier.
(2) Portraits Contemporains, t. II, p. 515 note.
(3) Portraits de femmes, pp. 312 et 321.
(4) Portraits de femmes, p. 321 noie.
nient inspirée au critique par son amour pour Mmo d'Arbouville (1). — Quant à ce que son journal pouvait contenir d'anecdotes difficiles à répéter ou de jugements impossibles à imprimer à Paris, il en confie le plus possible aux Chroniques parisiennes de la Revue Suisse, — en attendant qu'il aille à Liège en dire lui-même, de loin, tout ce qu'il peut sur Chateaubriand. — Une fois revenu de Liège et se sentant de plus en plus solidement établi dans sa chaire des Lundis, Sainte-Beuve prit plus de hardiesse encore. En 1852, au tome III des Portraits Littéraires, il insérait pour « ses habitués et ses amis » de nombreuses confidences (2). Quelques années après, se trouvant ajouter quatre nouveaux volumes à sa collection des Lundis qu'il avait cru terminer au tome XI, il lui fallut en retrancher la Table analytique désormais incomplète. L'occasion lui parut bonne pour y « vider tous ses cahiers » et il y versa pêle-mêle, non seulement de nouveaux aveux, mais encore une foule de libres jugements sur les hommes de son époque (3). — A partir de ce moment, il ne cessa guère de « mettre ses pensées où il pouvait », profitant de chaque édition nouvelle d'un de ses ouvrages, « comme d'un convoi qui part », pour « envoyer au public quelques mots qu'il lui importait de dire (i) ». Réédition des Portraits Littéraires, réédition des Portraits Contemporains, tout lui était prétexte à lirrer des fragments de ses mémoires, jusqu'au jour où il résolut enfin de donner tout un volume de ses notes, ses Cahiers. Ce n'était qu'un a échantillon » et il en promettait d'autres. La mort ne lui laissa pas même le temps de voir paraître celui-là (5).
(1) La xxxie. — Cette pensée est inscrite avec le titre : En vue d'elle dans la petite brochure de vers consacrée à M,,,e d'Arbouville (cf. G. Michaut, Sainte-Beuve avant les Lundis, p. 680).
(2) Portraits Littéraires, t. III, p. 540.
(3) Souvenirs et indiscrétions, p. 96 note.
(4) Portraits Littéraires, t. II, p. 525.
(5) Cahiers, p. 2 et note.
Ainsi le journal de Sainte-Beuve n'est pas imprimé tout entier. Mais il en a été publié, par lui-même ou par sa volonté, des morceaux assez considérables pour qu'on y puisse rechercher comment il s'est vu, comment il s'est connu, et comment, dans ces confidences explicites, directes, voulues, il a désiré être vu et connu par la postérité.
De l'existence seule du journal, des publications partielles mais nombreuses qu'en a faites Sainte-Beuve, de la nature des pensées diverses, — confidences personnelles ou jugements objectifs, — qui y sont consignées, on pourrait déjà tirer bien des renseignements significatifs. — Que Sainte-Beuve se soit attaché à ne rien laisser perdre de ce qu'il entendait, à recommencer sans cesse, à corriger, à compléter son analyse de l'âme et du talent des autres ou de son âme et de son talent propres, à exprimer par écrit tout ce qu'il découvrait en lui-même de plus intime; n'est-ce point suffisant pour nous révéler son ardeur à la poursuite de la vérité, son instinct de psychologue et de moraliste, son tempérament élégiaque? — Que, conservant dans ses papiers une collection de faits , d'anecdotes, d'appréciations capables de déplaire à tant de personnages encore vivants, il n'ait pu se tenir de la lancer presque toute dans le public ; n'est-ce point assez pour nous révéler l'esprit d'indépendance qui lui a rendu insupportables tous les jougs? — Qu'il ait porté peut-être ses jugements les plus sévères sur ceux-là mêmes qu'il avait dans sa jeunesse le plus admirés et aimés; qu'il se soit plu à signaler les tares et les faiblesses des plus illustres; qu'il ait aimé reproduire les plus vives critiques des rivaux sur les rivaux et, mieux encore, des amis sur les amis; n'est-ce pas l'indice d'une âme prompte à la désillusion, d'un esprit pénétrant, habile à déjouer les apparences, d'une disposition un peu chagrine à percer les mensonges des convenances, des camaraderies, des partis pris officiels et à jouir de les dévoiler? — Qu'il ait poursuivi avec acharnement l'emphase,
l'exagération, le charlatanisme, et aussi la grossièreté et la vulgarité, et encore l'étourderie ou la légèreté ; n'est-ce pas un signe que ces défauts-là sont précisément ceux qui le choquent le plus, que l'amour du naturel, le goût pour la délicatesse, le souci de l'exactitude sont au contraire ou les qualités qu'il possède ou celles qu'il aspire le plus à posséder? — Et même (pour descendre jusqu'à ces détails) qu'il note avec soin les citations heureuses, les idées de début ou de fin d'article, et qu'il amasse comme un trésor d'expressions et d'images dans lequel il puisera à l'occasion (1) ; cela n'aide-t-il pas à connaître les procédés de son esprit? — Mais de tous ces renseignements indirects je ye veux pas tenir compte maintenant. Mon seul but, ici, est de rechercher les quelques traits essentiels que nous révèle, sur Sainte- Beuve, sa confession explicite et volontaire.
« Pour qui veut connaître à fond un seul homme, un individu, tout trompe, tout est sujet à méprise, et l'apparence, et l'habitude, et les opinions, et le langage et les actions mêmes, qui, souvent, sont en sens inverse de leur mobile : il n'y a qu'une chose qui ne trompe pas, c'est quand on a pu saisir une fois le secret ressort d'un chacun, sa passion maîtresse et dominante. » Telle est la règle directrice que Sainte-Beuve s'imposait quand il voulait être sûr de bien apprécier un écrivain ; et c'est d'après cette « passion maîtresse » qu'il le rangeait dans l'une des « familles d'esprit » qu'il aspirait à constituer. Il a suivi aussi cette règle pour lui-même. Dans deux pensées, au premier abord étrangement contradictoires, il a nettement désigné sa famille et même sa sous-famille d'esprit :
« Je me fais quelquefois, écrit-il, un rêve d'Elysée; chacun de nous va rejoindre son groupe chéri, auquel il se rattache et retrouver
(1) Les exemples qui peuvent illustrer les remarques précédentes sont trop nombreux pour qu'il soit nécessaire de les indiquer. — Ici je songe à des notes comme celles des Cahiers: p. 143 : « Début d'article »; p. 145 : « A propos des éternels parallèles... »; p. 152 : « Pindare .. »; p. 153 : « La ville de Thèbes... », etc.
ceux à qui il ressemble : mon groupe à moi, je l'ai dit ailleurs, mon groupe secret est celui desadultères (mœchi), de ceux qui sont tristes comme Abbadona, mystérieux et rêveurs jusqu'au sein du plaisir et pâles à jamais sous une volupté attendrie. — Musset au contraire a eu de bonne heure pour idéal l'orgie, la bacchanale éclatante et sacrée... » (1). Voilà qui paraît clair: Sainte-Beuve est, selon lui-même, un voluptueux mélancolique.
Mais il dit ailleurs : « Il y a des hommes qui ont l'imagination catholique (indépendamment du fond de la croyance) : ainsi Chateaubriand, Fontanes; les pompes du culte, la solennité des fêtes, l'harmonie des chants, Tordre des cérémonies, l'encens, tout cet ensemble les touche et les émeut. — Il y en a d'autres qui (raisonnement à part) ont la sensibilité chrétienne et je suis de ce nombre. Une vie sobre, un ciel voilé, quelque mortification dans les désirs, une habitude recueillie et solitaire, tout cela me pénètre, m'attendrit, et m'incline insensiblement à croire (2). »
Comment cette « sensibilité chrétienne » se concilie-t-elle avec cette « volupté »? On remarquera que le fond de la croyance et les résultats du raisonnement sont expressément écartés, que l'expression s'oppose à celle « d'imagination catholique », et qu'enfin le commentaire en précise et en restreint la signification. Dès lors, « chrétienne » devient plus clair. Sainte-Beuve veut évidemment désigner par là les caractères extérieurs qui l'ont le plus frappé dans les formes religieuses que son expérience personnelle lui a permis de comparer au catholicisme, le protestantisme et le jansénisme : ce qu'elles offrent toutes deux de contenu, de volontairement réprimé ou même comprimé, une modestie ou une « médiocrité » expressément cherchée dans la tenue et dans l'allure, une flamme sans cha-
(1) Cahiers, p. 63. — I/idée était déjà dans les Lundis, t. XIII, p. 373, et dans les Nouveaux Lundis, t. III, p. 191.
(2) Portraits Littéraires, t. III, p. 543, vin.
leur apparente et sans éclat visible (1). La différence de la « sensibilité chrétienne » à « l'imagination catholique », c'est la différence de Joseph Delorme à René. La pensée de Sainte-Beuve, en somme, reviendrait à dire que, née d'un même épicuréisme, aussi sincère et peut-être davantage (2), sa mélancolie « rentrée » n'avait rien de comparable à la mélancolie hautaine et fastueuse de Chateaubriand.
Ce goût de la volupté ou — pour mieux dire — ce tempérament de volupté qu'il reconnaît en lui, Sainte-Beuve y semble attacher une importance considérable.
Par la volupté, il explique sa vie, les sentiments divers, ou contradictoires même, qu'il a ressentis aux différents moments de son âge. Sa jeunesse a eu le culte de ces « deux jeunes déesses, la Grâce et le Désir » (3). Elle a cherché l'amour : il se promenait le long de la haie « derrière laquelle » il pouvait y avoir quelque chose (4). Elle a été fîère de ressentir la passion : il s'est flatté, lui aussi, d'avoir de ces orages du cœur dont « les Adolphe et les René se croient le privilège » (5). C'est pourquoi, épris seulement du plaisir, il a repoussé la nature quand elle lui a insinué le mariage, par crainte des « épines et des soucis » dont a la vie de famille est pleine » (6). Mais la jeunesse s'est enfuie et la vie, sevrée du plaisir, s'est « décolorée » (7). Parfois, dans ce crépuscule, sa sensibilité naturellement « contenue » lui donne l'illusion du « contentement » (8) ; il « jouit
(1) Lundis, t. XI, p. 515, cxc : « Le bonheur moral et la vérité sous trois formes... Saint Paul ou Jésus, le sermon sur la montagne (circoncision des cœurs, — médiocrité de la forme, beauté rentrée et du fond)... »
(2) Peut-être davantage, puisque c'est la sensibilité et non Y imagination trompeuse qui entre en jeu.
(3) Portraits Contemporains, t. V, p. 467, xxxv.
(4) Portraits Contemporains, t. V, p. 465, xxxi.
(5) Portraits Contemporains, t. V, p. 462, xxn.
(6) Portraits Contemporains, t. V, p. 461, xir, xxi.
(7) Portraits Contemporains, t. V, p. 463, xxv; p. 464, xxvi, xxvn.
(8) Cahiers, p. 46.
d'une tristesse sévère » ; il accueille avec douceur les « deux hôtesses silencieuses » qui entrent sans avoir frappé, « la Philosophie et la Nécessité » (1); il aspire à la résignation du sage et il se figure presque y être parvenu (2). Parfois, et plus souvent, il s'abandonne aux regrets. Cette jeunesse, si féconde en voluptés, il en rappelle le souvenir avec amertume ; il en pleure les illusions, il en envie les espérances (3) : quelle déchéance il sent en lui (4) 1 quels bonheurs il a méconnus et manques (5)1 et qu'il est triste d'avoir vieilli (6), de n'avoir plus ni but, ni passion, ni désir (7) !
C'est par la volupté qu'il explique sa philosophie. « Dans ma jeunesse, ma philosophie m'est venue surtout par la volupté, par l'usage des plaisirs. Je m'explique : tandis que la plupart des philosophes, au moment où ils méditaient sur l'homme, sur l'àme, et sur la destinée, étaient comme on est dans les moments chastes et sobres, c'est-à-dire dans la plénitude de la vie et la surabondance de
(1) Portraits Contemporains, t. V, p. 467, xxxv.
(2) Portraits Contemporains , t. V, p. 465, xxx.
(3) Lundis, t. XI, p. 440, i, h; Portraits Contemporains, t. V, p. 460, xiif, xv, xvi; p. 462, xxiii.
(4) Portraits Contemporains, t. V, p. 460, xvi; p. 461, xvn, xx; p. 464, xxvm, xxix; p. 465, xxxn, xxxui, xxxiv.
(5) Portraits Littéraires, t. III, p. 540, n, iv, vi.
(6) Cahiers, p. 125. — Cf. Lundis, t. XV, p. 299 : « Que devenir, en effet, que faire, en avançant dans la vie, quand on a mis toute son Âme dans la fleur de la jeunesse et dans le parfum de l'amour? Aristote a beau nous dire que le corps est dans toute sa or ce de trente à trente-cinq ans, et que l'esprit atteint à son meilleur point dans Tannée qui précède la cinquantaine. Grand Aristote, parlez pour vous, pour les sages, pour les politiques, pour les orateurs, pour les critiques 1 Mais les tendres et fragiles poètes, quel triste quantième vous leur proposez là en perspective ! Il y a longtemps que l'arbre est dépouillé à la cime et que la sève n'y monte plus. » — Remarquer qu'en commençant son journal, Sainte-Beuve avait écrit : « J'ai trente ans, je commence à redescendre la pente... »
(7) Lundis, t. XI, p. 542, iv; Portraits Littéraires, t. III, p. 543, ix, x. — Il s'imagine n'avoir pas d'ambition (même littéraire), ou du moins ne l'avoir pas naturellement (Lundis, t. XI, p. 455, xxvm). Nous ne l'en croirons que sous bénéfice d'inventaire; mais cette illusion même ne conûrme-t-elle pas que la volupté, selon lui, était tout en lui ?
la source intérieure, c'est-à-dire encore dansleplus fortde l'illusion; — moi, sous le jour pâli du lendemain des plaisirs, dans cet ennui dont parle Lucrèce et qui révèle le fond, je voyais sans cesse le revers et la fin de tout, le néant que je sentais déjà et dont l'avant-goût n'est pas sans de mélancoliques délices : en un mot, ayant tout usé des plaisirs et chaque fois avec une tristesse de mort, j'étais (quand j'observais) dans une transparence, une limpidité légèrement glacée de l'intelligence et dans le minimum de l'illusion (1). » C'est la méthode de Salomon et d'Épicure ; et elle vaut mieux, selon Sainte- Beuve, que la pénible logique d'Hegel et de Spinoza (2).
Et naturellement, c'est aussi la doctrine de Salomon et d'Épicure; la doctrine de ceux qui, partis de la sensation, n'ont pu aboutir à autre chose qu'à la matière et au corps; la doctrine des matérialistes grecs et des « sensualistes » modernes; la doctrine de ceux qu'on appelle « sceptiques », parce qu'ils n'ajoutent pas foi à certaines théories, — comme s'ils n'ajoutaient pas foi à la leur. Sainte- Beuve a la sienne. Elle est fondée sur la science positive et sur l'observation des hommes; et il est convaincu qu'avec les progrès de la science, avec la connaissance toujours accrue de la nature humaine, elle se répandra de plus en plus (3). Elle se raccorde avec les théories du xvjiic siècle; et il s'indigne que des charlatans leur aient imposé un nom injurieux (4). Elle est directement opposée au christianisme; et il est intimement convaincu que le christianisme n'est en réalité qu'un « tour de force », une ruse inconsciente de l'homme pour s'élever au-dessus de lui-môme, une folie qui a réussi (5).
(1) Lundis, table, p. 43.
(2) Portraits Littéraires, t. III, p. 543, vu.
(3) Lundis, t. XI, p. 473, lxxi, lxxii; Portraits Littéraire*, t. III, p. 540, xxx; Cahiers, p. 33.
(4) Lundis, t. XI, p. 488, cxvi.
(5) Lundis, t. X, p. 473, lxxi; p. 494. cxxxui; table, p. 44; Portraits Littéraires, t, Il|, p. 840, ï ; Pgr(raits tfe femme*, p, 314, jx; Cahiers, pp, 81 f 86, 87, 68-6 ', 91,
Mais, en général, ce n'est pas à l'état de doctrine que sa philosophie est présente à son esprit. Comme « les preuves de Dieu métaphysiques », selon Pascal, ne servent aux hommes « que dans l'instant qu'ils voient cette démonstration » (i), sa théorie ne se coordonne et ne se lie, dans la pensée de Sainte-Beuve, « que dans l'instant qu'il » l'oppose aux théories contraires ou « dans l'instant qu'il » la rattache, pour la justifier, à tout un mouvement scientifique étranger à ses méditations habituelles. A l'ordinaire, elle n'existe pas en lui sous la forme d'un système, d'une belle construction d'idées qui s'expose et se transmet. C'est une disposition d'âme, « une espèce de sagesse à huis-clos et dans la chambre, qui ne s'enseigne pas, qui ne se professe pas, qui n'est pas une méthode mais un résultat, pas un début ni une promesse, mais une habitude et une fin et de laquelle il faut répéter avec Sénèque :Bona mens non emitur, non commodatur,ti est-à-dire qu'elle est une maturité toute personnelle de l'esprit » (2). Aussi Sainte-Beuve n'a-t-il que du mépris pour tous ceux qui se tuent a échafauder d'ambitieux systèmes et qui en tirent vanité. Ni en philosophie, ni en amour, l'arrivée ne vaut le voyage; aller droit au fait est le lot des « esprits grossiers »;le vrai, c'est le secret de quelques-uns; le plus délicat des plaisirs — et le plaisir des délicats — est de le connaître, de le goûter, mais non de le formuler ou de le prêcher : car il s'altère dès qu'on veut le mettre en action parmi les hommes (3). « J'ai tant de respect pour la philosophie, dit-il, que je crois qu'elle n'existe véritablement que chez celui qui la trouve et qu'elle ne saurait se transmettre ni s'enseigner » (4). Et ailleurs : « Soyons philosophes, ayons de la philo-
(1) Pensées (Brunschvicg), n° 543.
(2) Pwtraits Littéraires, t. H, p. 473.
(3) Portraits Littéraires, t. IH, p. 545, xvi.— Cf. Portraits Littéraires, t. III, p. 548, xxvm ; Portraits de femmes, p. 319, xxxix; Lundis, t. XI, p. 473, lxvii-lxxiii ; Cahiers, p. 50.
(4) Cahiers, p. 35.
sophie et même une philosophie, mais ne faisons pas de la philosophie » (1). Rien ne se justifie mieux qu'une pareille attitude. Si telle ou telle disposition morale est peut-être, dans la logique pure, la conséquence de telle ou telle philosophie, en fait, selon Sainte- Beuve, dans la vie réelle l'adhésion à une théorie n'est que la conséquence d'une disposition morale, d'un tempérament (2). — Et pour lui, il nous a dit quels étaient cette disposition morale et ce tempérament.
C'est par la volupté encore que Sainte-Beuve explique toute sa carrière littéraire, ses œuvres, les caractères qu'elles présentent et l'inspiration dont elles émanent. — Il a commencé par des poëmes ; mais ce n'a pas été, comme tant d'autres, par une espèce d'instinct; son chant, comme le chant des oiseaux « dépendait en effet et en entier des amours, » et a il a cessé avec elles » :
Ils chantent pour chanter, les élus de la Muse, Moi, je chantais pour être aimé (3) !
— Il a écrit des romans ; mais ce n'a pas été, comme tant d'autres, afin de reproduire l'infinie variété de la vie#humaine. Il n'y a dépeint que ses dispositions morales. Il y a idéalisé son g%oût du plaisir : « Dans Volupté, je me suis donné l'illusion mystique, pour colorer et ennuager l'épicuréisme » (4). Il y a chanté ses seules passions, soit ressenties, soit espérées et il a mis en quelque sorte son œuvre au service de ses désirs : « Pourquoi je ne fais plus de romans? — L'imagination pour moi n'a jamais été qu'au service
(1) Cahiers, p. 39.
(2) Et du genre de vie qu'a entraîné ce tempérament. Cf. Lundis, t. XI, p. 514, clxxxix : « Un homme qui a mal vécu n'a plus autorité dans les questions de destinée humaine et de haute vérité, car il a, tout bas, intérêt à une certaine solution plutôt qu'à une autre; il est juge et partie. — Un homme qui a bien vécu se sent plus libre dans sa solution : l'est-il davantage? »
(3) Poésies, t. 1. p. 282 et épigraphe. — Cf. Lundis, table, p. 44.
(4) Lundis, table, p. 43.
de ma sensibilité propre. Faire un roman pour moi, ce n'était qu'une manière indirecte d'aimer et de le dire (1). » — Il a écrit des articles de critique. D'abord, il en a fait une issue à sa sensibilité refoulée et, le plus longtemps possible, jusqu'à la fin, il y a main-* tenu une place pour la poésie (2). Plus tard — faute de mieux — son tempérament voluptueux y a trouvé de quoi se satisfaire; il est curieux de voir comme il emploie le mot de « plaisir » pour la définir : « La critique pour moi... c'est le plaisir de connaître les esprits » (3) ...« Je n'ai plus qu'un plaisir : j'analyse, j'herborise... j> (4) « Ma curiosité, mon désir de tout voir, de tout regarder de près, mon extrême plaisir à trouver le vrai relatif de chaque chose et de chaque organisation m'entraînaient... » (5) Jeune, il avait demandé à l'humanité de lui donner les jouissances qui onvenaient a son âge; vieux, il lui demande une jouissance plus terne, mais pourtant une jouissance : celle de l'observer (6). Jeune, il avait demandé aux Lettres de l'aider à atteindre une volupté placée en dehors d'elles; vieux, il leur demande de lui donner au moins les voluptés plus calmes qu'elles peuvent fournir (7).
Ainsi sa vie et la conduite de sa vie, sa philosophie et la nature de cette philosophie et la voie par laquelle il y est parvenu, sa littérature et le genre de satisfactions qu'il en a tirées et l'inspiration commune qui la lui a dictée; tout cela conduit Sainte-Beuve à se définir un « adultère » : un voluptueux, et, — pour préciser encore, — par une formule analogue à celle dont il avait défini Chateaubriand,
(1) Portraits Littéraires, t. 111. p. 541, v. — Cf. la même pensée, Lundis, table, p. 43.
(2) Portraits Littéraires, t. III, p. 546, xvm, xix.
(3) Cahiers^ p. 11.
(4) Portraits Littéraires, t. 111, p. 546, xx.
(5) Portraits Littéraires, t. III, p. 545, xv.
(6) Portraits Littéraires, t. III, p. 543, x.
(7) Et il les assimile ou les associe volontiers à des plaisirs physiques, tout au inoins iux plus délicats [Portrait» LUtéraires} U 1H, p. 348, xxvu).
— avec un ressouvenir peut-être de cette formule. — dans un sens un peu spécial qu'il faut bien entendre : un voluptueux à sensibilité « chrétienne ».
Mais, si une formule de ce genre suffît peut-être à exprimer tout entier un Chateaubriand, — un poète; elle ne suffît pas à exprimer un Sainte-Beuve, — un critique. Le poète, en somme, est, comme Lamartine, à des degrés divers, un a ignorant qui ne sait que son âme » ; il ne connaît que ses émotions et les sentiments que provoquent en lui les idées, les êtres et les choses; son œuvre ne reproduit que lui-même et l'Univers y apparaît, non tel qu'il est, mais tel qu'il a été vu et senti. Le critique, au contraire, sort de soi; il se pique d'en sortir; il doit en sortir; il pourrait à, la rigueur n'avoir ni un tempérament, ni une sensibilité, ni une imagination : il est tenu d'avoir une intelligence. « Voluptueux h sensibilité chrétienne » rend compte des poésies de Sainte-Beuve, de ses romans, des parties personnelles et confidentielles de sa critique; cela ne rend pas compte de son œuvre objective. Après avoir défini sa « famille d'esprit », en tant qu'un « esprit » est une âme ou un tempérament (pour Sainte-Beuve, c'est tout un), il faut encore définir sa « famille d'esprit », en tant qu'un esprit est une intelligence.
Car, s'il n'y a plus ici de pmsion dominante, il y a, selon Sainte- Beuve, une faculté dominante qui, une fois connue, explique et la voie choisie et les résultats obtenus. « De même qu'un arbre pousse inévitablement du côté d'où lui vient la lumière et développe ses branches dans ce sens, de même l'homme, qui a l'illusion de se croire libre, pousse et se porte du côté ou il sent que sa faculté secrète peut trouver jour à se développer. Celui qui se sent le don de la parole se persuade que le gouvernement de tribune est le meilleur, et il y tend ; et ainsi de chacun. En un mot, l'homme est instinctivement conduit par sa faculté à se faire telle ou telle opinion, à porter tel
ou tel jugement, et à désirer, à espérer, à agir en conséquence » (1). Cette pensée générale, Sainte-Beuve Ta un jour appliquée aux critiques, — et il est aisé de reconnaître, malgré leur anonymat, les écrivains auxquels il songeait, Villemain et Cousin : « L'homme ne fait jamais, en définitive, que ce à quoi il est obligé. Ceux qui ont la parole si prompte et si sûre sont tentés de rester un peu superficiels et de ne pas creuser les pensées. Ceux qui, en tout sujet, ont par l'éloquence une grande route toujours ouverte se croient dispensés de fouiller le pays » (2). A quoi était-il donc « obligé », lui? et quelle qualité de son esprit détermine le caractère de son œuvre critique?
Sainte-Beuve n'a point donné la formule de sa qualité dominante, comme il l'a fait de sa passion. Mais il se connaissait trop bien luimême et il s'analysait avec trop de sincérité pour qu'il ne nous soit pas possible de la déduire de ses aveux.
Et d'abord, il a expressément indiqué les limites de son esprit. « J'ai l'esprit étendu successivement, mais je ne l'ai pas étendu à la fois. Je ne vois bien à la fois qu'un point ou qu'un objet déterminé » (3). N'est ce pas dire que son esprit manque, non de pénétration ni de souplesse, mais de puissance et d'ampleur? N'est-ce pas nous apprendre, — si par hasard nous ne le savions pas, — qu'il n'a
(i) Portraits Littéraires, t. III, p. 548, xxv. — Voir la variante, Cahiers, p. 42.
(2) Portraits Littéraires, t. III, p. 547, xxiv. — Cf. Lundis, t. XV, p. 208 : « Quand on est critique soi-même, il est bien clair que, si l'on adopte une méthode plutôt qu'une autre, c'est qu'on y est conduit par sa nature et par ses réflexions; Ton est bien près, dès lors, d'avoir des objections à adresser à n'importe quelle autre méthode et, tout en se disant que, quand même on le voudrait, on serait peu capable d'en changer, on est fort tenté d'ajouter qu'il n'y a pas grand mal à cela, puisque la méthode qu'on suit est la meilleure et la plus vraie de toutes : sans quoi elle ne serait pas nôtre. II s'établit au fond de nous une sorte d'intelligence et de connivence presque forcée entre notre talent et notre jugement, surtout quand ce jugement porte sur l'objet même de notre talent habituel. »
(3) Cahiers, p. 39.
pas le goût des systèmes, qu'il ne se risque guère aux vastes tableaux d'ensemble? Et n'a-t-il point l'air de se déclarer lui-môme prédestiné aux portraits? — L'espèce de devise qu'il note un jour: « Écrire des choses agréables et en lire de grandes (1) », ne nous révèle-t-elle pas qu'il se reconnaît plus capable de réaliser, — et peutêtre aussi de sentir vraiment, — le joli que le beau? — Et enfin, si pas une seule fois il ne parle de son imagination, n'en devons-nous pas" conclure qu'il la savait médiocre?
Quand on lit, après cela, toutes les autres confidences qu'il nous fait sur la nature de son esprit, il me semble que le mot qui les résume, les contient ou les implique toutes, c'est curieux. — Curieux, Sainte Beuve l'est; et il le sait bien. Il écrit, en entassant les périphrases : « Ma curiosité, mon désir de tout voir, de tout regarder de près, mon extrême plaisir à trouver le vrai relatif de chaque chose et de chaque organisation... » (2) ; et nous l'avons entendu déjà qui définissait sa critique : c le plaisir de connaître les esprits » (3). — C'est parce qu'il est curieux, qu'il se livre sans relâche à son « étude infinie » de la nature humaine (4), demandant uniquement aux hommes « de se prêter encore quelquefois à son observation D (5), toujours appliquée « renouveler, rafraîchir perpétuellement son observation et sa vue des hommes, même de ceux qu'il connaît bien et qu'il a peints », afin de n'être pas exposé « à les oublier en partie, et à les imaginer en se ressouvenant » (6). — C'est parce qu'il est curieux que sa sympathie est universelle pour les idées et pour les hommes. La curiosité exclut Tétroitesse d'esprit :
(i) Portraits Contemporains, t. V, p. 467, xxxvn.
(2) Portraits Littéraires, t. III, p. 54,'», xv.
(3) Cahiers, p. 11.
(4) Portraits de femmes, p. 313, v.
(5) Portraits Littà-aires, t. III, p. 543, x.
(6) Portraits Littéraires, t. III, p. 547, xxn.
« Il faut faire place en nous pour un certain contraire (1). » Elle exclut l'ironie, « de toutes les dispositions de l'esprit, la moins intelligente » (2). Elle exclut l'envie : « Plus il y a de talents et plus j'en comprends et plus j'ai raison de dire : Mon affaire est bonne (3). » — C'est parce qu'il est curieux que cette universelle sympathie est inconstante. Quand, grâce à ces métamorphoses et à ces expériences qui lui constituent « un long cours de physiologie morale », il est arrivé à connaître, il n'a plus de but : alors il se détache sans peine pour aller chercher ailleurs son butin (4). « Critiques curieux, imprévus, infatigables, prompts à tous sujets, soyons à notre manière comme ce tyran qui, dans son palais, avait trente chambres; et on ne savait jamais dans laquelle il couchait (5). » — C'est parce qu'il est curieux qu'il se pique de ne « pas arrêter sa montre à une certaine heure » (7), mais au contraire de devancer le public (6), d'aller chercher des noms inconnus à lui révéler (8), de lui révéler même ce qu'il croit connaître, en sachant mieux lire et en lui apprenant à lire (9). — C'est parce qu'il est curieux qu'il a un tel mépris de l'inexactitude qui passe à côté de la vérité (10), une telle défiance des préjugés qui la couvrent (11), une telle colère contre les familles qui la dérobent (12). — C'est parce qu'il est curieux qu'il s'est fait une méthode si scrupuleuse. Il n'hésite jamais à revenir sur
(1) Cahiers, p. 146.
(2) Cahiers, p. 75.
(3) Portraits Contemporains, t. V, p. 457, it.
(4) Portraits Littéraires, t. III, p. 545, xv, xn, xm.
(5) Portraits Contemporains, t. V, p. 457, m.
(6) Cahiers, pp. 14, 34.
(7) Portraits Contemporains, t. V, p. 457, v.
(8) Cahiers, p. 131.
(9) Portraits Littéraires, t. III, p. 546, xvm.
(10) Cahiers, pp. 40, 55.
(11) Cahiei-s, p. 37.
(12) Cahiers, p. 138.
ses pas, à recommencer une enquête, à refaire un portrait déjà fait. « Pour comprendre un homme et pour le peindre, j'ai besoin de m'y reprendre jusqu'à deux ou trois fois. Qu'importe... pourvu que j'arrive au but qui est ici la vérité » (1). — C'est parce qu'il est curieux enfin qu'il use des méthodes scientifiques, qu'il introduit la physiologie dans la critique (2), qu'il étudie les origines et la race (3), qu'il classe les familles d'esprit : il veut aller le plus loin, le plus haut possible, ne s'arrêter que là où cesse toute explication, là où se dresse le dernier fait, irréductible à tout autre.
Mais on aura remarqué quelle est cette curiosité. Ce n'est pas la curiosité d'un Bayle qui muse et baguenaude en quelque sorte devant toutes choses; ce n'est pas la curiosité de l'érudit qui « recherche toujours sans rien trouver, enfile des éruditions sans les lier, entrevoit sans voir, ne part d'aucun principe et va sans aucun but »(4). Sa curiosité à lui, c'est uniquement la curiosité des choses humaines, la curiosité du moraliste.
Et c'est là, je crois, le dernier mot. La curiosité du moraliste avide du vrai, combinée avec le goût d'un épicurien passionnément voluptueux, mais délicat, unie à cette forme de sensibilité voilée que Sainte-Beuve appelle « chrétienne », c'est bien, me semble-t-il, ce qui caractérise et explique à la fois en lui et l'œuvre et l'auteur et l'homme.
G. Michaut.
(1) Cahiers, p. 139.
(2) Cahiers, p. 52; Portraits Littéraires, t. III, p. 546, xix.
(3) Cahiers, pp. 64, 70; Lundis, table, p. 39.
(4) Cahiers, p. 38 ; cf. pp. 25 et 44.
II me semble qu'on a pris l'habitude de parler un peu trop facilement de la « malignité », et même de la « jalousie » et de Y « envie » de Sainte-Beuve. Vous verrez que cette appréciation finira par passer dans les Manuels d'histoire littéraire. On peut lire déjà, vers la fin de l'article, d'ailleurs excellent, que M. Gustave Lanson a écrit sur Sainte-Beuve clans la Grande Encyclopédie :
« ..... Il a peut-ôtre un peu trop de joie à constater la faiblesse et les torts de Chateaubriand. C'est le petit côté de Sainte-Beuve : ses échecs de poète et de romancier lui ont laissé de l'aigTeur au cœur et un désir inconscient de trouver de petits hommes dans les très grands génies. Cette malignité, celte «jalousie », si l'on veut employer ce mot, il Ta eue à l'égard de Vigny comme de Chateaubriand. Il avait la dent mauvaise, on le voit par ses notes intimes. Il n'a pas rendu une pleine justice, ni de cœur joyeux, h Hugo, à Lamar- , Une, à Balzac. »
Soit. Mais d'abord il faut distinguer deux choses qui paraissent ici confondues : la façon dont Sainte-Beuve a jugé les écrivains, et celle dont il a jugé ou dépeint les hommes.
Sur ce dernier point, je suis tenté de l'absoudre immédiatement. Quoi qu'on mous apprenne des grands écrivains, il n'y a pas de quoi
nous scandaliser, puisqu'ils furent des hommes et qu'on ne nous en apprendra jamais rien qui ne soit humain, hélas! — Mais à quoi bon révéler leurs faiblesses ou leurs sottises cachées? — A quoi bon? Mais tout cela c'est de la vie, de la vie vraie, et rien n'est plus intéressant que la vie elle-même, fût-ce celle de l'homme le plus vulgaire. Or, il s'agit ici de types éminents de notre espèce. N'aimeriez- vous pas connaître dans le détail la vie passionnelle de Racine et de Molière?...
11 serait dommage, à mon avis, que Sainte-Beuve n'eût pas écrit Chateaubriand et son groupe et n'eût pas raconté telle séance de l'Académie où Vigny fut un peu ridicule. C'étaient, comme nous, de pauvres créatures. Pourquoi feindre de l'ignorer? Pourquoi les hommes de génie seraient-ils sacrés? Et puis qu'est-ce qu'un homme de génie? et où le génie commence-t-il?... Ajoutez qu'on ne s'est pas plus gêné avec Sainte-Beuve qu'il rie s'était gêné, par exemple, avec Chateaubriand. On ne nous a rien caché de ses mœurs de vieux célibataire. Est-ce donc qu'on l'a fait par « envie »?
J'aime de tout mon cœur les œuvres des écrivains illustres, mais je n'éprouve pas le besoin de respecter particulièrement leur personne. — Mais ce sentiment est odieux! — Hé! non, si je suis d'ailleurs disposé à accorder mon respect à ceux d'entre eux qui le méritent. Il est assez probable que la publication de la correspondance même la plus secrète de Corneille ou de La Bruyère ne les desservirait point : de quoi je me réjouirais sincèrement; Mais enfin, si je veux de la vertu, je sais où la trouver. Ce sera chez tel homme complètement obscur ou chez telle humble femme qui n'a jamais écrit. Je ne l'attends point des grands écrivains (ni des autres) ; et, dès lors, le bien qu'on m'apprendra d'eux me causera un plaisir mêlé d'un peu d'étonnement, mais la découverte de leurs défaillances ne leur fera aucun tort dans mon affection.
Au surplus, M. Lanson, ajoute dans un sentiment d'équité qui ne me surprend pas de sa part : « Il faut reconnaître que si les aigreurs
et la malveillance de Sainte-Beuve ont pu lui faire enregistrer le mai avec un plaisir trop évident, elles ne Font pm mené à le supposer à la légère,m à chercher moins patiemment la vérité. » Donc, absolvons-le.
Reste l'autre point : la prétendue malignité des jugements littéraires de Sainte-Beuve sur les grands écrivains de sa génération, sur ceux qu'il pouvait appeler ses « camarades ».
Je viens de parcourir de nouveau les Premiers Lundis et les Portraits contemporains. Lamartine jusqu'aux Recueillements , Hugo jusqu'aux Contemplations , Vigny, Musset, Sand, Gautier pour leurs premières œuvres, sont loués et môme glorifiés presque sans réserves, ou ne subissent que des critiques amicales, et qui, aujourd'hui encore, nous semblent justifiées. Même je trouve parfois dans ces études, — sur Notre-Dame-de-Paris notamment et sur les premiers romans de George Sand, — un excès de louange, qu'expliquait alors la nouveauté des ouvrages.
Sur Balzac seul, Sainte-Beuve est un peu strict, (encore qu'il n'hésite pas à employer le mot de « chef-d'œuvre » à propos (F Eugénie Grandet). Mais il faut reconnaître que Balzac a des défauts insupportables et qu'on ne peut oublier que par le plus farouche parti pris d'adoration, et qu'il fut lui-môme d'une atroce malveillance pour Sainte-Beuve.
Ce qui reste vrai, c'est que ces grands camarades de la première heure, Sainte-Beuve les a tous, si j'ose dire, « lancés », et qu'ils ne le lui ont pas rendu, n'en ayant sans doute pas l'occasion.
Plus tard, il est possible que son admiration pour quelques-uns d'entre eux ait molli, soit qu'ils aient changé, soit qu'il ait changé lui-même. Il se peut aussi que, dans certains cas, un retour sur soi, une comparaison non avouée de son sort avec le leur, ait incliné
Sainte-Beuve, sinon à l'injustice et à la malignité, du moins à une justice un peu avare. Mais d'abord il n'est pas facile de déterminer dans quelle mesure ce sentiment de « rivalité » secrète a influé sur son jugement. Et, si Ton prétend que, tout impondérable qu'il soit et réduit à ce qu'on veut, cet élément caché de la critique de Sainte- Beuve n'en existe pas moins, et si je finis par accorder qu'on a peutêtre * imperceptiblement raison, que de choses, après cela, n'y aurait-il pas à dire là-dessus !
Sainte-Beuve était parti avec les autres pour la gloire. Il avait fait beaucoup pour eux, et ils n'avaient rien fait pour lui. Il avait rêvé d'être, lui aussi, un grand poète et un grand romancier. Il avait tenté, dans Joseph Delorme, dans les Pensées (F Août, des vers originaux et une manière neuve. Il avait écrit Volupté, roman singulier et profond, (autrement intéressant, à mon sens, que les Cinq-Mars et même que les Notre-Dame de Paris). Et il était resté en chemin.
Et il était et il se sentait plus intelligent que ces « hommes de génie, » qui presque tous blessaient son goût par l'emphase et le vide de leurs sentiments et de leurs idées, par leur manque de critique, par un certain fond de sottise qui n'est pas incompatible avec la production même de belles œuvres d'imagination, par leur cabotinage, par leur orgueil ridicule. Modeste lui-même dans ses propos et dans ses écrits, ayant toujours eu d'excellentes « mœurs littéraires », il était d'autant plus offensé par ce charlatanisme et cette boursouflure. Qu'il lui soit arrivé d'en sourire, cela est vraiment excusable (1).
Il ne faut d'ailleurs pas oublier que Sainte-Beuve a cessé d'assez
(1) « En général, dans celte école dont j'ai été depuis la fin de 1827 jusqu'à juillet 1830, ils n'avaient de jugement personne, ni Hugo, ni Vigny, ni Nodier, ni les Deschamps ; je fis un peu comme eux dans ce temps ; je mis mon jugement dans ma poche et me livrai à la fantaisie... Je sentais bien par moments la paix d'alentour; aucun ridicule, aucune exagération ne m'échappait; mais le talent que je voyais à côté me rendait courage, et je me flattais que les défauts resteraient un peu le secret des familles. Hélas, ils n'ont que trop éclaté à la face de tous... » Etc..
bonne heure d'être romantique. Son idéal littéraire s'était épuré et, si vous y tenez beaucoup, rétréci. Très réellement, le prophétisme d'un Hugo ou l'hystérie d'un Michelet ne pouvaient lui plaire. Et l'on voit trop par où Balzac devait le heurter. Quand on le connaît bien, on s'étonne qu'il ait été encore si modéré contre ce qui le choquait si fort.
Enfin il était le contemporain (eti ci je le rappelle à sa décharge) des grands écrivains qu'il jugeait. Il connaissait leurs personnes. Il lui était bien plus malaisé qu'à nous de les vénérer aveuglément. D'autre part, ces grands écrivains étaient en train d'édifier leur œuvre. Elle n'apparaissait pas encore dans toute sa masse : Hugo, Vigny, Balzac, n'étaient pas encore passés demi-dieux. Il pouvait croire qu'une critique honnête était permise à leur endroit (1).
Si vous avez tout cela présent h l'esprit en parcourant les jugements de Sainte-Beuve sur ses plus illustres contemporains, vous serez frappés comme moi, je l'espère, de son impartialité et de sa modération.
Au surplus, s'il fut un peu rigoureux pour quelques-uns, je "ne vous cache pas que, en revanche, il me parait beaucoup trop admiratif (en dépit de quelques ironies assez douces) pour les Villemain, les Cousin, les Guizot, les Thiers, les Mignet.
Mon impression est que, somme toute, Sainte-Beuve ne fut point un méchant homme, et qu'il fut parfois un bon homme. Il fut exquis pour Desbordes-Valmore, pour les Olivier et pour quelques autres. — Si, à partir d'un certain moment, il fut tiède pour plusieurs des
(1) « Il faut reconnaître que son goût, au fond classique et latin, devait lui grossir certains défauts de ces écrivains de génie et lui voiler quelques-unes de leurs beautés.» (G. Lanson, loc. cit.)
premiers romantiques (tiédeur qu'il signifia surtout par son silence), il fut parfait pour ceux dont l'intelligence avait quelque analogie avec la sienne, comme Mérimée. Et surtout il fut parfait pour les grands écrivains de la troisième génération du xixe siècle, les Taine, les Renan, mftme les Flaubert; en un mot, pour le groupe critique ou réaliste du second Empire. — C'est, direz-vous, que l'esprit de ces groupes ressemblait un peu au sien. — Bien entendu: mais, justement, son admiration ou son estime pour les convives de Magny prouve la sincérité de ses réserves sur des écrivains moins critiques et moins conscients.
Les deux écrits où Sainte-Beuve s'est le moins gêné et où il paraît bien avoir dit tout ce qu'il avait sur le cœur, sont les Notes et Pensées du onzième volume des Causeries du Lundi et les Cahiers posthumes. J'y trouve de la franchise, de la clairvoyance, l'amour de la vérité, quelque malice, nulle noirceur.
Il dit dans les Notes et pensées : « Il en est des personnages célèbres comme des choses: la majorité des hommes ne les juge qu'à un certain point de perspective et d'illusion. Est-il bien nécessaire de venir ruiner cette illusion, et de les montrer par le dedans tels qu'ils sont, en leur ouvrant devant tous les entrailles? Je vous le demande, et pourtant je le fais. Je les ai peints assez souvent au point de vue littéraire et de l'illusion, tels qu'ils voulaient paraître: aujourd'hui, je fais l'autopsie. » II a bien fait.
En résumé, je ne vois point chez Sainte-Beuve d' « aigreur » ou d' «envie », mais de très naturels agacements, soit en face de ce qui répugnait trop à son goût, à son tempérament, a sa philosophie, soit devant certains contrastes par trop forts entre les réputations et les hommes, soit enfin devant l'excessive intrusion du hasard dans la
distribution des renommées. Car, en littérature comme ailleurs, il y y a des « biens de fortune », et le sourire de Sainte-Beuve n'est donc, en bien des cas, que le sourire de La Bruyère.
Jules Lemajtre.
P. -S. — Qu'on ne m'objecte pas le Livre d'amour et la haine personnelle, intime, de Sainte-Beuve contre Hugo. Cela, c'est un cas particulier. Le Livre d'amour est la grande faute de Sainte- Beuve, son « péché ». Mais un péché n'est pas toute une vie.
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Si l'on entend par philosophie un système construit, lié, conséquent, toujours affirmé, nul n'est moins philosophe que Sainte-Beuve. Où trouver un esprit plus ondoyant, plus fuyant, une curiosité plus sympathique aux manières de sentir les plus opposées, mais aussi plus prompte à se déroher, à nous montrer l'envers des choses? Le « scepticisme essentiel », comme l'explique si bien M. Faguet, ou mieux encore le dilettantisme, selon l'opinion de M. Brunetière, n'est-ce pas la seule philosophie de Sainte-Beuve? On le range d'ordinaire à côté de Bayle, de Montaigne, qu'il déclare ses maîtres. M. Brunetière a montré tout ce qu'il y a de doctrines positives, derrière le rideau du pyrrhonisme de Bayle, et Sainte-Beuve lui-même nous avertit, dans son Port-Royal, « du dogmatisme clandestin de Montaigne ». Il rapproche Montaigne de Spinoza; seules, entre eux, les formes de démonstration diffèrent: « L'appareil, géométrique chez Spinoza, est sceptique chez l'autre. » Par l'examen et le choc des coutumes et des croyances, par contradiction, élimination, réduction à l'absurde, Montaigne a conquis des convictions et des certitudes dérobées. Qu'on relise, pour s'en convaincre, l'apologie de Raymond Sebond.
Et l'on pourrait tenter de même d'écrire un chapitre sur le doff-
mathsme furtif de Sainte-Beuve. Il ne s'est pas borné à comprendre et à exprimer les idées d'autrui. ce Sainte-Beuve, écrivait Taine, au lendemain de sa mort, a aimé de tout son cœur la vérité vraie et Ta cherchée de toutes ses forces. » C'est l'épitaphe qui conviendrait peut-être le mieux à sa stèle funéraire.
«Sans doute, ajoute Taine, Sainte-Beuve n'a jamais exposé un système; un critique comme lui a peur des affirmations trop vastes et trop précises, et craindrait de froisser la vérité en l'enfermant dans des formules. Mais on pourrait extraire de ses écrits un système complet. Il avait toutes les connaissances de détail qui conduisent aux vues d'ensemble...» A travers son œuvre, dans sa grande histoire de Port- Royal, à travers les Lundis, dans une foule de petites phrases ou de notes, qui semblent tombées négligemment de sa plume à la manière de Voltaire, on trouvera en raccourci « une morale, une esthétique, une politique, même une théologie, tout un corps de pensées secrètement unies et soudées, qui, avec celles de Montaigne, de Molière, de La Rochefoucauld, de Hume, de tous les analystes anciens et modernes, composent Tune des deux grandes philosophies toujours vivantes, celle qui, rabattant beaucoup d'espérances, réduit l'homme au souci de son espèce, et n'admet que l'expérience pour établir la vérité. »
C'est de cette infrastructure philosophique, sous tant de changements de surface, que nous voudrions tenter de donner l'esquisse,
Premières études médicales et physiologiques : le Globe, la philosophie du iviii* siècle, Lamirck. — Dangereuses expériences; l'article femmes. —Le Cénacle. Période spiritualiste, puis saint-simonienne, velléités catholiques : Cousin, Jouffroy, Voluptv% Mme Hugo, Lamennais. — Calvinisme et méthodisme, Port-Royal. — Désillusions et désenchantements : La Rochefoucauld.
« Je suis l'esprit le plus brisé et le plus rompu aux métamorphoses, dit Sainte-Beuve dans une de ses a pensées » (1), mais il ajoute: « J'ai
[i) Portraits Littéraires, i8oi, t. 11, p. 545.
commencé franchement et crûment par le xvme siècle le plus avancé, par Tracy, Daunou, Lamarck et la physiologie ; là est mon fond véritable... »
L'amitié et les conversations de Daunou, son compatriote, Tinitièrent, avant môme qu'il eut quitté les bancs du collège, à l'esprit du xvin' siècle. Il fut présenté par lui à Tracy. Il suivait à l'Athénée des cours de physiologie, de chimie, lisait Cabanis. Étudiant en médecine, il fil pendant une année le service d'externe à l'hôpital Saint-Louis. De cet enseignement anatomique et physiologique, auquel il devait renoncer au bout de trois ans, il tire des notions indispensables à, toute psychologie, et étend ses vues sur l'homme et les phénomènes naturels. Il se peint dans Joseph Delorme épris de cette sombre et mystique adoration de la nature qui, chez Diderot et d'Holbach, ressemble presque à une religion.
Dans le roman de Volupté (1), il décrira l'impression profonde produite sur Amaury (un autre lui-môme) par le cours d'histoire naturelle de Lamarck, au Jardin des plantes, de Lamarck, dans lequel il voit « le dernier représentant de cette grande école de physiciens et observateurs généraux, qui avait régné depuis Thaïes et Démodule jusqu'à B.uffon » et qui nous apparaît aujourd'hui comme le précurseur de Darwin et de Haeckel, le fondateur de la théorie transformiste selon laquelle « le génie de l'Univers n'est qu'une longue patience aveugle ».
II fît ses débuts littéraires au journal le Globe, en 1824, et s'associait à la campagne contre rultramontanisme.
Mais Sainte-Beuve rattache à d'autres causes ses premières tendances vers une philosophie désenchantée et désabusée. II remar-
(2) Volupté, p. 136.
quera (1) que la croyance au christianisme et même la métaphysique théiste ont deux ennemis: Pan, c'est-à-dire l'esprit libre, qui interroge la nature, et Priape, les mœurs relâchées.
Il soumettait d'ordinaire tous les modèles qu'il faisait poser devant lui à ce questionnaire : « Que pense-t-il en religion ? Comment est-il affecté du spectacle de la nature ? Comment se comporte-t-il sur l'article femmes? Or, selon Sainte-Beuve, un lien intime et secret relie les opinions religieuses, les idées philosophiques et l'article femmes. « Comme Salomon et comme Epicure, j'ai pénétré dans la philosophie par le plaisir, cela vaut mieux que d'y arriver péniblement par la logique, comme Hegel et comme Spinoza. »
« La volupté, on l'a remarqué, écrit-il encore (2), est un grand agent de dissolution pour la foi, et elle inocule plus ou moins le scepticisme. La vague tristesse, a-t-on dit, qui sort et s'exhale comme un parfum de mort du sein des plaisirs, cette lassitude énervante et découragée n'est pas seulement un trouble pour ce qui est du sentiment, elle réagit aussi sur la chaîne des idées. Le principe de certitude en nous se trouve à la longue éteint et déconcerté. Il y a dérivatif à l'austérité des croyances. » C'est à la rectitude de leur manière de vivre que Sainte-Beuve attribuera la force des convictions, voire même l'esprit systématique chez Proudhon, Taine et Littré (3). Le profond instinct psychologique de Sainte-Beuve rapproche ainsi l'intellectualisme, si indépendant en apparence, de la vie affective.
T. .'• ,, (; . Parlant, en 1833, de la Confession d'un Enfant du siècle, il décrit
Tî ** iC -» sur un ton plus romantique : « la plaie hideuse, profonde, longtemps
(1) Poi-t-Royal, t. II, p. 480, note.
(2) Proudhon, p. 102, 1865.
(3) Cette théorie ou plutôt cette insinuation de Sainte-Beuve est contredite par l'exemple de Bayle, si peu systématique, si libre de langage et pourtant si réglé dans ses mœurs.
incurable, que laissent au fond du cœur et sous l'apparence de guérison, la débauche et la connaissance affreuse qu'elle donne de toutes choses. » Ces horribles vérités, Sainte-Beuve les compare à « des noyés livides ».
Mais il n'eut qu'un penchant très éphémère pour le matérialisme. M. Guizot définissait le Joseph Delorme de Sainte-Beuve : un Werther jacobin et carabin. Sainte-Beuve ne dépassa jamais les Girondins et prit bientôt congé de l'esprit « carabin ». Introduit, en 1827, dans le Cénacle par l'amitié d'Hugo, il subit l'influence du milieu romantique, catholique et royaliste. La Mettrie(l) et Cabanis ne le satisfont plus : « Ces deux physiologistes n'apprécient pas dans l'homme « cette force souveraine et profonde que lui donne la vie de l'Ame ». Cette demi-conversion de Sainte-Beuve, qui le conduira au seuil du catholicisme, se rattache à la logique des sentiments. Une passion du cœur va succéder à la multiplicité des expériences scabreuses : « Je n'ai jamais aliéné ma volonté et mon jugement que dans le monde de Hugo et par l'effet d'un charme. »
En 1828, il suit les leçons que Jouffroy fait dans sa petite chambre de la rue Saint-Honoré. Il assiste avec joie au cours de Cousin. Dans les lettres adressées, à cette date, à son ami Loudierre, il loue Cousin « d'avoir accepté une dernière fois la lutte en face de Broussais, de Daunou et de cette coriace philosophie dite sensualiste... (2) coalisée avec le catholicisme et les moqueurs scep-
(I) « J'aime, dira-t-il, que Diderot reproche à La Mettric de n'avoir pas les premières idées des fondemens de la morale. » Parlant de Sylvain Maréchal, l'enfant perdu de la philosophie du xvm* siècle, l'auteur du Dictionnaire des Athées, qui fut un des précurseurs de Sainte-Beuve à la bibliothèque Mazarine, il écrira : « Il fallut désinfecter la place. » Nul mieux que Sainte-Beuve, justement parce qu'il a exploré les basfonds de notre nature, n'est capable de sentir et d'exposer toutes les délicatesses des esprits et des âmes. Physiologie et poésie, c'est sa devise.
(2) Notons ici avec M. Troubat, dans ses Souvenirs et indism étions, que Sainte-Beuve emploie ici le mot sensualités, qu'il reprochera plus tard à Cousin comme un dénigrement systématique de l'école adverse : le terme exact eût été sensationniste.
tiques... Ce sera ie dernier coup décisif, et je me promets bien d'applaudir au résultat; car, en vérité, ces vieilles gens sont incorrigibles et harcelans, et, par la physiologie et la médecine, ils pourraient gagner nos spirituels philosophes... »
Si le panthéisme de Diderot lui semble insuffisant, l'éclectisme n'est pas longtemps pour le satisfaire. Au lendemain de 1830, il considère le rôle du spiritualisme éclectique comme déjà terminé, car cette révolution ce a donné un démenti à cette opinion que l'avenir de l'humanité est dans le christianisme et dans la Charte en dehors de laquelle M. Cousin ne pouvait rien concevoir pour l'espèce humaine. »
Sainte-Beuve se laisse quelque temps séduire par le Saint-Simonisme. Il s'approche du lard, mais ne se laisse pas prendre à la ratière. C'est du point de vue saint-simonien qu'il critique le cours de Jouffroy, successeur de Cousin dans la chaire d'histoire de la philosophie moderne. Les trois articles qu'il lui consacre dans le Globe, de décembre 1830 à janvier 1831, forment la plus |longue dissertation qu'il ait écrite sur un [sujet philosophique. Plus d'un argument fait penser aux Philosophes du XJXe siècle; mais Sainte-Beuve se montre moins sévère que Taine en 1857, lorsqu'il prit si fortement à partie l'enseignement officiel :
Le spiritualisme prétend à la valeur de la science. Ce n'est pas du tout en nous plaçant au point de vue de la matière que nous le combattrons; nous ne ferions que laisser une abstraction pour une autre. On cache l'homme vivant sous de mystiques abstractions. Il faut rester dans le réel, dans l'unité de substance et d'esprit.
Sainte-Beuve combat donc cette dualité, l'admettre c'est ne rien comprendre à la nature humaine. Comme si l'homme n'était pas intelligence, âme et corps, corps et âme : « Par malheur l'âme se trouve, relativement au corps, dans la position d'un voyageur
dévalisé que des voleurs ont attaché sur son cheval au rebours, la tête du cavalier tournée vers la queue de la monture : si la monture n'est pas une haridelle ou n'a pas été matée par un long* jeûne, le pauvre cavalier n'en peut venir à bout... » Mais pourquoi M. JouffroY s'est-il résigné si douloureusement à ce point de vue ascétique, pourquoi n'a-t-il pas secoué davantage le joug de l'ancien dogme, lui qui, en 1824, exposait si pathétiquement comment les dogmes finissent? Jouffroy et ses disciples ne paraissent à Sainte-Beuve que des gens tristes et solitaires, sortis d'un christianisme philosophique, d'où la foi et la vie ont disparu. € Si vous voulez, leur dit-il, découvrir les grands aspects des rêves et des aspirations de l'humanité, à travers son développement historique, sortez des jardins philosophiques, de la contemplation de votre moi, et ouvrez les yeux devant les Védas, les Évangiles, le Coran, les Pères et les docteurs... tous les grands livres de la destinée humaine. »
Et dans un dernier article sur Jouffroy (décembre 1833), il prendra, pour ainsi dire, définitivement congé de la philosophie, du moins de cette philosophie éclectique, « faite de pièces et de morceaux », qui croit pouvoir résoudre, au gré de nos désirs, les questions suprêmes :
« Et puis nous l'avouerons, comme science, la philosophie nous affecte de moins en moins; qu'il nous suffise d y voir toujours un noble et nécessaire exercice, une gymnastique de la pensée que doit pratiquer, pendant un temps, toute vigoureuse jeunesse. La philosophie est perpétuellement à recommencer et elle est bonne en cela, c'est une exploration vers les hauts lieux, loin des objets voisins qui offusquent, elle replace sur nos têtes, à leur vrai point, les questions éternelles, mais elle ne les résoud et ne les rapproche pas... Dans la prétention principale qui la constitue et qui s'adresse à l'abîme infini du ciel, la philosophie n'aboutit pas. »
a La philosophie, dira-t-ii encore à propos du projet vile aban-
donné de Renan (1) de s'y adonner, la philosophie est une vocation et une originalité comme la poésie. » Et commentant le mot de Renan : « Si j'étais né pour être chef d'école, j'aurais eu un travers singulier, je n'aurais aimé que ceux de mes disciples qui se seraient séparés de moi, » Sainte-Beuve ajoute :
« L'enseignement philosophique, en effet, s'il n'est pas la démonstration obligée d'une sorte de catéchisme philosophique, dont les articles, posés à l'avance, sont réputés irréfutables, ne saurait être qu'une provocation et une excitation à une recherche incessante qui, dès lors, amène avec elle ce qu'elle peut, et n'exclut rien de ce qu'elle trouve (2). »
Les années de 1832 à 1837 furent les plus heureuses de la vie de Sainte-Beuve, celles de sa liaison avec Mmo Hugo, qui amenait « une suspension, un oubli de l'esprit critique. » Sainte-Beuve éprouve un attrait vers le catholicisme, il fréquente Lamennais. Il décrira dans Volupté (1834) son âme « mobile et peu ancrée » ou du moins qui chasse sur ses ancres. Rappelant et calomniant sans doute cette période sentimentale, dans une lettre à Mmo Hortense Allart de Méritens (12 juillet 1863), il disait :
a J'ai fait un peu de mythologie chrétienne en mon temps : elle s'est évanouie. C'était pour moi comme le cygne de Léda, un moyen d'arriver aux belles et de filer un plus tendre amour. La jeunesse a du temps et se sert de tout. »
En 1837, à Lausanne, il côtoie le calvinisme et le méthodisme dans ses leçons sur Port- Royal. Puis il s'en lasse et s'en déprend.
(1) Nouveaux Lundis, t. II, p. 392, 1863.
(2) Lorsqu'en 1863 le cours de philosophie était rétabli dans les lycées, et que cette restitution était saluée comme un progrès, comme un retour au bien, Sainte-Beuve ajoutait : « Un tel enseignement n'est bon qu'en tant qu'il produit des contradicteurs; et encore vaudrait-il bien mieux se passer de certaines questions que de les poser. »
Enfin vers 1840, Sainte-Beuve âgé de trente-six ans, après nombre de croisements et de conflits en tout sens, après avoir traversé les nuances de sensibilité les plus diverses, « assiste, d'un œil contristé, à la mort de son coeur. » Alors commencent les années de maturité, de compromis et d'empirisme (1). Nous en avons fini avec les demiconversions philosophiques ou religieuses. L'article sur La Rochefoucauld (15 janvier 1840), inséré au milieu des Portraits de femmes, indique, de son propre aveu, une date dans sa vie intellectuelle, un retour décisif aux idées de 1826.
Étude des caractères humains : franc arbitre, faculté dominante, familles, groupes d'esprits. — La psychologie et l'histoire.
Essayons donc d'exposer la philosophie dernière, et tout d'abord, ce qui est le plus important, la psychologie et la méthode de Sainte-Beuve.
La critique littéraire n'est pas seulement affaire de goût, d'érudition : c'est avant tout, pour Sainte-Beuve, un moyen d'étudier les hommes, car, selon le mot de Grimm : « La littérature ne se sépare pas du monde et de la vie. » Elle est l'émanation des âmes à travers les écrits.
L'âme est autre chose qu'un pur esprit. Le critique doit définir, raconter l'homme môme, ce depuis la pointe des cheveux jusqu'au bout des ongles ». a Sainte-Beuve, écrit M. de Vogué, est un furet de physiologie. »
L'homme qu'il nous faut connaître dans son tempérament, dans sa manière de vivre, dans ses habitudes de chaque jour, n'est
(1) Sainte-Beuve avant les Lundis, par M. G. Mi chaut. Fontemoing, 1903.
jamais isolé. On devra l'étudier dans ses ascendants, dans ce qu'on peut connaître de sa parenté immédiate et prochaine, père, mère, sœurs, enfants, dans son éducation première, son milieu et son groupe, à travers les modifications de l'âge, des influences sociales...
Nous avons déjà cité en partie le questionnaire de Sainte-Beuve, transcrivons-le dans son entier :
« Que pensait-il (ou elle) en religion? — Gomment était-il affecté du spectacle de la nature? — Comment se comportait-il sur l'article femmes? — Sur l'article argent? — Était-il riche ou était-il pauvre? — Quel était son régime? — Quelle était sa manière journalière de vivre? — Enfin quel était son vice ou son faible? tout homme en a un. »
Grands, généreux, vaillants, tout en dehors et nobles de cœur, les personnages de Corneille, remarque Sainte-Beuve, « ont tous sans cesse à la bouche des maximes auxquelles ils rangent leur vie, et comme ils ne s'en écartent jamais, on n'a pas de peine à les saisir, un coup d'œii suffit ; c'est presque le contraire des personnages de Shakespeare et des caractères humains en cette vie. »
Bien avant que les psychologues de profession nous aient parlé de la pluralité du moi, Sainte-Beuve saisit et décrit les aspects bizarres, multiples, contradictoires de ses modèles. « S'il aborde Mmc Roland, il voit d'un coup d'œii vingt Mmô Roland, la bourgeoise Phlipon, l'héroïne de Corneille, la passionnée, la platonique, la femme de vérité et le personnage théâtral (1) »
L'homme moral est très complexe1, il a ce qu'on nomme liberté, et qui, dans tous les cas, suppose une grande mobilité de combinaisons possibles. Mais Sainte-Beuve croit plus à ces combinaisons qu'au franc arbitre. A propos de Casanova de Seingalt il écrit : a Sauf un petit nombre d'exceptions mystérieuses et de véritables
(1) Philarôte Chasles, Mémoires, p. 241.
monstruosités morales, l'homme est libre, bien que plus ou moins enclin ici ou là; il peut lutter, bien qu'il lutte trop peu. » Mais Sainte- Beuve, selon son habitude, corrige et retouche, dans une petite note, l'affirmation trop nette : « Je ne réponds pas de la rigoureuse exactitude de cette manière de voir et de dire; je ne parlais là qu'en littérature, et d'après l'opinion spécieuse, généralement reçue. »
C'est sans doute une illusion de se juger libre. L'homme se pousse et se porte du côté où il sent que sa faculté secrète peut trouver jour et se développer; il croit la suivre par choix, elle le mène où il doit aller. « L'esprit humain, en définitive, ne fait jamais que ce qu'il est obligé et mis en demeure de faire. » Bossuet, avec ses dons d'orateur, prendra pour les développer des lieux communs autour de lui, et ne sera jamais tourmenté par le doute... « Un esprit à parole difficile, comme Hegel, ou rare, comme Sieyès, s'ingénie, cherche midi à quatorze heures, » édifie des systèmes ou élabore des constitutions.
On oublie trop, dira-t-il encore, en traitant soit avec les nations, soit avec les individus, ce qui est du fond de leur caractère, c'est quelque chose d'inéluctable et de fatal. Le caractère d'une nation, modifiable très lentement à travers les siècles, toujours très particulier (1), est moins changeable encore que celui d'un individu, lequel lui-même ne change guère.
Ce caractère contient des éléments disparates; ce que Pope appelle la passion dominante, Taine la faculté mnUresse, en sera la marque distinctive: « Dans l'étude du caractère, j'injecte de mon
(i) « 0 France! patrie des idoles, qui les détruis et les refais sans cesse... Oh! qu'il serait bon d'y introduire seulement une part de modération, un coin de bon sens et de vérité .. »
« En France, il est honorable d'être mauvais sujet. — En Frcnce, il est méritoire d'avoir fait appel toute sa vie à la guerre civile. — En France, il est indifférent d'être ignorant et voué aux lieux communs, ptfurvu qu'on soit bloquent. »
Sainte-Beuve, Cahiers.
mieux, pour dessiner aux regards la veine ou l'artère principale. »
Grâce à ce trait principal, on distingue des groupes d'écrivains, les proches et les contraires. Il y a ceux qui présentent des analogies et des ressemblances, un certain air de famille auquel on ne peut se méprendre. Saint François de Sales, dont Y Introduction à la vie dévote parut en 1608, rappelle M. de Lamartine et ses Méditations poétiques; même succès mondain, religieux, sentimental, né de circonstances à peu près pareilles. — Mme de Sévigné, Mme de La Fayette, Mme Roland sembleront inégalement aimables; mais chez elles règne au même degré une solide, une saine, une parfaite raison.
Marquons ensuite les oppositions et les contrastes. Après Tocqueville « au cœur oppressé et frémissant », Sainte-Beuve recommande la lecture d'une notice sur le grand mathématicien Lagrange. En regard de Vigny « penseur contemplatif ou chercheur solitaire, amant de l'idéal » placez Benjamin Constant, La Bruyère, La Rochefoucauld, les observateurs réalistes des faiblesses et des ridicules. L'historien proprement dit, le narrateur qui ne cherche que la couleur et la variété des faits, est à l'opposé du philosophe, lequel ramène tout à l'unité et n'aime pas que les faits viennent déranger ses raisonnements : « Monsieur, disait Royer-Collard, il n'y a rien de plus méprisable qu'un fait. » Voltaire se montre bien à tort dédaigneux de Guy Patin, esprit à bâtons rompus, qui n'abonde pas en idées générales.
Dans Port-Royal Sainte-Beuve a ressuscité tout un monde : il a fait l'histoire morale, biographique, historique, philosophique d'une secte religieuse, sans jamais perdre de vue les individus, rapprochés, différenciés, nuancés à l'infini.
A s'en tenir aux traits généraux et dominants, on peut donc discerner des familles naturelles des esprits. Ces familles véritables ne sont pas si nombreuses : quand on a un peu opéré, et sur des quantités suffisantes, on reconnaît que les natures diverses d'esprit,
d'origine, se rapportent à certains types, à certains chefs principaux. Il en est de même en botanique pour les plantes, en zoologie pour les espèces animales. Mais cette étude morale des caractères en est encore à l'état de la botanique avant Jussieu, de l'anatomie comparée avant Cuvier. Quelque jour viendra un grand observateur et classificateur naturel des esprits, et la science sera constituée. Son œuvre à lui Sainte-Beuve est plus simple, « elle consiste à préparer les élémens et à bien décrire les individus en les rapportant à leur vrai type. »
Est-ce à dire qu'on puisse arriver pour l'homme à la même précision qu'en histoire naturelle? Que de variété, de différences d'homme à homme, ou dans une même famille, dans un même groupe soumis aux mêmes conditions intrinsèques ou extérieures ! Quel homme n'est pas une énigme? et comment en connaître jamais le dernier mot? Comment vouloir déterminer avec rigueur, ainsi qu'a tenté de le faire Taine, les conditions (race, moment, milieu) au sein desquelles nécessairement éclosent les génies. Sans doute, le génie n'opère pas en l'air et dans le vide; mais on n'en saurait démêler toutes les causes. La parcelle divine reste inexpliquée, inexplicable. Le problème, dans ses conditions dernières, est insoluble; nous devons nous contenter d'une approximation.
Le critique lui-même est sujet à des variations. Son détachement intellectuel n'est jamais parfait : l'amour-propre joue son rôle. Ce qui nous a paru vrai dans un temps peut ensuite nous sembler faux. Chateaubriand, tel que Sainte-Beuve le peignait dans le salon de Mme Récamier, n'est plus le même Chateaubriand qu'il disséquait à l'Université de Liège : « Nous sommes des êtres mobiles et nous jugeons des êtres mobiles. » Nul ne justifie mieux que Sainte-Beuve cette épigraphe empruntée à Sénac de Meiihan, qu'il a inscrite au commencement de ses Portraits contemporains.
Ainsi l'homme ne peut se flatter d'atteindre la réalité, le fond
02 LE LIVHE DOK I)K SAINTE-ItKUVE
môme dos choses, pas plus en psychologie qu'en histoire qui n'est qu'une psychologie en action. Sainte-Beuve croit volontiers à des lois supérieures, mais aussi à notre profonde insuffisance pour les saisir. Les principes auraient pu courir et se heurter de bien des manières. Les historiens sont trop épris de raison ; ils veulent la discerner après coup et la mettre dans les événements mômes. Cependant une certaine folie n'est pas étrangère à l'homme. Il arrive bien souvent que l'idée qui triomphe est une folie pure ; mais dès que cette folie a éclaté, le bon sens de chacun s'y loge insensiblement.
Que devons-nous penser dès lors de la théorie du progrès? Progrès et décadence ne sauraient être pris au sens absolu. Sainte-Beuve n'a pas grande confiance dans la bonté de la nature humaine ; Machiavel, llobbes et La Rochefoucauld ont peint l'homme tel qu'il est. Les Maximes vivront autant que la nature humaine ; contre les Ma rimes elle aura jusqu'à la fin à se débattre. — Quant à la bonté de l'institution sociale, dès qu'on pénètre un peu sous le voile de la société, ce ne sont que guerres, luttes, destructions et recompositions sans fin...
Au début de l'étude qu'il a consacrée au général Jomini, Sainte- Beuve décrit l'évolution de la guerre. La guerre fut à l'origine l'état normal des sociétés. A travers bien des rechutes, la pensée pacifique, depuis un ou deux siècles, n'a cessé de faire des progrès. On peut prévoir le jour où la paix deviendra la loi commune : nous sommes déjà à mi-chemin. Ces vues consolantes, Sainte-Beuve les exprimait dans les derniers articles qu'il ait écrits, en 1809, à la veille de Vannée terrible. Il se» montrait prophète plus immédiat, lorsqu'en janvier IStS, il notait la pensée suivante dans ses carnets : « lîn jour viendra où la nation corrompue au-dedans, énervée par ses mœurs pacifiques et gorgée de sophismes philanthropiques, se trouvera en face d'un ennemi armé, puissant, égoïste» Comment soutiendra-t-elle cette lutte formidable? »
Sainte-Beuve se garde, on le voit, de tout système. « Un système est un pieu où attacher la chèvre. » Le génie critique est au rebours du génie philosophique. De la philosophie du xviii0 siècle il n'accepte que les résultats négatifs, sans conserver aucune des illusions dont vivait cette philosophie, ni la confiance en la raison, ni l'assurance en la bonté de la nature humaine, ni la foi au progrès. Il écarte toute polémique. La vraie philosophie n'est ni discuteuse ni prêcheuse.
A ces philosophes métaphysiques et superfins qui se plaisent à raisonner sur le moi et sur le non moi, Sainte-Beuve préfère les philosophes naturels de la famille de Gil Blas, qui voient, peignent et prennent le monde tel qu'il est.
Le christianisme et la science. Montaigne, Pascal et Bu (Ton. Sainte-Beuve et Guizot. — Scientificisme final. — Sainte-Beuve défenseur de la libre-pensée au Sénat.
Empirisme, monisme, évolutionnisme, déterminisme et agnosticisme dans l'œuvre de Sainte-Beuve.
Sans verser dans la métaphysique, Sainte-Beuve s'est élevé un peu plus haut que la philosophie de Gil Blas, à une conception générale du monde. C'est dans Port-Royal, achevé en mars 1866, qu'il nous laissera entrevoir, surtout dans les notes, le retour aux idées de Lamarck. Il opposera, sans la diminuer, ni la partager en rien, d'une part « la grandeur et la folie chrétiennes » et, d'autre part, l'idée de l'Univers telle que la suggèrent les seules données de la science. Toutefois il ne pose pas l'antithèse et le conflit sous forme d'abstraction, il lui donne corps et figure. Pascal et Montaigne symbolisent avec àme, esprit supérieur, les deux aspects de la vie essentiels et contradictoires qui ont rempli de longues périodes
de l'histoire humaine : l'un qui met dans l'au-delà le centre de gravité de la pensée et des sentiments, l'autre qui incite l'homme à s'enfermer dans le cercle étroit de cette vie mortelle.
Mais la nature ne nous apparaît plus clémente comme au temps des Grecs :
« Un grand ciel morne, un profond univers roulant, muet, inconnu, « où, de temps en temps, par places et par phases s'assemble, se pro- « duit et se renouvelle la vie ; l'homme éclosant un moment, brillant et « mourant avec les mille insectes, sur cette île d'herbe flottante, dans « un marais ; voilà, mathématiques ou pyrrhonisme de forme à part, « la grande solution suprême. Tout ce que Montaigne y a prodigué « de riant et de flatteur au regard, n'est que pour faire rideau à « l'abîme, et, comme il le dirait, pour gazonner la tombe. »
La science ne nous laisse point d'autre perspective. L'objection contre le fond des idées de Pascal n'est pas, d'ailleurs, par anticipation dans Montaigne, « il n'est pas dans Voltaire, d'AIembert, Condorcet : le réfutateur le plus puissant du xvme siècle, que l'on ne nomme jamais, c'est Buffon », c'est la sience de la nature aux antipodes du point de vue chrétien. Sur le seuil de cette philosophie qui n'est que le prolongement de la science, il faut écrire comme sur la porte de l'Enfer de Dante : « Vous qui entrez, quittez toute espérance. »
Assurément la pensée de l'irrémédiable naufrage ne doit pas empêcher l'homme de mettre un peu d'ordre sur le navire. La vie, dit encore Sainte-Beuve, est une partie qu'il faut toujours perdre : il ne s'ensuit point qu'il ne faille pas la jouer de son mieux et la perdre le plus tard possible. Cette vie tend, ici et là, à devenir meilleure, bien que l'humanité soit exposée au fléau de la nature et à l'incurie de ses guides. Sainte-Beuve, lorsqu'il parle de Saint-Simon et de Proudhon, ne s'exalte pas dans des anticipations d'avenir.
Dans la belle étude consacrée aux Méditations de M. Guizot Sur l'essence de la religion chrétienne (1), il revient à celte opposition de la foi et de la science, en mettant, cette fois, en présence M. Guizot, c'est-à-dire le spiritualiste chrétien, et Sainte-Beuve même, Sainte-Beuve sous les traits d'un homme de science pure.
Le penseur, adonné aux rigoureuses méthodes, cherche dans les sciences les seules données probables sur la nature et les origines de l'homme. Il doute, il examine, il pèse les preuves. Le sentiment est peu satisfait par cette destruction qui est la loi perpétuelle de la nature, par ces hécatombes qu'elle exige, par cette lutte pour la vie qui sévit partout dans le monde, et où le faible toujours est écrasé par le fort. Les sociétés les plus civilisées tendent, il est vrai, à se faire protectrices de leurs membres, mais la nature reste dure et implacable. — L'homme de science connaît aussi la loi des cœurs, et le peu qu'il faut en attendre, môme en échange des bienfaits, sauf quelques exceptions heureuses. — Enfin la triste mort est au bout, le déclin, l'ombre et la nuit. « Au lieu de vainqueurs qui courent le flambeau à la main, je ne vois que des naufragés qui se succèdent. » — La philosophie cherche à arranger tout cela. L'homme se fait à lui-même son propre écho. Il se paie de mots trompeurs : NuminUi nomina. Mais celui qui s'appuie sur la science poursuit le vrai seul, sans y ajouter. II n'accorde rien aux préjugés, aux conventions, aux honneurs, aux devoirs, car Sainte-Beuve le suppose sans famille, sans enfants, dans la solitude de son laboratoire, entouré de livres et de cornues, de squelettes comme le vieux Faust, un Faust privé des secours du diable; ou encore dans ce cadre où Albert Durer a placé sa Melancholia, au milieu des compas et des boussoles mais aucun arc-en-ciel n'éclaire l'horizon. — De tels hommes dorment peu : le doux oreiller de Montaigne serait plutôt pour eux un
(l) Nouveaux Lundi*, t. IX, 14 novembre 1864.
oreiller d'épines, et ils se passent, dans leurs veilles et dans leurs songes, du besoin d'être amusés et consolés.
« J'ai beaucoup joui et rêvé dans ma vie; arrivé au terme, je pense. » La pensée de Sainte-Beuve suit, déplus en plus, la pente que nous venons d'indiquer. A Louis Viardot, en réponse à une Apologie d9tm incrédule que celui-ci lui avait envoyée, Sainte-Beuve répond (1 ) :
« La création serait le premier des miracles. L'éternité du monde, une fois admise, tout s'en déduit. La fatalité des lois est une consolation pour qui réfléchit, autant et plus qu'une tristesse. On se soumet avec gravité. Cette gravité respectueuse et muette de l'homme qui pense est, à sa manière, une religion, un hommage rendu à la majesté de l'Univers. Nos désirs, éphémères qu'ils sont et contradictoires, ne prouvent rien : ce sont des nuages qui s'entrechoquent au gré des vents, mais Tordre sidéral plane et règne au-dessus. Vous êtes, mon cher ami, de la religion de Démocrite, d'Aristote, d'Épicure, de Lucrèce, de Sénèque, de Spinoza, de Buffon, de Diderot, de Goethe, de Humboldt... C'est une assez bonne compagnie. »
Et dans une autre lettre, presque de la même date, à M. Albert Collignon, qui lui exposait le point de vue catholique libéral, Sainte- Beuve écrit :
« Je comprends très bien la théorie sociale qui fait d'un peuple sans religion un peuple en décadence, mais ici la question [est autre, on n'est plus libre. Qu'on en gémisse ou non, la foi s'en est allée ; la science, quoi qu'on en dise, la ruine. Il n'y a plus, pour les esprits vigoureux et sensés, nourris de l'histoire, armés de la critique, studieux des sciences naturelles, il n'y a plus moyen de croire [aux vieilles histoires et aux vieilles Bibles...
« Il se crée lentement une morale et une justice à base nouvelle, non moins solide que par le passé, plus solide même, parce qu'il n'y entre rien des craintes puériles de l'enfance. Cessons donc le plus tôt possible, hommes et femmes, d'être des enfants. »
(1) \7 avril 1867.,
Avec Sainte-Beuve, on rencontre toujours l'atténuation, le correctif, l'envers de la médaille. Une lettre adressée à Taine quelques mois après (2 novembre 1867), tempère les grandes espérances que l'on pourrait concevoir touchant l'avènement prochain de la morale et de la justice scientifiques :
« Je n'ai pas, écrit Sainte-Beuve, de l'humanité elle-même, une idée aussi optimiste que je le vois chez la plupart de ces moralistes naturels (Aristote, Cicéron, Marc-Aurèle) ; je suis beaucoup plus frappé des misères, imperfections, vices, grossièretés animales dont on s'imagine trop vite triompher. Cette morale naturelle, dont je désire l'avènement et qui, dans l'antiquité, a été le lot d'une élite, me parait bien peu avancée chez les modernes, surtout si l'on considère la masse (alcoolisme, corruption républicaine)... Je vois partout des animalités et des brutalités qui me découragent, et qui ajournent mon espoir de triomphe de cette moralité saine et scientifique; je me borne à l'admirer et à la révérer en quelques-uns. »
Le bon sens chez Sainte-Beuve ramène au point exact « la saine et scientifique morale ».
Sainte-Beuve, ce libre esprit, s'est laissé cependant dans les trois dernières années de sa vie, de 1867 à 1869, attirer et engager dans* un parti. Les circonstances ont fait de lui, au Sénat impérial, un défenseur de la libre-pensée contre les usurpations dites cléricales et contre la tendance à hispanher la France. En cela, certes, Sainte- Beuve défendait sa propre cause. Il n'aurait pu vivre un seul jour sous un régime de compression intellectuelle.
Mais, s'il revendiquait la liberté de penser, il se défendait d'attenter à la liberté de croire. Dans la lettre à Albert Collignon que nous venons de citer, il demande expressément que Ton laisse aux croyances environnantes toute liberté et sécurité.
Et si maintenant nous cherchons à saisir et à surprendre ce qu'on pourrait appeler la philosophie du fuyant Sainte-Beuve, toujours
soucieux de se dérober à travers les fluctuations et les nuances, nous constatons à quel point cette philosophie dépasse le rationalisme étroit du xvm° siècle, h quel point elle s'appuie sur toutes les conquêtes intellectuelles du xix° siècle. Sur l'empirisme tout d'abord, sur l'observation passionnément exacte des faits dans le plus minutieux détail, sans jamais perdre le sens de la complexité môme des individus vivants, pour s'élever ensuite à des vues d'ensemble.
Cette philosophie de Sainte-Beuve, fondée sur l'empirisme, est essentiellement moniste : elle écarte le dualisme de Dieu et de la nature, du corps et de l'Ame, de la force et de la matière.
Elle est évolutionniste. Tout, en nous et autour de nous, est soumis à la loi du devenir perpétuel. Rien de fixe dans la vie fugitive : a La nature, dit Goethe, a attaché sa malédiction à l'immobilité. » Les sciences physiques et naturelles dans leurs parties hypothétiques, se font et se défont sans cesse : même changement en histoire, en littérature, bien que la mode et le caprice s'y mêlent davantage.
Sainte-Beuve ne nous peint pas un portrait de ses personnages, mais bien des figures mouvantes qui se modifient avec les années, les circonstances. — Il n'y a pas d'idées, mais des faits, dont les idées ne font que refléter les aspects changeants ; pas de religion, mais des religions; pas de morale, mais des mœurs. Vous trouverez dans Sainte-Beuve des pages sur l'évolution de l'idée de Dieu (1), sur l'évolution du Christ (2), sur l'évolution de la guerre (3). Toute son œuvre est consacrée à suivre dans ses sinuosités innombrables l'évolution des esprits.
Cette évolution est soumise à un déterminisme absolu. Mais les causes antécédentes sont si obscures et enchevêtrées que nous sommes inhabiles à les saisir exactement. C'est en cela que Sainte-
(1) Port-Royal, à propos du P. Harduin.
(2) Prowihon, p. 316.
(3) Au début du Général Jomini.
Beuve diffère de Taine, plus confiant en matière de démonstrations et de preuves.
La philosophie de Sainte-Beuve aboutit à l'agnosticisme. Nous ne pouvons nous flatter de fixer la formule d'un esprit, le dernier mot d'un caractère, comment arriverions-nous à découvrir le dernier mot des choses? « L'homme n'est qu'une illusion des plus fugitives au sein de l'illusion infinie. » Telle est la conclusion « bouddhiste » de l'histoire de Port-Ro^al et de la pensée de Sainte- Beuve.
Sainte-Beuve s'est appliqué à comprendre et à décrire merveilleusement ces a illusions » dans leur variété et leurs moindres reflets. Nous devons, avec Taine, lui rendre ce témoignage qu'il i a ajouté à la connaissance de l'homme, et qu'en France et au xix* siècle, il fut un des cinq ou six serviteurs les plus utiles de l'esprit humain.
J. Bourdeau.
Mil huit cent trente aura été une des grandes dates du xix° siècle, peut-être la plus grande. Mettons de côté la politique. Ainsi nous ne parlerons pas de la révolution des Trois Jours, laquelle a été pourtant le signal de la liberté reconquise. Quel merveilleux rayonnement intellectuel nos pères ont vu se révéler à cette époque! C'a été d'abord une sorte de duel encore sans exemple, cette mémorable dispute scientifique entre deux hommes de génie, Georges Cuvier et Geoffroy Saint- Hilaire. Vous savez que ce spectacle tenait attentive toute l'Europe savante. En même temps, introduisant dans la science une nouvelle méthode d'investigation, les deux frères Augustin et Amédée Thierry faisaient voir combien il était urgent de réformer l'étude de l'histoire.
Dès ce jour, notre France allait voir apparaître MM. Thiers, Mignet, de Barante, Miehelet, Vitet, des Tite-Live et des Tacite. A la môme heure, en Sorbonne, Victor Cousin, Guizot et Villemain, tous trois écoutés avec empressement, nourrissaient la jeunesse du froment de leur parole. Tout le long de la ville, des poètes, aimés du peuple, essaimaient par groupes. C'étaient, parmi les hommes, ceux d'hier, comme Béranger et Casimir Delavigne; puis, ceux du jour, plus jeunes, tels que Lamartine, Alfred de Vigny, Victor Hugo et Alfred de Musset. C'étaient, parmi les femmes, la pauvre Élisa
Mercœur, Mmo Desbordes- Val more, Amable Tastu et Delphine Gay (Mme Emile de Girardin). En ne comptant que ceux et celles que je viens de nommer, imaginez quel superbe concert de lyres cela devait former. Auprès de ces inspirés, se tenait aussi un brillant quatuor d'Orphées : Rossini, qui venait de nous donner Guillaume Tell, le chef-d'œuvre des chefs-d'œuvre ; Auber, l'auteur de la Muette de Portici, des airs qu'on fredonnait jusque dans les faubourgs; Bellini et Meyerbeer, qui mettaient la dernière main, l'un aux Puritains d'Ecosse, l'autre à Iïo6ert-le-Diable.
Chez les peintres, ce mouvement de floraison n'était pas moins accentué. Pour faire suite à l'école de Louis David, mais en la rajeunissant, en lui insufflant plus de vie, on voyait apparaître Ingres, déjà célèbre à cause du Martyre de Saint-Symphorien; Horace Vernet, si fertile en scènes de combat et en beaux portraits ; Ary Scheffer, encore tout jeune, dont les conceptions romantiques, contenues par un dessin sévère, aidaient si bien à la rêverie; Paul Delaroche, qui s'attachait à l'histoire avec une ferveur d'apôtre ; et cet opiniâtre Eugène Delacroix, qui, étant en lutte constante avec la routine, devait finir par faire admettre dans nos musées la théorie'séduisante de la couleur. Juste ciel I j'allais oublier Redouté, notre Ruysdaël, le peintre des fleurs, et Saint-Jean, le peintre des roses !
Tout se tenant alors dans l'art et tendant à constituer une harmonie, la sculpture ne pouvait manquer de se marier à cet ensemble. Les statuaires aussi ont donc répondu à cet appel de la gloire. Souffrez que je nomme pêle-mêle ces illustres tailleurs de pierres, dont les œuvres sont l'ornement de notre pays. En voilà sept à saluer : Rude, Barye, Pradier, Étex, Foyatier, Auguste Préault et David (d'Angers), le Phidias de notre âge, celui qui, associant les temps modernes aux temps antiques, a transporté de Paris à Argos l'image auguste de la Grèce gémissante sur la tombe de Marco Botzaris, un des héros de la guerre de l'indépendance.
Voilà bien des noms à bon droit célèbres, rayonnant dans le même cycle. Eh bien, ce n'est pas tout. Je demande à ajouter d'autres étoiles à cette Voie Lactée. Ce sera, d'abord, une série à ne pas négliger, celle des maîtres du crayon, car l'imagerie et la caricature ont aussi leurs Raphaëls et leurs Michel-Anges. Vous jugerez, en effet, qu'il y aurait de l'ingratitude à passer sous silence les admirables vignettes des deux frères Alfred et Tony Johannot, aujourd'hui si recherchées des délicats. Dans la même zone de l'art, ceux qui aiment le dessin quand il évolue en jets satiriques et plaisants, se rappelleront Charlet, l'ami de Géricault, le Charlet populaire, le peintre des grognards et des enfants. Ils n'oublieront pas non plus Charles Philipon, qui, faisant un larcin à l'Angleterre, a implanté] chez nous la presse illustrée, ni J.-J. Grandville, le compatriote de Jacques Callot, qu'il devait égaler. Ils entoureront d'une même sympathie Honoré Daumier, l'inimitable, et Gavarni, La Bruyère et Sterne fondus ensemble, un prodigieux reproducteur des mœurs de son temps.
Attendez ! Si longue qu'elle soit, cette nomenclature n'est pas finie. Il y avait dans les générations d'alors tant de vitalité, un tel besoin d'enfanter, que toutes les manifestations de l'esprit devaient y montrer une égale fécondité. En 1830, le Roman mûrit. Jusqu'à cette heure, sauf trois ou quatre exceptions, il n'avait été que puéril, n'étant fait que pour servir d'amusement aux désœuvrés. Sous le souffle de régénération qui agitait en ce moment le pays, il devenait une des formes les plus élevées de la pensée. On allait voir, comme par enchantement, sortir tout à coup de terre une vaillante escouade d'écrivains, habiles à desservir l'autel de cette déesse nouvelle, la Muse du Roman. Ce ne serait plus seulement des fabricants de contes; ils s'élèveraient à la hauteur des psychologues, des philosophes et des professeurs de morale. Voyez donc ! Faisant peau neuve, rejetant le pseudonyme usé d'Horace de Saint-Aubin, comme une chenille rejette sa pelure d'hier pour se parer des ailes du papillon, Honoré de
Balzac préparait déjà les assises du grand édifice qui s'appellerait un jour la Comédie humaine; George Sand composait Valentine, en attendant Lélia; Victor Hugo suspendait ses succès de théâtre pour nous donner Notre-Dame de Paris ; Eugène Sue faisait la Salamandre ; Frédéric Soulié les Deux Cadavres; Alfred de Vigny Stello, et celui en Thonneur de qui est publié ce livre écrivait Volupté. Arrivent ensuite ceux du second ordre, ce qui ne signifie pas qu'il faille les dédaigner. A leur tête, distinguez des vétérans qu'on a souvent applaudis. Charles Nodier exhibe Y Histoire du roi de Bohême et de ses sept châteaux; H. de Latouche vient d'apporter Fragoletta; Stendhal achève la Chartreuse de Parme; Prosper Mérimée la Chronique du temps de Charles IX, d'où Ton tirera les Huguenots, pour l'Opéra, et le Pré-auc-Clercs, pour TOpéra-Comique. ( Nous ne nommons pas Alexandre Dumas, le prodigieux auteur de Monte-Christo, puisqu'il ne s'occupe encore que de faire des drames.) Mais un peu d'entr'acte, et nous verrons que cette étincelante armée du Roman n'aura pas moins d éclat que son avant-garde. Voilà Alphonse Karr avec Sous les Tilleuls; Raymond Brucker avec le Puritain de Seine-et-Marne ; Léon Gozlan avec le Médecin du Pecq ; Auguste Luchet avec Thadéus le Ressuscité ; Jules Sandeau avec Madame de Sommerville ; Méry avec le Bonnet Vert, et Mmc Emile de Girardin avec le Lorgnon.
— Que de gloiresj ne manquerez-vous pas de dire.
— Eh! mais, en cherchant bien, il y en aurait cent autres à citer.
— L'incomparable époque! s'écriait Théodore Jouffroy. Après la voir vécue, on ne peut que perdre à vivre encore.
Ainsi qu'on vient de le voir, toutes les branches de l'entendement sont largement représentées dans l'espèce d'inventaire que je viens de dresser à main courante. Vous y trouverez ce qu'y produisent toutes les Muses, aussi bien celles du devoir que celles de l'agrément. Pourtant il y manque une figure ou, si l'on veut, une spécialité, celle
de la critique, cette sauvegarde des facultés intellectuelles. De l'imprimerie, on a dit que c'est l'art qui conserve tous les arts, ars artium conservatrix. Le mot, ce me semble, serait bien plus applicable à la critique. Supprimez celle-là, rien de grand ne demeure debout. Les règles tombent en désuétude. On ne sait plus respecter le bon, le vrai, ni le beau. C'est l'anarchie dans le domaine de la pensée ; ce sont les ténèbres de la barbarie. Or, cette ère de 1830 avait trop de fécondité, elle se sentait animée d'un trop grand désir d'être utile, un trop sincère besoin de coopérer au bien commun pour ne pas susciter aussi cette Muse sans laquelle toutes les conquêtes en science, en art, en philosophie et en littérature s'évanouiraient en poussière.
Un moment, sur la fin du xvmê siècle, quand parurent les Encyclopédistes, Mably et Condillac, la critique prenait un certain essçr, mais les secousses politiques, une société bouleversée de fond en comble, ont fait que ça n'a duré qu'un instant. En 1800, lorsque le calme revint, on pouvait espérer que les hautes études renaîtraient, mais dès que l'empereur eut succédé au premier consul, il n'y avait pas à y revenir. — Ite> calvi! Au désert, les têtes chauves! s'écriaient les Hébreux du temps de Salomon à la vue des prophètes. — « Silence aux idéologues! » disait le premier empire. La consigne était alors de ne plus s'arrêter qu'aux choses frivoles de la vie, au plaisir, à la bonne chère, à l'épicuréisme, si favorable à l'art de faire des enfants. Dès lors, la critique rapetissée se réduisit à des questions de grammaire et de* chronologie. Tout professeur se modelait sur le Cours de La Harpe, si bien que l'hippogriffe de Pindare et de Platon ne devait plus être qu'un humble cheval du Perche, menant l'amble. Peu à peu, on s'habitua à cette règle et cela dura jusqu'à 1829. Ce ne fut qu'à cette date, le jour où le docteur Véron eut fondé la Bévue de Paris et y eut appelé Sainte-Beuve, que cessa ce désolant état de choses, A partir de ce moment, le champ de l'examen fut élargi et
l'analyse reprit ses droits. Ainsi ce fut l'auteur de Joseph Delotme qui, le premier, chez nous, a remis en honneur la véritable dissection littéraire. C'est lui qui, poussé par le ressort de l'induction, a imaginé la fameuse méthode des milieux; c'est lui qui a invoqué le secours des sciences positives, celle de la médecine surtout. Pour se convaincre de l'exactitude du fait, qu'on ouvre les premiers numéros de la Revue en question et qu'on y lise à tête reposée les Études sur Racine et sur Boileau, en en attendant vingt autres.
A cette époque, le futur auteur des Lundis n'était encore qu'un débutant. Quoiqu'il se fût essayé en prose et en vers, sa jeune renommée ne dépassait pas les limites d'un petit cercle d'amis. Après la publication de ces Études d'une ampleur et d'une substance toutes nouvelles, le succès lui vint comme le feu prend à une traînée de poudre. On ne devait pas tarder à reconnaître en lui un maître et, après un quatrième article, sa réputation était faite. Mais j'ai à m'arrêter ici à un point du plus haut intérêt et à y insister : c'est que cet applaudissement si rapide a été acquis à d'autres studieux esprits, à des émules, qui, sur ses traces, sont allés à la conquête de l'avenir.
Avant tout, par déférence, sachons nous incliner devant un vétéran ; M. Cuvillier Fleury était encore jeune en 1830, mais par l'éclat de sa collaboration au Journal des Débats, il avait l'autorité d'un ancêtre. En lui il fallait voir un latiniste de haute valeur, un homme du genre de M. Victor Le Clerc. Il ne jurait que par Horace, qu'il savait par cœur et qu'il se plaisait à citer à tout bout de-champ. Son français, à lui, s'en ressentait. Je veux dire qu'il était clair, net, précis, sans ambages, et l'on avouera bien que de telles qualités ne sont pas à dédaigner. On sait qu'il a veillé à l'éducation d'un des princes de la Maison d'Orléans et l'on sait aussi qu'il a réussi à en faire un des hommes les plus distingués de notre époque.
Conservateur-né de notre langue, qu'il tenait pour la plus claire,
conséquemment pour la plus belle du monde connu, il n'admettait pas qu'on en altérât la pureté en y glissant des néologismes, de l'argot ni de ces ridicules emprunts à nos voisins d'outre-mer que les cercles appellent le modem-style. Le seul aspect de ces nouveautés le mettait hors des gonds et, s'il avait à faire l'analyse d'un livre où il s'en trouvait, il s'emportait jusqu'à morigéner l'auteur sans mesure. On pourrait môme dire qu'il le passait à tabac. « Le respect absolu de la langue de Pascal, de Bossuet et de Molière, voilà ma religion, » disait-il. Ce Credo, qui en vaut bien un autre, se retrouve très nettement exprimé dans tout ce qui est sorti de sa plume.
Après que M. Thiers eut quitté le National pour passer à l'état d'apprenti ministre, Armand Carrel devint rédacteur en chef de ce journal. Grand ami de ceux qui cultivaient les lettres, il appela à lui ceux des jeunes écrivains du jour, qui, en professant des idées libérales, montraient le plus d'aptitude pour parler un beau langage à la foule. Ce fut alors qu'on vit se grouper autour de lui trois jeunes gens qui, par la suite, devaient aller à de brillantes destinées. Ce n'étaient alors que des débutants. Sainte-Beuve en était le plus renommé, par suite de sa récente collaboration au Globe et à cause de Joseph De/orme. Désiré Nisard, celui des trois qui était le plus familier dans la maison, avait bien l'air de ne considérer son passage à la feuille républicaine que comme un stage, et c'est, en effet, ce qui a eu lieu. On sait qu'il devait prochainement aller ailleurs et s'avancer peu à peu dans les fonctions publiques. Le plus modeste était Emile Littré. Sans contester le mérite des deux autres, on peut dire que ce troisième a été le plus studieux et aussi le plus détaché des liens officiels.
Il y a déjà bien longtemps, on a publié une lettre d'Armand Carrel à la mère d'Emile Littré. Rien de plus simple, rien de plus poussé, aussi, au ton de la véritable grandeur. En s'adressant à
cette femme du peuple qui aime tendrement son fils, qui s'est vouée à tous les sacrifices pour en faire un citoyen utile à son pays, il lui dit, sans grandes phrases, qu'elle a réussi au delà du possible dans la tâche si louable qu'elle a entreprise et que celui qui est sorti de ses entrailles donne déjà à voir qu'il sera un des hommes les plus remarquables de son temps. Qu'on juge si, à la lecture de cet horoscope, la brave femme eut à verser des larmes de joie et combien elle devait ôtrefière de ce qui lui venait d'un esprit tel que l'homme qu'on avait déjà surnommé le brillant chevalier de la démocratie.
Personne n'ignore qu'Emile Littré a été un des hommes les plus savants de son siècle. Après avoir étudié la médecine à fond, aussi naïf qu'honnête, il ne se sentait pas en état de l'exercer, mais sûr de l'étendue de ses connaissances, il ne craignait pas de l'enseigner. Helléniste de premier ordre et vivant en ascète au fond d'une mansarde, il a consacré trente ans de sa vie à traduire du grec en très bon français dix forts volumes des œuvres attribuées à Hippocrate et aux Hippocratides, et c'est déjà là un monument littéraire et scientifique de la plus haute valeur. Plus tard, il fera le Dictionnaire en cinq volumes in-quarto qui porte son nom, une sorte de réservoir océanique de toutes les richesses de notre langue; puis, dans ses moments de loisir, il fera de la critique dans les Revues, mais de la critique presque entièrement appliquée à la recherche des vérités philosophiques et morales.
Il n'y a qu'un instant, j'ai eu à parler d'une lettre d'Armand Carrel à la mère de Littré. J'ai maintenant à rappeler un autre genre d'hommage que l'héroïque travailleur a reçu d'un illustre contemporain, indice d'une vive sympathie, autant honorable pour celui qui le lui a donné que pour lui-même. Le fait s'est passé sous le règne de Louis-PhHippe. Un fauteuil était vacant à l'Académie des sciences morales et politiques. Des amis avaient, à son insu, posé la candidature d'Emile Littré, mais en raison de dissentiments sur lesquels je
n'ai point à parler, l'élection était douteuse et pouvait dépendre d'une voix. Or, à l'heure du vote, on vit arriver en litière un malade, un académicien, protecteur du savoir. Ce malade, qui rassemblait toutes ses forces pour déterminer le triomphe du traducteur d'Hippocrate, n'était autre que M. F. (iuizot, alors président du Conseil des ministres.
Dans la suite des temps, mais non plus sous la monarchie constitutionnelle, il y a eu, à propos de l'Académie française, un autre épisode dans lequel il a été fortement question de l'opiniâtre travailleur, mais de cette aventure tout autre, je demande à ne rien dire.
Revenons, s'il vous plaît, à l'autre collaborateur d'Armand Carrel et de Sainte-Beuve. Ah! certes, M. Désiré Nisard n'était pas le premier venu! Il avait la réputation d'être et il était un humaniste ferré à glace, un excellent latiniste surtout, puisque c'est à lui qu'a été confiée la direction de l'inappréciable collection Panckoucke. Lauréat de l'Université, il est entré dans la presse, ainsi qu'on l'a vu, sous l'enseigne des idées démocratiques d'alors. Ce n'était pas sans quelque hésitation, car il hésitait grandement sur le choix d'un genre à adopter. Un jour, il s'est essayé dans la Gazette Littéraire par un dialogue des morts, méthode de Lucien, entre le Dante et Machiavel, mais sa jeunesse encore naïve l'y faisait trébucher. Au lendemain de cette ébauche, il donnait à la Revue de Paris une très courte Nouvelle de huit pages, intitulée : Le Convoi de la Laitière, du Berquin tout pur, et qui .fut de la part de nos jeunes amis de l'École romantique le point de départ d'intarissables moqueries à son adresse. Disons à son éloge qu'il n'est plus revenu aux choses de l'invention. Il a donc eu la sagesse de se cantonner dans la critique, et c'était par la critique qu'il devait faire son chemin.
De 1834 ù 1840, il avait déjà un public, sinon des clients, et une autorité. Sa manière d'analyser un livre et, après examen, de rendre
une sentence, avait le mérite d'être motivée, loyale et de s'exprimer toujours en un langage amène, même lorsqu'il voulait être sévère, elle était donc de bon aloi, quoique, de temps en temps, rebutante par un peu d'aigreur et de parti-pris. N'oublions pas de noter qu'à l'époque où il faisait ses débuts, écrire n'était pas encore un métier, ne cessait point de passer pour un sacerdoce, et, qui sait? c'était peut-être un préjugé d'éducation qui le poussait à se montrer difficile. Prose et vers, les licences du temps lui déplaisaient fort. En particulier, il éprouvait la plus vive aversion pour ce qu'on appelait l'École moderne. [ Faire une guerre à outrance aux Romantiques a été son exercice favori. Des poètes du jour, il n'admettait réellement que Lamartine. Mais tels et tels soi-disant Dieux et Demi-Dieux, comme il les a malmenés!
Puisqu'après un petit laps de temps écoulé, nous sommes enclins à oublier ce qui se passe de notable chez nous, ceux d'aujourd'hui n'ont pas été à même d'entendre parler de la polémique qui a eu lieu jadis entre Jules Janin et lui. Il ne s'agissait que d'un duel à la plume, mais ce choc à armes courtoises n'en a pas moins été fort mémorable. Le lieu du combat était la Revue de Paris. A la vue du dévergondage sans nom qui se carraitdans la'presse, au théâtre et en librairie, à l'aspect de la grammaire violée, du paradoxe érigé en règle, des trivialités applaudies, il ne savait plus se contenir. « — D'où viennent ces Barbares? » s'écriait-il. Partant de là, plein de colère, il rédigeait une sorte de Manifeste par lequel il en appelait au public lettré, à celui qui sait lire et qui est capable déjuger. Sous forme de conclusion, il demandait qu'on s'abstînt de regarder comme gens de lettres ceux qui, ignorants comme des carpes, se mêleraient d'écrire sans avoir, au préalable, passé par la salutaire discipline des études classiques. — Hélas! que dirait-il donc de nos jours? — Bref, il s'escrimait avec un surcroît d'acerbité contre ce qu'il nommait la littérature facile.
A tort ou à raison, Jules Janin prit le mot pour lui et se hâta de le relever. Dans l'intérêt de la littérature grave comme un bonnet de nuit, voyons, est-ce qu'on allait reculer jusqu'aux alexandrins sans âme et à la prose rechignée de l'empire? Il s'échauffait, le spirituel lundiste du Journal des Débats, d'ordinaire si réjoui. Ces choses graves le gênaient. Aussi, revenant vite à ses habitudes de bonne humeur, il reprenait en s'échappant par des grâces d'écureuil. 11 disait que, lorsque la littérature n'est pas amusante, elle n'est pas. Rabelais, Montaigne, Molière, La Fontaine, Voltaire, est-ce que tout cela n'est pas de la littérature pour rire? Second point : pour faire Voir qu'il soutenait cette thèse avec conviction, il s'adressait tout à coup à son contradicteur et lui disait : « Mon cher Nisard, le gant gris-perle que je vous jette a été pris à une des plus belles femmes de Paris. » Évidemment, c'était de la fatuité; c'était à comparer en très petit à cet épisode où l'on voit Condé aller au siège de Lérida à la tête de vingt-quatre violons. Et c'étaient là les mœurs déjà décolletées d'alors. La belle dont il parlait était une grande dame, une comtesse, fille d'un sculpteur en renom, bien connue pour être la maîtresse en titre de l'auteur de Y Ane mort, mais du coup l'adversaire était abasourdi. Que faire? Fallait-il donc répondre sur le même ton? Vous pouvez bien penser que les choses en restèrent là. Mais disons tout. Si la galerie s'amusa du joli rôle de Jules Janin, les gens sérieux, les barbes grises, donnaient raison au grave universitaire. Par contre, il y eut une pluie d'épigrammes chez les Romantiques, visiblement intéressés dans le débat. Ceux du Petit Cénacle, dont les débris se rassemblaient encore, disaient en parlant du latiniste : « Que nous veut ce trouble-fête? » Et le pauvre Gérard de Nerval, en manière de parodie, s'écriait : « Peuples, sachez que le vénérable Désidératus Nisard est l'inventeur de la littérature difficile (à lire). »
M. Désiré Nisard avait surtout le désir d'arriver. Il a laissé dire.
Il a laissé faire. Depuis lors, il a été député, secrétaire-général d'un grand ministre, professeur au Collège de France, directeur de l'École normale supérieure, membre de l'Académie française, officier de la Légion d'honneur, pour finir par siéger au Sénat. Tout est bien qui finit bien.
Gustave Planche a été, durant vingt-cinq ans, une des célébrités du xix6 siècle. On sait qu'il a combattu le bon combat tour à tour dans les colonnes du Journal des Débats et à la Revue des Deux-Mondes. Transfuge du Cénacle,, ce qu'il écrivait était étayé autant sur le bien dire que sur le bon sens, maison a eu à lui reprocher d'avoir pris des allures d'Alceste qui sentaient trop le dédain et la malignité. De ses justiciables, il s'était habitué à faire des accusés et même des coupables. Ceux qui ne jugent des choses qu'en les voyant à la surface ont attribué cette posture à ses mœurs, au débraillé de son costume, à une humeur noire et au sans-gêne d'une vie diogénique. Les amis, au contraire, y signalaient la suite d'un amour excessif de la liberté, ce qui, dans l'exercice de sa fonction, devenait une source d'indépendance, l'autorité d'un franc parleur qui ne dépend de rien ni de personne.
Ceux des biographes qui ont raconté le dernier siècle ne me laisseraient rien à dire sur cette curieuse personnalité et, d'ailleurs, je n'ai à parler de lui qu'en indiquant le rôle qu'il a joué dans la critique. On le lisait avec empressement en raison même de la rigidité de ses arrêts. Soit, mais ce ne devait être qu'une étoile un moment lumineuse et qui devait vite disparaître. Lui, mort, il ne reste pas une de ses pages. Ce qui a surtout caractérisé sa carrière, c'a été la lutte qu'il a soutenue contre Victor Hugo et les zélateurs du grand poète. Un instant, il a pu rappeler le petit berger galiléen qui visait Goliath au front, mais son caillou n'a fait qu'effleurer le géant. De son côté, Olympio, grand amateur d'assonances, de mots bissextiles et même de calembours, avait dit, au milieu de sa cour : « Planche?
Il est long1, plat, gris, raboteux ; il a donc été bien nommé. » Qu'on me permette de rappeler aussi le cri d'un sculpteur du temps, fameux par ses mots : « Si Jules Janin est le prince des critiques, Gustave Planche est le prince des frères fouetteurs. »
Un autre disparu, M. Hippolyte Rolle, aura été aussi, comme Sainte-Beuve, Littré et Nisard, un ami d'Armand Carrel. Originairement, il n'était connu que pour avoir, en 1830, signé la Protestation des Journalistes contre les ordonnances de Charles X. Heureux exploit, puisqu'au lendemain il lui a valu, de la part du roi des barricades, la bibliothèque de l'Hôtel-de-Ville, un assez joli fromage de Hollande, car c'était une sinécure. — Écrivain modeste et épicurien modéré, il n'a pas eu plus d'ambition et n'a jamais cherché à faire le plus léger bruit autour de sa personne. Rien ne lui aurait été plus facile, pendant les dix-huit ans de la monarchie constitutionnelle, que de mettre, chaque semaine, son nom au bas de deux feuilletons, alors fort recherchés, de deux grands journaux. Au National, il signait X, le signe algébrique de l'inconnu; au Constitutionnel, R, l'initiale de son nom ; en sorte qu'il était ignoré du public lisant. Classique avéré, mais en admettant le rajeunissement de la forme, un peu plus d'ornement dans la syntaxe, il n'aimait pas l'école moderne et la poursuivait sans cesse de ses brocards. Hernani l'avait exaspéré. A ce sujet, il criait tout haut à l'absurde et presque à la sauvagerie.
— Comprenez-vous don Carlos (Charles-Quint) se cachant dans une boîte à pendule? disait-il.
Et partant de là, il se montrait sans pitié pour l'œuvre entière de l'illustre auteur.
Au surplus, de tous les poètes du temps, il n'admettait pleinement qu'Alfred de Vigny, parce que ce timide ne comparaissait devant le public qu'en prêtre respectueux des Muses, parce qu'il était chaste, qu'il n'écrivait qu'une prose élégante, toujours chfttiée
pour n'offrir aux spectateurs que d'impeccables moralités. Mû par cette aperception, il s'était fait Tapplaudisseur sans réserve de Chatterton, et il a écrit en toutes lettres que c'est le plus beau drame de ce siècle. — M. Hippolyte Rolle est mort au lendemain de nos désastres, absolument oublié.
Qu'était-ce que Philarète Chasles, ce contemporain paré d'un beau prénom grec ? Le fils d'un ancien chanoine de Chartres, qui s'était jeté à corps perdu dans le torrent de la Révolution. Cet ancien prêtre, très éloquent, fut élu membre de la Convention Nationale, où il siégea, s'il vous plaît, à côté de Maximilien Robespierre. Sous ce titre : la Maison de mon père, le fils a raconté son enfance, si sévère et si studieuse. Dans ce lambeau d'autobiographie, il dit comment sa première jeunesse a été partagée entre l'étude des langues antiques etun état manuel, celui de typographe, le tout en conformité des idées émises par J.-J. Rousseau dans Y Emile, principes dont l'auteur de ses jours était entiché, ainsi que tant d'hommes de son temps. Ce même père, véritable jacobin, « l'animal législateur et guerrier » de Thomas Carlyle, grand ami de la liberté au dehors, était au dedans, chez lui, absolu dans l'exercice de l'autorité paternelle. Autour de lui, après le 18 brumaire, venaient le voir les débris de la Montagne tels que Vadier, Amar, Voulland et d'autres dont l'enfant recueillait les discours, empreints du républicanisme le plus coloré. Pour un peu, sous ce rapport, il serait comparable à Achille, se nourrissant de la moelle des lions et des ours dans l'antre du Centaure. Et déjà ces inflexibles le mettaient en serre chaude en le faisant étudier à outrance.
— Croiriez- vous, me disait-il, qu'à sept ans on me faisait expliquer Tacite?
Tacite, l'ennemi dés Césars, un beau latin, plein de substance, mais qu'on ne peut réellement entendre qu'en troisième et à l'âge de quinze ans !
Par bonheur, ce jeune garçon fluet, mais doué d'une énergie morale peu commune, avait l'àme forte et il ne se laissa pas étioler par le surmenage. Vers les premiers jours de la Restauration, quand il n'était encore qu'un éphèbe, comme la police soupçonneuse d'alors l'avait impliqué, mais fort à tort, dans un complot à cause d'une casse d'imprimerie clandestine, il put démontrer qu'il n'était pour rien dans l'affaire et fut relâché. Ce fut alors qu'il alla en Angleterre par le fait d'un exil volontaire. Disons que ce fut pour lui un très grand bien. A Londres, où il a vécu un certain nombre d'années, il a pu étudier à fond la langue du pays et acquérir une connaissance approfondie de la littérature britannique. En ce temps-là, chez nous, on ne savait encore nos voisins f\ue par ouï-dire ou bien fort imparfaitement. Shakespeare était toujours fort ignoré ou seulement connu par la traduction de Le Tourneur, arrangée par M. Guizot, et par les adaptations deDucis. En rentrant à Paris, PhilarèteChasles,mûri par le labeur, s'y présentait tout imbibé d'un savoir solide, très varié et qui, dès la première heure, devait le faire rechercher par les publications du jour. Voilà ce qui explique comment, de 1829 à 1850, il a été l'un de ceux qui se sont le plus produits dans les Revues.
On lui a reproché d'avoir débuté par un poème assez bizarre, intitulé la Fiancée de Bénarès.
— Eh bien! répondait-il sous forme d'excuse, c'est vrai: j'ai fait des vers dans mon jeune âge comme on joue au soldat, quand on est enfant.
Mais, à part cette faiblesse, sa vie entière a été donnée tout entière au professorat et à la critique. J'ai même à dire ici que la critique a eu la meilleure part. Nous apprendre cette Grande-Bretagne que nous ignorions avant lui, la tâche était belle, sans doute, mais ce n'était qu'un commencement. En s'élançant dans un essor jusque-là sans pareil, il s'est mis à étaler tour à tour sous nos yeux le trésor des littératures étrangères, qui était lettre close pour nous*
Infatués de nous-mêmes ou trop enclins à nous mirer dans la fontaine de Narcisse, nous affections de ne rien apprendre de ce qui se faisait de remarquable au delà de nos frontières. Pionnier littéraire d'une chevaleresque audace, Philarète Chasles prit par la main la France de son temps et la fît se promener dans les forêts vierges qu'il défrichait pour elle. C'est ainsi qu'il fut le premier à populariser chez nous le théâtre espagnol, celui de Galderon, de Lope de Vega et d'Alarcon. C'est ainsi encore qu'il nous révéla, chez les Allemands, ce que nous ne]connaissions pas de Goethe/de Schiller etde Jean-Paul Richter, son poète favori, dont il a même traduit le Titan. Infatigable, fouillant partout, analysant tout, il a poussé l'amour de l'investigation jusqu'à pénétrer en Hongrie, chez les Slaves, et, un jour, l'Europe et l'Amérique ne lui suffisant pas, il s'est jeté en Asie pour étudier le sanscrit et la poésie de l'Inde.
Histoire, exégèse, géographie, linguistique, ethnologie, recherches psychologiques, les soixante volumes publiés chez Amyot témoignent du haut mérite de ce piocheur. Quand on mesure des yeux ce qu'il a écrit, on serait tenté de le prendre pour le premier critique de 1830; mais il faut bien se résoudre à reconnaître que, pour l'empêcher d'occuper ce rang, il lui a manqué deux choses essentielles : l'ordre dans le classement des matières et le charme du style. Trop d'éparpillement, un excès de lyrisme, ce qui ne s'accorde pas avec la prose du raisonnement, et puis l'absence de toute chronologie, ont fait que son œuvre ne peut durer. Ces soixante volumes, trop épars, on les retrouverait encore dans les bibliothèques publiques, mais personne ne songe à les consulter.
Pendarit quarante ans, Philarète Çhasles a soutenu vaillamment la bataille littéraire. Il en a rapporté plus d'une blessure. La plus vive, a été de ne pas entrer à l'Académie Française, où, pourtant, sa place était bien marquée. Au gré de tous les amis des lettres, l'Académie a eu tort, mais passons là-dessus- Et puis, que voulez-
vous? tout fils d'Adam est assujetti aux caprices de la destinée ! Après tant de travail, il avait arrangé sa vie pour finir dans le repos et dans l'idylle; c'est ce que le sort ne lui a pas permis. Il s'était remarié, et avait fait choix comme retraite d'un calme cottage des environs de Paris. Au lendemain de la guerre, l'envie lui vint d'aller faire un tour en Italie. Il s'était arrêté à Venise. Un soir qu'il ramait sur le Grand Canal, il fut pris d'une attaque de choléra et mourut. Sa veuve voulait ramener ses restes en France, mais, par ordre de la municipalité, qui craignait la contagion, son coi*ps dut être jeté dans un amas de chaux vive, où il fut consumé en vingt minutes. Misère de nous! Tant d'efforts, tant de talent, tant de belles choses, et disparaître dans une mort tragique et presque abjecte!
Jules Janin est trop connu pour qu'on ait à s'étendre sur ce qu'il a été. Celui qui s'est donné à lui-même le litre de Prince des critiques, a-t-il été sérieusement un critique? Ce qu'on sait, c'est que, pendant près d'un demi-siècle, cet enfant gâté du Journal des Débats, cet amateur par excellence a eu la haute main sur la marche de toutes les scènes parisiennes. Directeurs de théâtres, auteurs, acteurs, actrices, musiciens, tout ce beau monde-là a formé autour de sa personne une cour prodigue en compliments, en fleurs et en bonbons. Rien de mieux, direz-vous, mais sa valeur littéraire, quelle était-elle? — Demandez-le aux échos du passé. — Les éplucheurs de gloire répondent : — « Par ce qu'il a laissé, jugez de ce qu'il a été. » Le mot serait cruel et injuste, car enfin, pour payer le loyer de la vie, il suffit de passer en faisant bien son métier. On questionnait M. Saint-Marc Girardin pour savoir ce qu'il pensait de ce gros garçon et de son œuvre. « — Que voulez-vous que je vous dise ! répondit le professeur. On lit ces douze colonnes. Quand on a fini, on n'a rien appris, rien retenu, mais cette jolie prose est toujours d'une digestion agréable. » M. Armand Bertin faisait, dans le même
sens, une réponse plus imagée et, conséquemment, plus explicite. La voici : « Un voyageur traverse à pied, en plein soleil, le désert du Sahara. Il meurt de soif. Il a la langue pelée par la sécheresse. Il tire de sa poche une poignée de diamants pour un verre d'eau, claire qui le rafraîchira. Ce verre d'eau, c'est le feuilleton de Jules Janin. »
En arrivant au bout de ma liste, je vois que j'étais sur le point de commettre une impardonnable omission. J'oubliais le doyen de la critique théâtrale. Ce Nestor, c'était M. J.-T. Merle. Ancien auteur dramatique, il avait été directeur de la Porte-Saint-Martin et c'était là qu'il avait connu et épousé une des plus grandes actrices du temps, Mme Dorval,la môme qui a si brillamment servi d'interprète au répertoire des Romantiques. On lui avait ensuite donné le feuilleton hebdomadaire de la Quotidienne, journal des hôtels fleurdelysés, des châteaux et des presbytères. Homme d'esprit, très'propret dans son style comme dans sa personne, il s'efforçait de n'écrire rien que d'aimable. Il disait : « La langue française est assez belle par ellemême sans qu'on y mette du clinquant. » Tout son art consistait à faire, mais avec scrupule, le récit analytique des pièces à la représentation desquelles il avait à assister. Quand les jeunes lui demandaient pourquoi il s'obstinait dans cette antique méthode, il expliquait les motifs de sa résistance. — « A dater de la chute de Charles X, disait-il, les réjouissances mondaines n'ont plus été de mise dans le public qui me fait l'honneur de me lire. Nos duchesses, nos châtelaines et les amis du clergé ont cessé de mettre les pieds au théâtre, mais ils ne sont pas fâchés d'apprendre ce qu'on y joue, et voilà pourquoi je les tiens au courant des moindres détails de l'action. » Ajoutons que sa causerie, souvent piquante > était toujours aimable. Raison pour laquelle un vieillard bien connu pour ses bons mots, M. Michaud, le directeur du journal royaliste, ayant à répondre à une feuille républicaine, lui disait : « Avouez que nous
sommes en meilleure posture que vous, puisque nous avons un merle blanc. »
Théophile Gautier? L'usage veut qu'on garde le feu d'artifice pour la fin d'une fête. J'ai donc dû réserver ce nom pour illuminer la dernière page de cette Étude. Voilà un peu plus de trente ans que celui qui le portait est mort et, Dieu merci, l'herbe de l'oubli n'a pas encore entièrement couvert sa pierre tombale. Il vit encore dans le monde où l'on peint, où l'on sculpte, où l'on écrit et où l'on aime. Poète, romancier, auteur dramatique, voyageur, causeur, il a tenu l'une des premières place dans le monde de l'art, mais surtout, pendant quarante ans, il a été un critique et celui qui a eu le plus d'originalité dans la forme. Passé maître en fait de grammaire et quoiqu'il ne se soit jamais assis dans une chaire officielle, il aurait pu être reconnu pour le plus savant des philologues. Sa force à cet égard venait de ce que, de fort bonne heure, il s'était imposé à luimême une pédagogie des plus ingénieuses et dont il a su tirer le meilleur parti. Ce procédé, tout neuf, consistait à lire dans les Dictionnaires, à y lire au hasard de la page et fréquemment, aux heures où l'on a à combattre l'ennui. — Lisez-vous dans les Dictionnaires? était la première question qu'il adressât au confrère avec lequel il avait à engager un entretien, et de la réponse qui lui était faite, il jugeait du savoir littéraire de l'interrogé. Parmi les contemporains, pas un n'aurait pu l'égaler en ce qui touche la connaissance de la langue et la propriété de ses richesses. Notre Glossaire, dit-on, se compose de 25,000 mots. Incomparable en cela, il se les était tous assimilés et, lorsqu'il avait à écrire, pareil au plus habile joaillier, il les tirait un à un de sa mémoire comme des perles, comme des pierres précieuses, et les enchâssait d'une main légère dans la phrase méditée. En sorte que toute œuvre de lui éclairait comme un diamant brille dans l'ombre.
Un dernier mot :
On vient de voir défiler en rang* les critiques en vogue de 1830. Us sont du nombre de dix. Tous ont été des ouvriers d'élite. Pour me servir d'un mot, aujourd'hui démodé, mais fort usité en leur temps, tous ont mérité le laurier apollonien. Toutefois, après soixante-quinze ans écoulés, un seul reste sans contredit debout; c'est l'auteur des Lundis, et son œuvre, née d'un prodigieux labeur, est un monument immortel qui défiera les outrages du Temps.]
Philibert Audebrand.
LETTRES A JULES RAVBNEL
Le goût de Sainte-Beuve pour le détail biographique et pittoresque Ta amené à mettre en vive lumière une foule de documents inconnus et de livres oubliés. Pour esquisser les figures si vivantes, pour renouveler par des traits ignorés les physionomies illustres qui forment sa nombreuse galerie, il a dû demander aux archives et aux bibliothèques les secrets qui dormaient dans leurs dossiers et sur leurs rayons. Mais comment, pressé par les 1er et les 15 du mois des grandes Revues, par les nécessités de la presse quotidienne et, plus tard, par l'échéance fatidique du « lundi », eût-il pu se mettre lui-même à la poursuite des pièces et des volumes ensevelis dans la paix de nos grands dépôts? Sans doute il a dû le faire plus d'une fois; mais, le plus souvent, il a été aidé dans ces minutieuses recherches par des savants et obligeants amis, heureux de lui fournir les éléments de l'un des « portraits », de Tune des « causeries » où il était passé maître. Au premier rang de ces collaborateurs bénévoles, il faut placer Ravenel. Esprit curieux, très informé du détail de notre histoire littéraire au xvuc et auxvme siècle, Ravenel se laissa très vite gagner au charme des relations avec Sainte-Beuve, qui, de
son côté, apprécia tout aussi vite la valeur de son nouvel ami. C'est à la Bibliothèque de la ville de Paris que s'ébaucha, vers 1845, cette longue et solide amitié. Dans les loisirs de ses fonctions, qu'il occupait depuis 1840, Ravenel étudiait nos grands siècles jusque dans le menu de leur vie, et pour redresser les noms et les dates des personnages de marque dont il aimait à reconstruire la biographie, il collectionnait les copies de correspondances privées, de papiers inédits, et, précurseur de Jal, il relevait dans les actes de l'état civil de Paris tout ce qui pouvait préciser, éclairer, corriger les notions courantes et acceptées sans contrôle. Il se rapprochait trop de Sainte-Beuve par cette passion du détail exact pour rester longtemps éloigné de lui et étranger à ses travaux. Quel heureux hasard les rapprocha? nous l'ignorons. Peut-être quelque ami commun, peut-être quelque pointe poussée à la Bibliothèque dans l'espoir d'y trouver un renseignement vainement demandé ailleurs... Toujours est-il qu'une fois la rencontre faite, ils furent indissolublement liés l'un à l'autre. Et lorsque Ravenel passa à la grande bibliothèque de la rue de Richelieu, les rapports continuèrent de plus belle, les relations devinrent amitié, l'amitié devint intimité. C'était en effet, pour Sainte-Beuve, une rare bonne fortune que d'avoir, dans cet établissement unique, un érudit sûr, toujours prêt à se mettre en quête, sans délai, de tous les éléments qui pouvaient donner à l'article commencé plus de piquant, plus de nouveauté, plus de vérité. Le grand critique a fait un jour, en quelques pages, un rapide et aimable portrait de ses secrétaires. Il eût pu joindre Ravenel à ce petit groupe familier. Tout au moins n'a-t-il guère laissé passer d'occasions de lui témoigner publiquement son estime et sa reconnaissance. Dès 1846(1), à propos de cette MUe Aïssé qui devait
(1) En 1839, il le nommait déjà au sujet de la date de la naissance de Mme Deshoulières (Portraits de femmes, p. 367, note 2; article du 15 octobre).
bientôt réunir leurs noms sur la même couverture, il parlait aux lecteurs de la Revue des Deux Mondes de Jules Ravenel, « un érudit bien connu par sa conscience, sa rectitude et sa sagacité d'investigation » (1). Quelques mois plus tard, corrigeant noms et dates de la biographie de M"" de Staal-Delaunay, il signalait aux abonnés du Journal des Débats « l'érudit » à qui il devait sa science et « à qui Ton doit tant de rectifications de cette sorte » (2).
En 1849, la « causerie » du 24 décembre sur Adrienne Lecouvreur lui permet d'annoncer un travail sur la comédienne que prépare « un de ses amis, bibliophile avec passion et avec choix », « qui a la main heureuse » (3). Il s'agit de Ravenel, et c'est encore Ravenel qui lui fournit, l'année suivante, sur Mmi de La Tour-Franqueville et J.-J. Rousseau, « des notes précises qui corrigent et complètent les renseignements» de Musset-Pathay et de La Porte (4). Plus tard, quand les liens d'affection se sont resserrés entre eux, Sainte-Beuve se donne licence de mettre, comme on dit, l'épée dans les reins de son ami : « M. Ravenel, ce patient et ingénieux érudit, a besoin d'être un peu forcé, et, plus qu'aucun érudit peut-être, il trouve moyen d'unir au zèle de chercher et d'amasser la crainte de produire »(5). Voilà qui est bien et finement dit; mais Sainte-Beuve avait pleine conscience du profit qu'il tirait de ce ce zèle » et de cette « crainte », et c'est pourquoi il louait si volontiers son tout dévoué correspondant.
Dans plus d'un autre endroit, le critique prend plaisir à appeler l'attention de ses lecteurs sur les ouvrages et les mérites de Rave-
(4) Premiers Lundis, t. III, p. 132 (article du 15 janvier).
(2) Journal des Débats, n° du 21 octobre 1846 (cf. Premiers Lundis, t. III, p. 443).
(3) Causei'ies du Lundi, t. I, p. 159.
(4) Causeries du Lundi, t. II, p. 65 (article du 29 avril 1850).
(5) Causeries du Lundi, t. XV, p. 223 (article du 15 juillet 1861).
nel (1), et leur sympathie ne tient donc nullement du mystère. Mais les causes de cette sympathie sont moins connues qu'on ne le penserait, et c'est leur correspondance qui va nous les livrer pour la première fois. A lire les passages qui viennent d'être cités, on pourrait croire en effet que ce n'était que par occasion que Sainte-Beuve puisait dans les dossiers et dans l'érudition du conservateur de la Bibliothèque. On va voir, au contraire, que leurs* relations ont été, pendant une vingtaine d'années, presque journalières, et que les « Causeries » en particulier ont dû à Ravenel, grâce aux trésors que lui fournissait la Bibliothèque, une partie de leur documentation si riche et souvent si imprévue. Il est donc juste, dans la délicate manifestation dont le Journal des Débats a si heureusement pris l'initiative, de rendre justice à Ravenel et au grand établissement auquel il fut attaché pendant plus de trente ans. Le conservateur des imprimés et la Bibliothèque nationale ont droit à ce témoignage de reconnaissance, et Sainte-Beuve aurait été le premier, si l'occasion s'en fût présentée à lui, à proclamer ce qu'il devait à l'établissement comme il avait tant de fois proclamé ce qu'il devait au fonctionnaire.
Ravenel a dû distraire beaucoup des billets qu'il reçut de Sainte- Beuve, de 1845 à 1869, pour les offrir à d'indiscrets amateurs d'autographes. En revanche, on trouve, parmi les lettres qu'il a conservées, une lettre à Taschereau, dont il fut le subordonné, de par les hasards de la politique, depuis Tannée 1852, et qui lui fit probablement don de cette intéressante pièce. Afin de respecter la chronologie, et aussi pour commencer ce festin délicat par un excellent hors -d'oeuvre, nous donnerons tout d'abord cette petite dissertation sur la vie de La Bruyère.
(1) Causeries du Lundi, t. II, p. 249; t. V, p. 104, note 1; etc.
Ce 19 février 48*6.
Mon cher monsieur Taschereau, Je viens de lire avec intérêt les pages de la Revue Rétrospective sur La Bruyère [Y) et je vous remercie beaucoup de V aimable mention que vous y faites de moi. La lettre de La Bruyère à Bussy est en effet curieuse, étant le seul billet qu'on ait de lui. Quant à l'extrait des registres de Versailles, il est bon de l'avoir aussi, mais vous-même avez noté combien les noms y sont inexacts : la qualification de \ Gentilhomme de Monseigneur le Duc donnée à La Bruyère ne l'est pas moins : il n'était attaché qu'en qualité d'homme de lettres, mais on aura cru le mot de gentilhomme plus flatteur. La conjecture sur Tallemant ou Pavillon feseurs de stances peut se soutenir ; ce qui m'arrête pourtant, eu égard à Tallemant à qui ce signalement va bien, c'est que c'était un homme de modération et de considération dans l'Académie, secrétaire de Vautre Académie des Inscriptions, et qui ne devait pas être aussi prompt à la cabale que les ennemis de La Bruyère indiqués par lui dans son discours de réception. Mais il y a erreur sur le fait de Pelisson se retirant devant La Bruyère : Pelisson était mort au mois de février de cette même année, et il était de l'Académie depuis fort longtemps. Déjà cette erreur sur Pelisson se trouve dans la notice qui est en tête du La Bruyère édit. Belin, et qui est, je crois, de M. Depping (2). J'ai moi-même cherché à savoir quel pouvait être ce concurrent qui se retire devant La Bruyère. C'est peut-être l'académicien qui fut reçu à la prochaine place vacante, après celle que remplit La Bruyère. Dans les Harangues de l'Académie, on pourrait voir cela, et si ce que dit La Bruyère dans son Discours sur le concurrent qui se retire devant lui ne s'applique pas à l'un des
(1) Taschereau publia la première série de la Revue Rétrospective de 1833 à 1837 (20 volumes in-8°). C'est dans la livraison d'octobre 1836 (pages 135-142) que se trouvent les Documents biographiques sur La Bruyère, dont il a été fait un tirage à part {s. L n. d.f in-8°, 8 pages).
(2)' Œuvres de La Bruyère (Paris, A. Belin, 1818, in-8); notice signée D., p. xv.
académiciens reçus peu après lui ? Vous devriez tâcher d'éclaircir ce point.
Mille amitiés et remerciement.
Sainte-Beuve (1).
Ce dimanche 6 novembre 4836 (2).
La plus ancienne des lettres de Sainte-Beuve à Ravenel, auxquelles nous arrivons maintenant, est de 1845. Elle ne porte ni date du mois ni date d'année, ce qui est dans les habitudes du grand critique et rend parfois difficile le classement de sa correspondance. Heureusement, on y rencontre presque toujours des indications littéraires précises, et c'est ainsi que, dans le cas présent, l'article sur le Gresset de M. dé Cayrol vient à point nommé nous tirer d'embarras : il est du 15 septembre 1845(3), et notre lettre doit l'avoir précédé d'assez peu longtemps.
Ce /0... [4845].
Je vous remercie bien de la lettre de Gresset (4). Cela suffit bien et je n'ajouterai rien sur M. de Cayrol. S'il y a quelque induction littéraire à tirer des représentations du Méchant, je vous serai obligé de m'en donner le tableau (5). Cette pièce a toujours été très peu jouée. Quant à Parny, toutes les bibliographies l'appellent Desforges. On m'assure qu'il y a des Desforges à Bourbon et pas de Deforges. Il faudrait donc être bien sûr de la correction pour s'écarter de toutes les choses écrites jusqu'ici (6).
(t) Adresse : « Monsieur, Monsieur J. Taschereau, n° il, rue Saint-Benoist. »
(2) Cette date est ajoutée, probablement de la main de Taschereau.
(3) Dans la Revue des Deux Mondes. (Cf. Portraits Contemporains, t. V, p. 78).
(4) La « lettre de Gresset » doit être la lettre ti sa mère (Portraits Contemporains et divers, éd. de 1847, t. m, p. 223).
(5) Probablement d'après le Journal du Théâtre Français, par le chevalier de Mouhy (mss. français 9229-9235 de la Bibliothèque nationale).
(6) On lit, dans les Portraits Contemporains, t. IV, p. 424, cette note sur le nom de Désiré De Forges de Parny : « Ou De Forge, et non pas Desforges, comme le donnent toutes les biographies. M. Ravenel a pris la peine de relever, dans les Archives de l'Hôtel
L'article de Louandre a été une grosse maladresse: rien déplus (1). Buloz (2) ne l'a lu qu'avec le public, pas avant. Louandre n'a été inspiré par personne, et n'a fait que mettre à tort ou à raison ses idées. Il ne sera plus question de cet article dans huit jours. J'expliquerai tout cela à Magnin (3) dont je conçois bien, d'ailleurs, le mécontentement. On est tellement accoutumé à la Revue (4) à tout faire par pouvoir absolu et sans consulter les rédacteurs, même les principaux rédacteurs, que l'idée n'en est même pas venue pour cet article qui en touchait de près un si grand nombre. Mais il n'y a eu aucune intention particulière.
Mille amitiés.
Sainte-Beuve.
Mes impressions de volumes commencent à peine (5) : ainsi il n'y a rien d'absolument pressé (6).
de Ville, ce nom exact de Parny tel qu'il résulte de l'acte de décès du 5 décembre 1814, et aussi de l'acte de mariage du neveu de Parny avec Mllc Contât. »
(1) Je ne vois pas, dans les articles publiés vers cette époque par Charles Louandre dans la Revue des Deux Mondes, quel est celui qui a pu si fort émouvoir Janin, Magnin et Sainte-Beuve lui-même.
(2) Le directeur de la Revue des Deux Mondes.
(3) Charles Magnin.
(4) La Revue des Deux Mondes.
(5) Les Portraits Contemporains et divers, dont la Préface porte la date du 1er décembre 1844.
(6) Voici deux billets qui sont du même temps :
Ce 10 décembre [vers 4845?].
Monsieur, Je vous suis extrêmement reconnaissant du renseignement bibliographique que vous voulez bien me transmettre. Je ne connaissais pas Vindication de cette traduction en allemand du discours de 1843.
Je suis heureux, Monsieur, de cette occasion de me considérer comme votre obligé, et de vous exprimer, avec mes remerciemens, l'assurance de mes sentimens distingués.
Sainte-Beuve.
Adresse : « Monsieur, Monsieur Ravenel, bibliothécaire à la Bibliothèque de la Ville (maintenant transférée près du Jardin des plantes, Paris). »
6 octobre [avant 4848].
fax encore à vous remercier, Monsieur, de votre dernière recherche. Elle épuise la
Après le chevalier de Parny, c'est une chevalière qui trouble Sainte-Beuve et le fait recourir à la sagacité de son correspondant. La lettre est du 2 janvier, et, dans le post-scriptum, le critique s'excuse joliment de commencer Tannée en offrant à Ravenel ce « bouquet d'épines ». Il en avait pourtant bien le droit, s'il était déjà décidé que son étude sur M1Ie Aïssé serait réimprimée en tête de l'édition des Lettres à Madame Calandrini, préparée par le bibliothécaire.
Ce i janvier [4846].
Cher Monsieur,
Il y a de quoi donner sa langue aux chiens. J'avais cru, sur la foi
des lettres de lord Bolingbroke, tome II, p. 446, et tome III, p. 186y que
l'ambassadeur M. deFerriol était mort en 1122; et voici que M11* Aissé,
dans une lettre de 1126 (VIe lettre), dit quelle a eu tout à la fois la. mort
de son bienfaiteur M. de Ferriol, l'asthme du chevalier et la réduction des
rentes, etc. Voilà un passage qui me parait demander révision; a-t-il
attiré votre attention ? Je vous le signale. Je crois qu'il y a erreur dans
cette lettre.
Sans excuse, et mille amitiés.
Sainte-Beuve.
Je vous envoie pour étrennes des difficultés biographiques, des épines pour bouquet.
Autre question, plus facile à résoudre : il ne s'agit que de l'emprunt d'un livre de la Bibliothèque :
Ce 40 février 1846.
Cher Monsieur, Je désirerais bien avoir, de la bibliothèque du Roi, pour quelques
question, et ce n'est pas votre faute si, tout examen fait, il reste un peu de doute; comme dans toutes choses humaines, petites ou grandes. Mille et mille remerciemens et sentimens dévoues.
Sainte-Beuve.
Adresse : « Monsieur, Monsieur Rarenel, à la Bibliothèque du Roi. »
jours, la Vie du duc de La Rochefoucauld-Liancourt, écrite par le marquis Gaëtan de La Rochefoucauld, publiée en 1827, m-8° (1). Pourriezvous me la faire trouver?
Mille remerciements et mille amitiés.
Sainte-Beuve.
En février 1846, un petit orage traverse la vie de Sainte-Beuve : M. de Salvandy, qui depuis un an avait remplacé Villemain au Ministère de Tlnslruction publique, interdit l'impression de la Relation inédite des derniers, momens de Louis XK, qui devait paraître dans la Revue des Deux Mondes du 15. Sainte-Beuve ne se tint pas pour battu : il écrivit au trop scrupuleux ministre une lettre que celui-ci dut lire sans trop d'agrément (2), et, pour instituer quelques amis de choix comme arbitres entre l'autorité et lui, il fit conserver la composition de son article par Gerdès (3), qui en exécuta trente tirages à part. L'un d'eux était destiné au dépôt légal, et l'auteur mis à l'index tenait à ce que la Bibliothèque royale le plaçât soigneusement sur ses rayons. A qui s'adresser en cette occasion, sinon à l'excellent Ravenel, qui d'ailleurs tint compte de la recommandation (4)?
Ce 49 février [18 46}.
Cher Monsieur,
Il doit être déposé aujourd'hui 19 février une brochure d'une 20° de pages, intitulée Relation inédite des derniers momens de Louis XV.
(1) Paris, Delaforest, A. Dupont. — On peut observer en passant que c'est peut-être à cet écrivain que Sainte-Beuve emprunta le titre de ses Consolations (mars 1830). Dès 1825, en effet, Gaëtan publiait, sous le nom de L. de Montchevreau (nom d'une de ses terres, qu'il habitait alors) un volume intitulé : Consolations et Poésies diverses (Paris, Bosange père, in-32; vendu au profit des Grecs, à l'Exposition du Bazar Saint- Honoré.)
(2) Voyez la Correspondance de Sainte-Beuve publiée par M. Jules Troubat, t. I, p. 133.
(3) L'imprimeur de la Revue des Deux Mondes.
(4) Cet opuscule est aujourd'hui coté Lb38 1852; il porte le timbre de la Bibliothèque Royale et la date de 184G. — La Relation a été réimprimée dans les Portraits Littéraires, t. III, p. 511, sous le titre de Relation inédite de la maladie de Louis XV; cf. p. 539, en note : « Cette relation avait été imprimée en 1846, à un très petit nombre d'exemplaires. »
Veuillez la guetter lorsqu'elle arrivera à la bibliothèque du roi et la lire. Je vous expliquerai mieux ce que c'est en causant. Je vous la recommande.
En deux mots, c'est un article qui devait paraître dans la Revue des Deux Mondes du 15, et que M. de Salvandy a empêché d'insérer sous menace de saisie ! (Entre nous.)
Lisez et faites que cette petite pièce curieuse ne se perde pas. J'ai pris sur moi d'en faire tirer quelques exemplaires (30).
J'ai bien des choses à vous dire sur les descendons d' Aïssé, mais ce
sera en causant (1).
A vous.
Sainte-Beuve (2).
La bourrasque passée, on revient aux Lettres de M1,c Aïssé :
Ce 2 juin [4846].
Cher Monsieur, Recevez mon sincère compliment (3). Je vous le porterais si je n'étais malade, et retenu au lit par un mal assez grave au pied. J'ai reçu de bonnes nouvelles de Genève : le dessin du portrait est fait et bien fait; je le recevrai dans une huitaine de jours (4). Rien ne nous arrête donc plus et je vais livrer mon commencement à M. Gerdès.
Mille amitiés. A bientôt, j'espère, du moins quand je pourrai aller.
Sainte-Beuve.
(1) Sainte-Beuve avait remis à Ravenel, probablement pour la compléter, la note autographe suivante : « Le contrat de mariage de Mlle Céline [Gélénie] Leblond [fille de Mlle Aïssé et du chevalier d'Aydie] avec le vicomte de Nanthia se fit au château de Lanmary, le 15 octobre 1740. » Cf. Portraits Littéraires, t. III (1878), p. 177.
(2) Adresse : « Monsieur, Monsieur Ravenel, conservateur à la Bibliothèque du roi. »
(3) Ravenel avait été décoré quelques jours auparavant.
(4) Il s'agit du portrait de Ml,c Aïssé destiné à servir de frontispice à l'édition des Lettres donnée par Sainte-Beuve et Ravenel. Tôpffer mourant s'était chargé de le faire dessiner. Cf. Nouvelle Correspondance de Sainte-Beuve, publiée par M. Jules Troubat, p. 103 (lettre du 8 avril 1846); voyez aussi Correspondance, 1. 1, p. 137 note 2, et p. 138. — Le portrait de M,,e Aïssé parut en effet en tête des Lettres de MIU Aïssé à 3fme Calan-
Bientôt Sainte-Beuve se liait assez avec Ravenel pour se laisser inviter, lui si casanier, à la « campagne » suburbaine de son précieux correspondant. Nous ignorons s'il donna suite à ces projets d'amicale villégiature; mais, ce qui semble certain, c'est qu'il prit peu à peu le chemin de la rue Colbert pour s'y réunir, dans de familières et savantes causeries, aux amis de Ravenel et de M110 Dupont. On en trouvera un peu plus loin la preuve incontestable; mais ne semble-t-il pas qu'elle apparaît déjà dans la lettre du 4 novembre 1846? Elle a été écrite un mardi soir ou un mercredi, peu après une de ces tranquilles soirées du lundi, où l'on discutait les détails les plus secrets de la biographie de nos grands écrivains. On avait cru découvrir, dans un document conservé à la Bibliothèque de la rue de Richelieu, l'existence d'un enfant naturel de Pascal (1). Cette découverte piqua, comme on peut le penser, la curiosité de Sainte-Beuve. 11 s'y attacha, chercha, creusa, et l'on va voir la conclusion — négative — qu'il exprime avec un spirituel dépit.
Ce 4 {novembre 1846) (2).
Cher Monsieur,
Il ne faut pas rester sur les fausses nouvelles. La vérité avant tout ! Pascal a pu en faire d'autres, mais il n'a pas fait celui-là. Malgré les coïncidences de dates et nos vraisemblances d'hier, le Biaise Pascal père de cet enfant et qui est qualifié de secrétaire du Roi, doit être le même que celui dont il est question dans les Mémoires de Fléchier de M. Gonod, page 42, note (3). C'est un oncle à la mode de Bretagne ; Fléchier
drini, 5e édition, revue et annotée par M. Ravenel, avec une Notice par M. Sainte-Beuve (Paris, Gerdès, 1846, in-18, avec deux portraits). — La Notice a été réimprimée, avec de nouvelles additions, dans les Derniers Portraits Littéraires; Sainte-Beuve y est revenu avec un amour inlassable.
(1) M. Michel Deprez m'a plusieurs fois parlé de cette pièce, mais je n'ai pu réussir à la retrouver.
(2) Mois et millésime ajoutés par Ravenel.
(3) Mémoires de Fléchier sur les Grands- Jours tenus à Clermont en 4665-1666 (Paris, 1844, in-8°). L'exemplaire de la Bibliothèque nationale (Lbs7 156 Rés.) porte la note au crayon suivante, qui paraît être de la main de Ravenel : « Rare. Un grand nombre de familles ont cru avoir intérêt à faire disparaître cet ouvrage. >»
lui-même s'y était trompé. Ainsi nous sommes dépriés du baptême. La
nature humaine a tant de malice que j'avoue que j'en suis un peu
piqué.
Tout à vouSj cher Monsieur.
Sainte-Beuve.
La lettre suivante nous révèle une indisposition du critique et indique combien il appréciait dès lors l'amitié et le dévouement du conservateur de la Bibliothèque.
Ce 22 février [1847?], lundi.
Cher Monsieur,
L'intérêt que je sais que vous me portez me fait vous dire que si je ne vais pas vous voir, c'est que mon mal est toujours stationnaire. Demain M. Sichel se décide à me cautériser la partie engorgée (1). En effet, il est temps que cela finisse, car je suis bien découragé.
J'espère que vous usez toujours à merveille de vos excellens yeux.
J'offre mes hommages à Mademoiselle Dupont et je désire la savoir
tout à fait bien.
Tout à vous.
Sainte-Beuve.
Il a sans cesse recours à ce savant et aimable fonctionnaire. On lui signale des lettres de l'abbé Prévost qui dorment dans un volume de Dom Grenier; aussitôt d'écrire à Ravenel pour le charger de lire les pièces et de dire son avis. Ravenel fit mieux : il les copia, et Sainte-Beuve jugea qu'il n'avait pas eu tort, puisqu'il les inséra in extenso, deux mois plus tard, dans son étude sur L'abbé Prévost et les Bénédictins (2). Peut-être même lui donnèrent-elles l'idée de cette curieuse étude à laquelle, malgré de nouvelles recherches, on n'a rien ajouté d'essentiel. Et Ravenel ne se contentait pas de faire les
(1) Jules Sichel, le savant ophthalmologiste, mourut avant Sainte-Beuve, le 18 novembre 1868. Il était son aîné d'un an environ.
(2) Portraits Littéraires, t. III, p. 453 (3 juillet 1847).
enquêtes et les vérifications dont le sollicitait son correspondant; il lui indiquait spontanément les dossiers intéressants conservés dans le grand dépôt de la rue de Richelieu, comme on va le voir pour Fréron, comme on le verra un peu plus tard pour le chevalier de Méré. Les éditeurs de M,le Aïssé restaient collaborateurs et le devenaient même de plus en plus.
Ce 21 mai [4847], Cher Monsieur,
On me dit que dans le n° 5 du 15e paquet de Dom Grenier (aux manuscrits de la Bibliothèque du Roi) il y a des notices concernant les hommes illustres de Hesdin, et que parmi ces notices il y a deux lettres autographes de l'abbé Prévost (1). Les avez-vous jamais lues? Si vous y jettez les yeux, dites-moi s'il y a Ui quelque chose de curieux sur le grand romancier.
A quand le Commynes (2)? Je n'ai plus rien pour les Débats.
J'irai vous voir à mes premières heures de liberté; nous sommes au plus fort des corvées académiques.
Mille et mille amitiés.
* Sainte-Beuve.
Offrez mes respectueux hommages à Mademoiselle Dupont.
Vous m'avez dit un jour, il y a quelques mois, que vous me montreriez des choses curieuses a la Bibliothèque, sur Fréron, je crois, et sur ses rapports avec la censure du temps (3). Maintenant que j'ai des yeux, je vous rappellerai cette promesse.
Peu à peu, grâce à ce commerce littéraire incessant, les liens se resserraient entre le bibliothécaire et le critique. Le « Monsieur »
(1) Collection de Picardie (Dom Grenier), vol. 103, fol. 54-56.
(2) Le dernier volume du Commynes de M,le Dupont.
(3) C'est le curieux dossier qui remplit presque à lui seul le ms. de la Bibliothèque nationale coté Nouv. acq. franc. 353b.
de 1845, le « Cher Monsieur »de 1846, devient pour la première fois (1), vers la fin de la lettre suivante, datée de septembre 1847, le « Cher Monsieur et ami », qu'il restera jusqu'au séjour de Sainte-Beuve à Liège. C'est le charme de M,,e Aïssé qui a opéré; des deux correspondants elle a fait deux amis. Dès lors, Sainte-Beuve, l'écrivain toujours pressé et qui ne se permet pas de distraire une seconde de son temps, s'intéresse à la villégiature de son ami, à ses plaisirs de pêcheur, à son amie M1Ie Dupont, malgré sa situation irrégulière et cette ombre de pédantisme que le portraitiste des Lundis n'aimait guère chez les femmes. La première lettre qui nous révèle cette familiarité naissante est une des plus délicates qui soient sorties de la plume du critique, une de celles où transparait le plus clairement sa simple bonté et sa franchise de cœur.
Le 22 septembre [4847], Cher Monsieur, Je n'ai pas du tout de vos nouvelles; j'en voudrais bien, pourtant. Vous n'avez guère eu de beau temps ; je crains que les poissons ne soient
(1) Cependant, voici deux lettres qui semblent antérieures à 1846, puisque le chapitre sur les livrets de Port-Royal parut en 1846 (t. III, p. 413 et suiv.), et dont la première porte déjà le signe d'amitié :
Ce 46 janvier, mercredi.
Cher Monsieur et ami,
Voici une édition des Lettres de la comtesse de Brégy. Est-ce celle qu'il vous faut ? Si vous avez sous la main les petits livrets de Port-Royal, soyez assez bon pour les remettre au pointeur.
Comment est MUt Dupont aujourd'hui? Je vous offre toutes sortes de vœux et d'amitiés.
Sainte-Beuve.
Ce 5 février.
Cher Monsieur,
Voilà que j'envoie prendre la 2e édition du Bossuet.
Je joins ici une petite note de celui des petits livres de Port-Royal qu'il me serait le plus utile de trouver [et qui ont disparu par suite de leur vulgarité même) (1). A bientôt. J'espère que MUe Dupont va toujours de mieux en mieux.
A vous,
Sainte-Beuve.
(1) Le dernier membre de la seconde phrase est ajouté de la main de Ravenel.
restés à l'abri sous leur feuillée et n'aient pas mordu à l'hameçon. Mais peut-être les aurez-vous séduits? et la faim aussi les aura-t-elle chassés hors du bois (1) ?
Mademoiselle Dupont est-elle contente ? L'êtes-vous à votre tour de ce changement dans la Bibliothèque, qui me parait avoir été conçu et décrété bien brièvement (dans les termes) ; mais peut-être que l'ancienne ordonnance à laquelle on renvoie, pourvoir [a\ à tout (2).
Le .Comynes est-il imprimé en attendant (3) ?
J'ai bien pensé a vous aller voir, sans en trouver le temps un seul jour. Veuillez, cependant, me dire jusqu'à quand vous resterez, et me répéter les moyens exacts d'arriver. S'il est possible de ne pas coucher, j'irai à coup sur, car c'est toujours le découcher qui m'inquiète. Après tout, revenir tard ne m'effraye pas. A quelle heure est le dernier convoi ?
Enfin, je ne voudrais pas vous laisser revenir ici sans avoir visité votre ermitage de Ui-bas, et vous y avoir vus dans tous vos passetemps champêtres. Il est bon de voir ses amis partout où ils sont contens. Cela peuple ensuite le souvenir, et quand ils vous parlent de ce qu'ils aiment, on peut leur répondre.
Bonjour, cher Monsieur et ami, offrez mes humbles hommages, s'il vous plaît, à Mademoiselle Dupont.
Sainte-Beuvk.
Les soirées de Ravenel ont eu le bonheur de voir l'illustre collaborateur du bibliothécaire ; son « ermitage » de Charenton, s'il a jamais vu l'hôte désiré et toujours promettant, a dû plus d'une fois l'attendre
(1) C'est dans la petite rivière (THyères, au-dessus de Charenton, qu'il taquinait le goujon pour se reposer de ses travaux d'histoire littéraire. M. de Montaiglon m'a souvent parlé de ces parties de pêche qui faisaient la joie de Ravenel.
(2) Ordonnance royale du 2 septembre, contresignée par M. de Salvandy.
(3) M110 Dupont avait commencé en 1841, pour la Société de l'Histoire de France, une édition des Mémoires de Philippe de Commynes, qu'elle termina en 1848 (Paris, Renouard, 3 vol. in-8°).
en vain. Voici, en tout cas, un incident qui fit manquer le voyage au moment où Sainte-Beuve était prêt à partir. La scène est encore à la Revue des Deux Mondes; mais ce n'est plus à M. de Salvandy, c'est à Buloz que le critique a affaire. Un règlement de compte qui avait soulevé des difficultés de la part du pratique et entêté directeur avait mis le feu aux poudres et, qui pis est, mis le modeste créancier dans l'embarras (1). LTn article sur M. de Rémusat, que l'intéressé voulait voir paraître dans la Revue, ramena inopinément l'accord entre les deux vieux amis; mais Sainte-Beuve dut rester à Paris pour y attendre et corriger ses épreuves : la promenade à Charenton fut renvoyée aux calendes grecques.
Ce lundi 27 [septembre 48tf).
Cher Monsieur, Je reçois vos bonnes et réitérées explications, mais en voilà bien d'une autre. Vous savez peut-être que j'avais fait, durant mes semaines de campagne, un grand article sur M. de Rémusat. L'article fait, l'embarras était de savoir où l'insérer. J'avais écrit à M. de Rémusat pour lui proposer divers partis ; il avait désiré, dans le temps, avant son départ de Paris, que ce pût être mis dans la Revue des 2 Mondes, et je lui avais exposé l'état de nos griefs. Depuis lors, il n'en avait plus été question entre nous. Mais dans les deux lettres que je viens de recevoir de lui, il in annonce avoir reçu de Buloz des engagemens pour paiement à termes fixes de mes 2000 fr., et promesse de toutes les satisfactions que je pourrais désirer; là-dessus, c'est-à-dire samedi, j'ai lâché l'article qu'on imprime à force et qui va paraître le 1er. Je vois bien que c'est pour être ici le i%* que vous revenez lundi. Mais vous retournerez, n'est-ce pas? et alors nous pourrions faire le voyage ensemble, car il me parait impossible, malgré la rapidité de Gerdès, que l'article soit achevé d'imprimer et de corriger pour mercredi malin (2).
(1) Voy. les deux lettres de Sainte-Beuve à Madame Bascans, du 25 décembre 1846 et de janvier 1847 (Correspondance, t. I, p. 140 et 141).
(2) Gerdès fut plus rapide que ne le pensait Sainte-Beuve; l'article parut au jour dit; le 1er octobre 1847. Cette sorte de témoignage de reconnaissance envers M. de Ré-
Le « Cher Monsieur » qui se trouve en tète du petit billet suivant dépourvu de toute date, autorise à placer ici cette nouvelle demande de prêt adressée au conservateur des imprimés de la Bibliothèque :
Cher Monsieur y
Aurez-vous l'obligeance de remettre au porteur de ce billet les volumes que vous aurez pour moi? Je vous les reporterai bientôt. Mille hommages auprès de vous (1), et mille amitiés.
Sainte-Beuve.
Ce jeudi, 3 heures.
Les menus et précieux services de Ravenel continuent, s'amoncellent, éveillent chez Sainte-Beuve une affectueuse reconnaissance qui ne fera plus que croître avec les années. Le « Cher Monsieur et ami » remplace presque définitivement le « Cher Monsieur » tout court. C'est le chevalier de Méré qui fait faire ce pas décisif à l'amitié des deux curieux de détails biographiques et littéraires. L'article qui est consacré au législateur mondain du xvne siècle doit sa pièce de résistance — la conversation avec La Rochefoucauld — aux recherches de Ravenel, et Sainte-Beuve en convient avec une bonne grâce que n'ont pas toujours les obligés en pareille matière.
Ce 21 [décembre 1847], mardi.
Cher Monsieur et ami,
J'espérais bien vous voir un instant avant le diner, mais j'ai été retenu et je ne veux pas remettre pour vous renjercier de votre très bonne et très utile note qui a déjà trouvé place dans l'article. En voilà un qui vous devra encore beaucoup, car c'est la conversation avec La Rochefoucauld qui en fait la page principale. Ce chevalier m'a retenu plus longtemps que je n'aurais cru, et on n'en finit pas avec lui comme on le voudrait.
(1) C'est-à-dire à Mu« Dupont.
Mais c'est la lettre 195e qui est la plus curieuse : a-t-on idée de telles mœurs professées si poliment ?
Somme toute, malgré nos plaintes, et en gros, nous valons mieux (i).
A bientôt, et mille amitiés reconnaissantes.
Sainte-Beuve.
Les petits services sont d'ailleurs réciproques, et Sainte-Beuve ne veut pas être en reste avec Ravenel.
Cher Monsieur et ami,
M. Bertin (2) a répondu Oui. Ainsi veuillez m* envoyer pour demain
de bonne heure l'épreuve avec l'indication précise du titre du Journal et
de son objet (3). Voici le La Morlière (4) pour M110 Dupont ; j'espère que
c'est ce quelle désire, du moins la seconde partie du volume. Je vous rends
aussi le tome ior de Méré avec prière de le faire effacer. Mille amitiés.
A bientôt.
Sainte-Beuve.
Ce 30 décembre [1847], jeudi.
La « conversation avec La Rochefoucauld » valait bien une visite. Le critique a mal à la jarnbe; mais il est quand même décidé à monter, le lundi qui suit l'apparition de l'article, l'escalier de la rue Colbert.
Ce dimanche [9 janvier 1848], 3 heures. Cher Monsieur et ami, Je me suis trouvé pris depuis jeudi dernier d'un mal de jambe qui n'est pas encore fini. C'est ce qui m'a empêché de vous aller voir; je viens
(1) L'article sur Méré parut la semaine suivante (1M janvier 1848; cf. Portraits Liltéi'aires, t. III, p. 83). La conversation avec La Rochefoucauld s'y trouve p. 118 et suiv. Et un peu plus haut, dans la note 1 de la p. 118, Sainte-Beuve s'exprime ainsi : « Mais la l*îe [195e? lettre], qui est une lettre de rupture, ne saurait se qualifier autrement que de brutale, et elle paraîtrait aujourd'hui indigne d'un honnête homme. »
(2) Le directeur du Journal des Débats.
(3) S'agirait- il du Journal de la Librairie, auquel Ravenel collabora plus d'une fois?
(4) Sans doute les Antiquités de la ville d; Amiens, avec le Recueil qui les suit (Paris, 4642, in-folio).
vous offrir mes excuses ainsi qu'à Mademoiselle Dupont et vous demander ce qui a lieu pour demain lundi.
La réunion a-t-elle lieu? Tout invalide que je suis, j'espère n'y point manquer si rien ne m'arrive; car je suis mieux aujourd'hui et je serais allé vous dire bonjour en voiture, si je ne craignais un peu de monter l'escalier. — Dites-moi seulement par un petit mot si c'est demain que vous et vos amis vous avez choisi, ou si c'est retardé.
Agréez, cher Monsieur, mes sentiments bien dévoués.
Sainte-Beuve.
M. Maury (1), à qui j'avais écrit hier au sujet de la question de MUo Dupont, n'est point venu a la Bibliothèque.
Philippe de Commynes revient souvent dans cette série de lettres. Mlle Dupont est arrivée au terme de sa longue tâche d'éditeur, et Sainte-Beuve désirerait témoigner sa reconnaissance à Ravenel par un article sur le travail de son érudite compagne. Le chroniqueur du xv° siècle sej)rête d'ailleurs de bonne grâce à faire bien accueillir rue Colbert quelque demande de petite recherche ou de prêt de quelque livret rare de la Bibliothèque, comme on le verra dans la lettre suivante.
Ce 3 [juin 4848], samedi.
Cher Monsieur,
Je vous ai manqué hier. Vous partez pour la campagne; j'y vais de mon côté passer quelques jours. Scriez-vous assez aimable, à votre retour, pourvoir si vous pourriez mettre la main sur le petit livre dont je joins ici la note ?
Mille amitiés. J'offre mes humbles hommages à Mademoiselle Dupont.
Sainte-Beuve.
Dès que vous aurez le Comines en épreuves, je me recommande à vous (2).
(1) Alfred Maury. Il s'agissait probablement d'une question au sujet de l'édition de Commynes que Mlle Dupont achevait à ce moment-là.
(2) Il avait dès lors l'intention de consacrer une étude au Commynes de Mlle Dupont.
Le critique est du reste, selon son habitude, ' sincère et même pressant dans son désir de mettre en valeur le gros ouvrage de l'amie de son précieux correspondant de la Bibliothèque. Témoin cette lettre, qui montre gaiement, légèrement, l'ironie toujours professée par Sainte-Beuve pour les publications officielles, s'agit-il du vénérable Journal des Savans. La petite négociation à laquelle il est fait allusion ne semble pas avoir eu de suites; en tous cas, on ne trouvera rien de pareil dans le Journal.
Ce 23... [48*8?].
Cher Monsieur et ami,
En partant, je me permets de vous hâter sur le Comynes. J'ai dit à M. Lebrun que j'aurai la notice imprimée dans 10 jours. Ne me mettez pas trop en faute avec ce grave Journal des Savans : on ne badine pas avec ce bureau-là.
Mille amitiés à vous, et auprès de vous mille hommages.
Sainte-Beuve.
Jusqu'ici la politique n'avait pas même effleuré la vie de Sainte- Beuve. Il s'en gardait avec une pudeur jalouse. Les hommes de la Révolution de février semblaient cependant tenir à se l'attacher; il comptait parmi eux d'excellents amis, entre autres Edouard Charton, qui fut chargé de lui jeter l'hameçon. Il fit tout d'abord comme les poissons de la rivière d'Hyères : « il resta à l'abri sous la feuillée » et préféra à quelque agréable sinécure sa vie laborieuse et plus que jamais mal assurée. La petite aventure de la cheminée de l'Institut qui fuma si mal à propos en 1847 et qui avait déterminé Sainte-Beuve, après une absurde campagne de Génin, à abandonner ses fonctions de conservateur à la Bibliothèque Mazarine, où il était depuis 1840, pouvait se renouveler, et le démissionnaire, trop bien renseigné désormais sur le caractère timoré de ses amis politiques (1), ne voulait plus s'exposer
C'était une des manières les plus sûres de faire plaisir à Ravenel. L'article parut le 7 janvier 1850 {Causeries du Lundi, t. I, p. 190).
(1) La protestation de Sainte-Beuve parut d'abord dans le Journal des Débats et fut reproduite dans le Moniteur du 31 mars 1848. Voy. la préface de Chateaubriand et son groupe littéraire sous l'Empire, t. I (1861), p. 3.
Si je retrouve du loisir, /arrangerai et j'ordonnerai tous ces matériaux en ouvrage. Je suffis, jusqu'ici, à ma double tâche des deux cours (1).
Les vacances de Noël vont me permettre de refaire quelques provisions. Vers le milieu de l'année, s'il le faut, je modérerai la charge, et me réduirai à deux leçons. Si vous m'entendiez, vous me trouveriez bien hardi et bien franc : je dis sur ces personnages de 1800, et sur Chateaubriand notamment, tout ce que je pense. Voilà à quoi sert la distance.
J'ai réduit à sa juste valeur l'odieux jugement quil fait de Ginguené et de Chamfort, et je n'ai eu pour cela qu'à opposer à la page des Mémoires les pages de Z'Essai sur les Révolutions, où il parle d'eux avec autant d'estime que de sensibilité.
A Paris, avec l ' Abbaye-au-Bois dans le fond, il me serait impossible d'user de cette liberté, qui, je vous répète, est ici entière de ma part. Si je fais un jour un volume de cela, il en restera quelque chose.
Que je voudrais bien pourtant être à Paris pour vous pousser à l'édition de la Ménippée. Nous ferons ensemble une édition de Mm* de Staal- Delaunay. Ne croyez pas que j'y renonce.
J'offre mes hommages reconnaissons à Mn° Dupont, et je conçois ses prédilections politiques. Ceux qui veulent que la République) dure doivent être pour Cavaignac. Les autres ne cherchent qu'un point d'appui et une transition pour en sortir.
Il vient d'avoir du reste un vrai succès, et d'honnête homme.
Dites mes amitiés à M. Bouvier, et aussi à Magnin. Encouragez-le à m'écrire. Cela me fait du bien.
Tout à vous avec amitié et reconnaissance.
Sainte-Beuve (2).
(i) Le premier cours était réservé aux étudiants et consacré à Phistoire de la littérature française depuis Villehardouin jusqu'au xvme siècle. Du second cours, qui était public, sortirent les deux volumes sur Chateaubriand et son groupe littéraire sous V Empire.
(2) Adresse : « Monsieur, Monsieur J. Ravenel, conservateur à la Bibliothèque Nationale, rue Colbert, n° 6, Paris. »
Liège, ce 49 février 4849, Mon cher ami,
Qu'il y a longtemps que je n'ai eu de vos nouvelles! Je suis parti de Paris un peu brusquement, sentant qu'autrement je ne pourrais m'en arracher. J'ai repris à l'instant mon collier, avec un cou pelé, avec une main qui traîne et cloche toujours. Pourtant cela va un peu mieux. Mais vous, comment êtes-vous? Et Madlle Dupont? et M. Bouvier? et cette paisible republique de la rue Colbert, la seule que je regrette et que j'envie ?
J'irai vous embrasser à Pâques, c'est-à-dire dans 5 semaines. Je sais le compte des jours : ils sont marqués au crayon sur mon almanach.
Je fais mon cours qui devient un volume. Il sera terminé vers Pâques (le cours public sur Chateaubriand, Fontanes, etc.). J'aurai bien des petites questions à vous adresser. Si je ne puis me procurer le fameux discours de réception à l'Académie (1) , je vous prierai de me prêter votre exemplaire.
La lettre à Fontanes sur la Campagne de Rome a-t-elle été imprimée à part dans le tems? ou bien a-t-elle été insérée dans le Mercure ou quelque autre recueil? Quérard se tait sur ce gros point. Vous parlerez (2).
J'accumule les points d'interrogation. C'est ce que je fais tout le long du jour, dans mes monologues. Je vis seul, je travaille, je souffre en me souvenant de mes amis; au moins j'aurai un instant de vraie joie en les revoyant.
Dites-le à Mademoiselle Dupont, qui le sait bien. Comment a-t-elle
passé ce doux hiver? Un petit mot, je vous en prie, sur vous tous.
A vous de cœur.
Sainte-BIeuve (3).
(1) Le discours de réception de Chateaubriand, qui ne fut jamais prononcé, mais qui n'en fut que plus lu et commenté. Outre la plaquette imprimée, il en courut de nombreuses copies manuscrites, dont plusieurs subsistent encore.
(2) Ravenel a-t-il parlé? Nous l'ignorons, et Sainte-Beuve n'en dit rien dans son Chateaubriand.
(3) Adresse : « Monsieur, Monsieur Ravenel, conservateur à la Bibliothèque Nationale, 6, rue Colbert (près du factionnaire), Paris. »
Amitiés à Magnin. Oh! je le verrai, pour sûr, à Pâques. Ce n'est pas là du français très académique; mais je suis à l'extrême frontière.
Voici Sainte-Beuve, son cours fini, de retour à Paris, et voici que reprend, plus direct et sans doute plus fréquent, le vol des petits billets vers la rue Colbert et la Bibliothèque.
Mon cher ami,
La Bibliothèque nationale pourrait-elle me prêter les volumes parus jusqu'ici des Œuvres de M. Etienne que publie F. Didot? Je vous serai bien obligé de me les faire donner, s'il y a moyen (1).
Je suis si occupé que j'ai à peine une heure à moi, et que je n'ai pu
chercher à savoir si Mademoiselle Dupont est de retour.
Tout à vous.
Sainte-Beuve (2).
Ce H octobre 4849.
P. S. La domestique retournera demain si les volumes peuvent être prêtés.
Lundi, ce 5 novembre 4849.
Mon cher ami,
Voici une petite note dont je serais bien heureux que vous puissiez me trouver les articles. J'ai à parler rf'Hamilton dans mon prochain feuilleton. J'ai l'édition de Renouard (3 vol.) (3), mais je voudrais tâcher de trouver dans les éditions précédentes quelques détails moins connus et non reproduits.
(1) Les CEuwes de C.-G. Etienne, de V Académie française, parurent en effet chez les frères Didot, de 1846 à 1853, en 5 vol. in-8°. L'article ne parut que le 20 septembre 1852 (Causeries du Lundi, t. VI, p 387). Sainte-Beuve avait déjà parlé d'Etienne dans les Portraits Littéraires, t. III, p. 395 (Ie' février 1846).
(2) Adresse : « Monsieur, Monsieur Ravenel, conservateur à la Bibliothèque Nationale. »
(3) Œuvres complètes, Paris, A. Renouard, 1812.
Si vous pouvez m'y aider, vous ne ferez que ce que vous avez fait tant de fois. Je mène une vie d'ouvrier à la tâche, et vous, une vie d'amateur intrépide des champs.
J'enverrai demain savoir ce que vous aurez trouvé de ces volumes ; mais j'irai peut-être moi-même aujourd'hui vous serrer la main. Tout à vous.
Sainte-Beuve.
Mon cher ami,
J'envoie savoir si vous avez trouvé l'un des Hamilton-Walpole (1). Mille amitiés.
Sainte-Beuve (2).
Ce 7 novembre 4849.
Voici encore un billet du même ger.re :
Ce mardi, 5 février.
Mon cher ami,
Voici ma messagère qui vient chercher le volume de la Perse-Didot
publié par M. Dubeux (3).
Je vous suis bien obligé, comme toujours.
A vous.
Sainte-Beuve.
Après M. Etienne, après Hamilton, c'est Mlle Lecouvreur qui réclame l'infatigable bienveillance de Ravenel. Le général Bergère possédait sur la grande comédienne un dossier que Sainte-Beuve eût bien voulu acquérir directement. Peut-être pensait-il à donner un pendant aux Lettres de M11* Aïssé-, car Ravenel est de la partie.
(1) L'édition donnée par Horace Walpole des Mémoires de Hamilton et dédiée à Madame du Deffand (Strawberry Hill, 1772, in-4°; tiré à 100 exemplaires); réimprimée à Londres, 1783, in-4°.
(2) Adresse : « Monsieur Ravenel, conservateur à la Bibliothèque Nationale. »
(3) La Perse de Dubeux parut en 1841 dans la collection de Y Univers pittoresque.
Mon cher ami,
J'ai bien envie de faire acheter directement au général Bergère le dossier Lecouvreur. J'ai ou crois avoir un moyen presque sur d'obtenir cela de lui.
Veuillez seulement prévenir M. Janet que si on l'interroge sur ce dossier pour une vente particulière, c'est de nous qu'il s'agit. Je suis si occupé que je n'ai pu aller causer avec vous. Mille amitiés et hommages à Mlle Dupont.
Sainte-Beuve.
Ce 25 novembre 1849.
Mon cher Ravenel,
La négociation vient de manquer : c'était trop tard. Ainsi il faut courir la chance des enchères. J'ajoute 100 fr. aux 200 que vous vouliez mettre ; ainsi allons jusqu'à 300. Mais je crains que nous ne l'ayons pas (1).
A vous d'amitié.
Sainte-Beuve.
Ce 27 [novembre 1849].
Ce 5 mars 4850.
Mon cher ami, Me voilà en instance pour cette Correspondance de Mme du Deffand, édition de Londres. Nous causerons des Astorg(2), mais c'est dur âpremière vue.
Tout à vous.
Sainte-Beuve.
(1) Il s'agit du « dossier Lecouvreur ». Sainte-Beuve publia peu après un article sur Adrienne (24 décembre 1849, cf. Cause rien du Lwidi, t. I, p. 158). Il y annonçait une prochaine publication de Ravenel.
(2) La lecture de ce mot est peu sûre.
Mon cher ami,
Voici la MmB du Deffand de Londres, avec mille remerciemens pour toutes vos obligeances, et à bientôt.
Toutà vous.
Sainte-Beuve.
Ce lundi matin [44 mars 4850] (1).
Entre Madame du Duffand, qui intéressa toujours si vivement Sainte-Beuve, et Madame de Genlis, qui va bientôt apparaître, se glisse l'élégant abbé de Ghaulieu.
Ce samedi [46 ou 23 mars 4850).
Mon cher ami,
Y aurait-il moyen d'avoir de Chaulieu la première édition ou du moins celle où se trouve la biographie ou Mémoires sur lui par son neveu, je crois. Il y a dans les premiers travaux des détails que les biographes de seconde main ne reproduisent jamais. Je m'y prends d'avance pour vous prier de faire cette petite recherche (2). Tout à vous.
Sainte-Beuve.
Mais voici venir Madame de Genlis :
Mon cher ami,
Je fais remettre rue Colbert le Moretum(3) et autres livres, et les lettres de Malesherbes bien cachetées.
(i) Cf. Causei-ies du Lundi, t. I, p. 325 (11 mars 1850).
(2) Cf. Causeries du Lumii, t. I, p. 357 (25 mars 1850).
(3) Voy. la jolie page consacrée, un an après, au Moretum de Virgile dans les Causeries du Lundi, t. V, p. 25 (13 octobre 1851).
Sur Genlis, j'ai trouvé un bon Bonnard{l); j'ai trouvé un Précis de ma conduite (2).
J'ai ses principaux romans et ses Mémoires.
Mais je n'ai pas M116 de Clermont(3) ni tout ce que votre zèle vous suggérera (4).
Merci à vous.
Mille amitiés.
Sainte-Beuve-
Ce lundi 7 octobre [1850].
Un grand deuil vient alors attrister la vie de Sainte-Beuve : sa mère, qu'il aimait profondément, meurt le 17 novembre 1850(5). Ravenel, qui faisait un peu partie de la famille, fut un des premiers avisé de ce malheur.
Gê lundi 48 novembre [4850].
Mon cher ami9
J'ai la douleur de vous annoncer que hier soir dimanche à ;> heures 1/2 j'ai perdu ma pauvre mère: elle a été enlevée subitement. Avant-hier samedi à pareille heure elle avait été prise de douleurs au cœur ou à l'estomac : elle semblait remise et je l'avais quittée dimanche à 4 h. i/4 gaie et causant comme à l'ordinaire. Une heure aprèsy le ressort de la vie s'est brusquement arrêté.
(1) Peut-être l'ouvrage de Garât : Précis historique sur la vie de M. de Bonnard (Paris, 1785). — L'article sur Malesherbes se trouve dans les Causeries du Lundi, t. II, p. 512 (23 et 24 septembre 1850).
(2) Le Précis de ma conduite pendant la Révolution, de Madame de Genlis (Hambourg, 1696, in-8° etin-12).
(3) La « Nouvelle historique » si célèbre de Madame de Genlis (Paris, 1806, in-8°).
(4) Sainte-Beuve travaillait alors à son article sur les Œuvres de Madame de Genlis, qui devait paraître quelques jours plus tard, le 4 octobre 1850. (Causeries du Lundi, t. III, p. 16).
(5) Elle avait quitté Boulogne-sur-Mer dès 1823 pour venir habiter avec son fils.
Je vous verrai, mon cher ami, dès que je me serai acquitté des tristes et derniers devoirs.
Offrez mes respects à MUe Dupont et mes amitiés à M. Amédée.
Tout à vous.
Sainte-Beuve (1).
Une longue lacune se présente ici dans les lettres de Sainte-Beuve à Ravenel. Est-ce à dire que leur amitié s'affaiblit entre les années 1850 et 1864, et qu'il ne circula plus ni livres ni billets entre la rue du Montparnasse et la rue Colbert? Le fait est très peu probable, et l'on doit simplement croire que toute cette partie de la correspondance de Sainte-Beuve avec le fonctionnaire de la Bibliothèque n'a pas été conservée. Mais il n'en reste pas moins qu'il ne subsiste pour cette période qu'une lettre datée de 1856.
C'est alors une héroïne moins profane qui tente la plume du critique des Lundis : Jeanne d'Arc elle-même, remise en vive lumière par la publication de Jules Quicherat. Mais la Pucelle est moins heureuse que l'actrice; elle parle moins à l'imagination de Sainte-Beuve et ne le met pas en verve. La plume tombe des mains de l'écrivain, ou plutôt — car il ne la quitte jamais — elle revient sur les traits plus mondains de Madame du Deffand.Mais cette faiblesse ne fut que'passagère: le 19 août 1856, six mois à peine après cette lettre où perce quelque dépit, paraissait l'article sur le Procès de Jeanne d'Arc (2).
Ce lundi 4 février \4856].
Mon cher amiy
Tout bien considéré, je renonce à Jeanne d'Arc pour le quart d'heure. Cette pucelle est trop dure pour moi. Je me jette sur Mm* du Deffand aussi platonique sur ses vieux jours et plus commode. Je viens vous prier de
(1) Cf. la lettre à l'abbé Barbe, du 25 décembre 1850, publiée par F. Morand dans Les Jeunes années de Sainte-Beuve (Paris, 1878, in-8°), p. 60.
(2) Causeries du Lundi, t. II, p. 399.
me prêter /'édition anglaise de la Correspondance (1). Je vous suis bien reconnaissant.
Tout à vous.
Sainte-Beuve. .
J'ai trouvé la vie de Hume dont je vous parlais l'autre jour: M. Cousin me Va prêtée^).
En 1864, nous trouvons Sainte-Beuve tout occupé de Madame Roland.
Ce 8 juillet 1864.
Mon cher ami,
Je compte toujours, absent et silencieux à votre égard, sur votre amitié pour quelqu'un qui est condamné sans relâche à tourner sa meule.
Je viens vous demander une indication. Je vois cité et je lis Lemontey sur Mme Roland : ce morceau n'est point recueilli dans les Œuvres de Lemontey.
Savez-vous où il a inséré ce portrait d'elle? Est-ce dans la Galerie française? Est-ce dans un journal ? Voilà ma question.
Le portrait de Lemontey est fort joli, et M. Dauban en a fait grand usage (3).
Je vous serre la main , et je présente mes humbles respects rue Crussol.
Sainte-Beuve.
11, rue Mont-Parnasse.
(1) Lettres à Horace Walpole... publiées d'après les originaux déposés à Strawberry Hill [par miss Berry] (Londres, 1810, 4 vol. in-12). Les réimpressions françaises (Paris, 1811, 1812 et 1824) avaient été mutilées par la censure : Sainte-Beuve n'en veut donc pas.
(2) John Hill Burton, Life and Correspondance of DT Hume (Edimbourg, 1846, 2 vol. in- °).
(3; Cf. les trois articles sur Madame Roland dans les Nouveaux Lundis, t. VIII, p. 191 el suiv. (4, 11 et 18 juillet 1864),
L'année suivante, c'est encore une femme qui l'attire : Madame de Verdelin. Chose curieuse, si sa lettre est exactement datée, il n'eut l'idée de recourir à l'inépuisable érudition de Ravenel qu'après l'apparition de ses premiers articles sur « cette charmante femme » (27 février et 6 mars 1865) (1).
Ce 8 mars 486$.
Mon cher ami, Cher on (2) me dit que vous avez quelque chose de plus sur Mm* de Verdelin (3). Je le soupçonnais bien et j'avais prié Rochebilière de vous le demander. Mais ce lambin s'y est pris un peu tard.
Je viens vous prier de réparer cette omission et de me permettre d'être out à fait exact et complet sur cette charmante femme.
Tout à vous.
Sainte-Beuve.
P. S. — Je présente mes compliments affectueux à M. Bouvier et mes respects à Mademoiselle Dupont.
Seconde intrusion de la politique dans la vie de Sainte-Beuve ; mais, cette fois, il n'avait pas à s'en plaindre : le 28 avril 1865, il était nommé sénateur. Ses amis de la rue Colbert ne furent pas les derniers à lui envoyer le « bouquet » de leurs félicitations, et ce ne fut pas à Sainte- Beuve le moins agréable de tous ceux qu'il reçut à cette occasion. Sa réponse est d'une charmante simplicité : tout l'homme est là : « Nous tâcherons de mener même vie, de garder mêmes mœurs. » Mais il se doutait qu'il aurait quelque peine à conserver la plénitude de son indépendance un peu farouche. « L'honneur n'est pas sans inconvéniens. » On le lui fit bien voir, et ce fut une main chère entre toutes qui lui porta le coup redouté.
(1) Nouveaux Lundis, t. IX, p. 387.
(2) Paul Chéron, conservateur au département des imprimés de la Bibliothèque, préparait une édition des Lettres de Gui Patin, et plongeait ainsi dans ce ivne siècle
cher à Sainte-Beuve. Cf. Correspondance, t. II, p. 366, et Nouvelle Correspondance, p. 268.
(3) Le dossier de ftavenel sur Madame de Verdelin a été conservé.
Ce 4 mai 1865.
Cher ami,
J'ai été bien sensible à ces félicitations dont vous m'avez envoyé le bouquet.
Mlle Dupont a été bien sage dans son appréciation, et j'avoue que ma manière de voir se rapproche beaucoup de la sienne : j'étais bien fatigué depuis quelques mois, et l'idée de repos — d'un repos relatif — m'était devenue bien habituelle.
- L'honneur, enfin, est bien flatteur; il n'est pas sans quelques inconvénient. Nous tâcherons de les rendre le moins grands possible et de mener même vie, de garder mêmes mœurs.
M. Bouvier est la bonté même d'avoir pensé à moi au sein de ses souffrances : je fais des vœux pour qu'il aille mieux, et je vous prie de recevoir tous mes vifs et sensibles remerciemens pour votre bon et fidèle souvenir.
Sainte-Beuve.
P. S. — Je crois que M. de Lamartine est assez indifférent à ces détails du temps rf'Elvire (1).
Il est bien probable que la mort seule mit un terme à cette correspondance de vingt années. Il n'en subsiste que trop peu de lettres; mais on conviendra que, telle qu'elle est, elle présente le plus vif intérêt. Mieux que tout autre document, elle nous montre Sainte-Beuve dans le feu et comme dans la fusion de son chef-d'œuvre dont les pièces se succédèrent, pendant si longtemps, toujours aussi fines, toujours aussi achevées, toujours aussi durables (2).
Léon DOREZ.
(1) Sainte-Beuve n'était pas au mieux avec le grand poète, et ce n'est là qu'une des petites pointes — très amusante et sans doute très juste - qu'il lança contre lui.
(2) Ravenel survécut à son ami; il prit sa retraite en 1879 et mourut le 22 février 1884. Quant à Mll° Dupont, elle mourut le 1er avril de l'année suivante.
Si Ton doit considérer l'art de la guerre comme une sorte d1 « arcanes » où peuvent pénétrer les seuls adeptes et s'y retrouver les seuls initiés — ainsi que le soutiennent certains militaires, sans s'apercevoir combien ils rabaissent et rapetissent leur métier! — il pourra paraître assez oiseux de rechercher quels ont pu être, en pareille matière, les opinions, jugements et impressions de l 'intellectuel accompli que fut Sainte-Beuve; et, sans doute, ses plus fervents admirateurs eux-mêmes ne manqueront-ils pas de regarder comme d'intérêt très secondaire et sans nul profit pour sa gloire les excursions qu'il a pu se permettre, accidentellement, en dehors du champ de la littérature et de la morale, qui était son domaine propre. Mais si, au contraire, on est persuadé, comme nous, que pour raisonner sainement des choses de la gmerre, le bon sens ce tout court » est la maîtresse qualité requise, que la pénétration et la rectitude du jugement peuvent suppléer dans une large mesure à Tinsuffisance de l'instruction professionnelle, et qu'enfin une profonde connaissance des hommes n'est pas moins indispensable, en l'espèce, que la connaissance exacte et minutieuse des faits, — alors on trouvera peut-être intéressant et curieux de noter, dans la vaste et précieuse encyclopédie que constituent les Lundis, ce qu'a pu penser et écrire, touchant « le militaire », l'un des critiques les plus sagaces et l'un des plus fins psychologues du dernier siècle.
Souvent, en effet, à propos de quelque livre nouvellement paru de biographie ou d'histoire militaires, le feuilletoniste du Constitutionnel et du Moniteur s'est trouvé amené et parfois obligé à se former et à exprimer une opinion personnelle sur des sujets restés jusque-là fort étrangers et probablement fort indifférents au poète des Consolations et à Thistorien de Port-Royal. Deux mois à peine après son entrée en fonctions, est publié le tome IX de Y Histoire du Consulat et de F Empire j de M. Thiers, c'est-à-dire un de ces ouvrages qui s'imposent, et il se trouve que ce volume est un des plus spéciaux de tous en raison de la place qu'y tiennent les événements militaires; on peut ajouter que ces derniers sont des plus compliqués, des plus confus et des plus difficiles à bien apprécier, puisqu'il s'agit des débuts de la guerre d'Espagne, de Bailen et de Somo-Sierra. Quinze jours après, ce n'est plus seulement l'historien de Napoléon, c'est Napoléon lui-rtiôme, dont on vient de réimprimer les Campagnes d'Egypte et de Syrie, dictées à Sainte-Hélène, qui sollicite ou plutôt réclame impérieusement l'attention du « lundiste ». Puis, c'est de la campagne de 1812 qu'il lui faut s'occuper, à propos du Journal de M. de Fezensac. Un peu plus tard s'abattront sur sa table les Œuvres complètes du grand Frédéric (33 in-quartos!), rééditées à Berlin par les soins du gouvernement prussien, et il faudra bien qu'il fasse tête à cette invasion redoutable, à moins de repasser momentanément àquelque homme du métier, ce « sceptre de la critique » — expression encore usitée alors! — qu'il vient de saisir d'un main si vigoureuse et si sûre.
Mais Sainte-Beuve ne songé guère à* se dérober et n'y semble nullement tenir, au reste! S'il commence par alléguer son incompétence et demande pardon de sa témérité, c'est, on le devine, pure précaution oratoire de sa part : il s'excuse, mais ne se récuse en aucune manière. A la vérité, il annonce qu'il envisagera de préférence, dans les grands capitaines au génie si souple et si varié qui
se présentent inopinément à lui, les côtés qui doivent l'attirer plus particulièrement : le souverain et le législateur, qui appartiennent à tout le monde, puisque tout le monde leur a appartenu; puis l'écrivain, si fécond et si original chez tous les deux et qui les rend nécessairement justiciables de la critique littéraire.
Mais le moyen de séparer, en Frédéric comme en Napoléon, Thomme de plume de l'homme d'épée et le conquérant du politique? Comment faire abstraction du guerrier, qui domine tout ; comment dédoubler ces deux personnalités si puissantes, parce que si homogènes? On ne voit pas Sainte-Beuve s'appliquant à découper en tranches nettement séparées ces blocs magnifiques, à diviser en compartiments étanches (si nous osons ainsi dire) ces robustes cerveaux, d'une unité si frappante. Aussi bien ne s'en avise-t-il point et, après quelques détours et quelques façons, il met hardiment le pied sur le terrain prétendu réservé, où il ne tarde pas à prouver qu'il se sent et qu'il est bien chez lui, comme partout ailleurs.
Et tout aussitôt les « points de vue » originaux d'abonder, les jugements piquants de se presser sous sa plume. Ce n'est sûrement pas à Y Académie de Guerre de Berlin qu'on aurait osé trouver et dire ce qui suit, du vrai fondateur de la monarchie prussienne :
... Capitaine, il ne m'appartient pas de le juger; mais, si j'ai bien compris les observations que Napoléon a faites sur les campagnes de Frédéric et les récits de Frédéric lui-même, il me semble que ce n'était pas un guerrier avant tout... Souvent battu, souvent en faute, sa grandeur est d'apprendre à force d'écoles ; de réparer ses torts et ceux de la fortune par le sang- froid, la ténacité et une égalité d'âme inébranlable. Quelque éloge que donnent les bons juges à sa bataille de Leuthen et à quelques-unes de ses manœuvres et de ses opérations, ils ont encore plus de critiques à faire en mainte occasion. « Il a été grand surtout dans « les moments critiques, a dit Napoléon; c'est le plus bel éloge qu'on « puisse faire de son caractère. » Ce caractère moral est ce qui ressort encore chez Frédéric à travers le guerrier et qui demeure bien au-dessus:
ça été une âme d'une forte trempe et un grand esprit qui s'est appliqué à la guerre parce qu'il le fallait, plutôt que ce n'était un guerrier-né. Il n'avait ni la valeur rapide et foudroyante d'un Gustave-Adolphe ou d'un Condé, ni cette faculté de géométrie transcendante qui caractérise Napoléon et que ce génie puissant appliquait à la guerre avec la même aisance et la même ampleur que Monge l'appliquait à d'autres objets. Doué d'un esprit supérieur, d'un caractère et d'une volonté à l'unisson de son esprit, Frédéric s'est mis au militaire comme il s'est mis à bien d'autres choses, et il n'a pas tardé à y exceller, à en posséder, à en perfectionner dans sa main les instruments et les moyens, bien que ce ne fût peut-être pas chez lui la vocation d'un génie propre et qu'il n'y fût pas d'abord comme dans son élément.
Rien de plus exact que ce portrait; rien de plus juste, de plus neuf aussi, et qui le reste! — que cette appréciation du chef d'armée qui, pour son début, à Mollwitz, juge la bataille perdue au moment môme où son maréchal Neipperg la lui gagnait, et prend la fuite. Rien de mieux marqué, en même temps, que la différence entre Frédéric et Napoléon, « guerrier-né », celui-là, dont le coup d'oeil militaire se révèle aussi sûr que perçant dès sa première affaire, et qui ne sera jamais plus admirable, comme capitaine, que dans sa première campagne.
Et n'allez pas croire que ce soit pour Sainte-Beuve une obligation fastidieuse, acceptée par devoir et remplie par conscience, que de s'occuper ainsi des « guerriers » et de la guerre, dont le bruit lointain suffit, à ce qu'on dit, pour importuner les penseurs — ceux d'àprésent, du moins! Point du tout! C'est avec un véritable plaisir qu'il se plonge, à l'occasion, dans ces lectures réputées si arides, qu'il fait à son tour de la stratégie et même de la tactique — vues de haut, bien entendu ! Écoutez-le plutôt :
Ce livre, qui contient les opérations d'Espagne jusqu'en février 1809, [il s'agit toujours du tome IX de Y Histoire du Consulat et de l'Empire] est tout militaire, et ce n'est pas moi qui m'en plaindrai. J'entends dire
quelquefois qu'il y a trop de détails militaires dans l'Histoire de M. Thiers. Mais oublie-t-on que c'est l'histoire du plus grand capitaine des temps modernes qu'il écrit? Sa tâche et son habileté consistent à nous faire comprendre son héros comme si nous étions du métier et il y réussit. Moyennant ces mouvements de troupes, ces va-et-vient de régiments et de bataillons qu'il nous déduit par numéros, on saisit, à n'en pouvoir douter, l'industrie toute spéciale avec laquelle Napoléon sait tirer de ses armées cPAllemague et d'Italie, sans trop les affaiblir, des corps qu'il approprie à son échiquier nouveau; on suit du fond de son fauteuil le grand artiste militaire dans ses habiletés et ses artifices (V organisateur. Tout lecteur attentif devient un moment le prince Berthier.
Savez-vous, au reste, le principal, sinon le seul reproche qu'il adresse à cette magnifique édition officielle des œuvres de Frédéric II, à propos de laquelle il a formulé, sur ce dernier, le jugement peu banal que nous citions à l'instant?
...Un défaut grave, qui est de manquer de cartes stratégiques et de plans de bataille, ce qui rend la lecture de ces campagnes stérile pour la plupart des lecteurs.
Avoue2 qu'un officier d'état-major ne se serait pas montré plus exigeant, et, — à cette époque surtout, — plus vivement contrarié d'une pareille lacune.
On conçoit que nous ayons tenu à insister sur ces premiers articles d'un débutant (dans la critique militaire I). Mais en continuant à feuilleter les Lundis, nous en rencontrerions bien d'autres sur lesquels nous ne nous arrêterions pas moins volontiers et dont nous pourrions faire plus d'un extrait caractéristique : des vingt-huit volumes de la collection, il n'en est point qui ne contiennent une, deux et parfois trois études analogues, de plus en plus « fouillées » et visiblement écrites avec l'aisance et la satisfaction croissantes d'un homme à qui le sujet devient de plus en plus familier. Faute de place, nous nous bornerons à signaler, vers les derniers temps, c'est-
à-dire dans les Nouveaux Lundis, trois morceaux qui nous semblent parmi les plus achevés qui soient sortis de cette plume merveilleuse, et tout à fait propres à prouver ce que nous avancions en commençant : à savoir qu'un large et vigoureux esprit ne peut manquer de se passionner pour les grandeurs militaires comme pour toutes les autres manifestations du génie humain, et aussi qu'il n'est.nul besoin d'avoir pratiqué le métier pour comprendre et goûter l'art, fût-ce celui de la guerre, quand on est soi-même, quoique dans un genre éloigné, un artiste incomparable.
Cette thèse, au surplus, est exactement celle que défend Sainte- Beuve lui-môme dans la première des trois études auxquelles nous faisons allusion fVillars. — Le dernier mot sur la victoire de Denain, nov. 1863). Évidemment, la « grande poésie de la guerre » l'avait saisi et ému, et, s'il eût vécu jusqu'à nos jours, il ne se fût certes pas associé au mépris affecté de certains pour « Fhistoire-bataille »,à n'en juger que par ce passage, qui est l'entrée en matière, l'exorde du feuilleton inspiré par le tome XI des Mémoires militaires relatifs à la Succession d'Espagne sous Louis XIV.
La littérature classique bien conçue n'a pas seulement à s'occuper des chefs-d'œuvre de la langue, tragédies, épopées, odes, harangues et discours : elle ne doit pas négliger les victoires, surtout les victoires illustres, celles qui font époque dans la vie des nations. Sans parler même de ces journées à jamais mémorables contre les Perses et contre le Grand Roi, je ne conçois pas un Grec instruit, sachant son Homère, applaudissant son Sophocle, et qui n'aurait pas une idée précise de le bataille de Leuctresf cette invention éclose du génie d'Épaminodas. E qu'est-ce donc lorsqu'un Épaminondas est raconté par un Xénophon De même, le Français serait incomplet qui applaudirait le Gid en s< beau temps et qui ne suivrait pas dans son vol d'aigle et dans ses se dains mouvements la victoire de Rocroy ; de même, encore, un Pruss qui, se reportant à V époque de Frédéric, posséderait son Lessing et ignorerait la victoire de Leuthen. Il y a de ces batailles, classiques ai
goûts latents grâce auxquels se réveillèrent et se révélèrent généraux, vers 1793, déjeunes hommes voués jusque-là à l'étude et à la pratique des lois, des lettres ou des arts. Ce qu'il était et se contenu tait d'être, lui-même vient de nous, le. rappeler : un çsprit ouvert à tout, curieux de tout, et, peut-être, prenant un intérêt d'autant plus vif et un plaisir d'autant plus intense à, suivrç de son fauteuil le « drame passionné » et passionnant de la guerre, qu'il est de cornplexion plus pacifique et de nature plus méditative.
La « philosophie de la guerre. », même, ne le rebutait point. Tout au contraire, il se complaisait dans cette étude un peu abstraite, couronnement d'une instruction professionnelle supérieure et que peu d'officiers ont le loisir et la volonté d'aborder. Cela est si vrai qu'il a consacré au général Jomini, le théoricien de la guerre par excellence, un volume où il n'a pas craint d'envisager, à sa suite et à son exemple, les plus graves problèmes que l'art militaire soulève. Oui ! dans l'œuvre de Sainte-Beuve, il y a un livre essentiellement et exclusivement militaire, par le titre et par le fond!
Il n'est sans doute pas très gros, étant la réunion de cinq articles publiés dans le Temps, au lendemain de la mort de Jomini, dont il vise, avant tout, à retracer la carrière si agitée. Mais la « Vie» de l'auteur de tant d'ouvrages didactiques sur la guerre ne pouvait être une biographie pure et simple : pour bien peindre l'homme, il fallait s'être imprégné de sa doctrine et être en mesure de l'exposer, voire de la discuter, au besoin. Sainte-Beuve, d'ailleurs, ne s'-était pas borné à lire les divers « Traités » qui ont valu à Jomini une si haute et si légitime réputation : il avait connu personnellement et fréquenté volontiers ce vétéran des grandes guerres de l'Empire, depuis longtemps fixé à Passy, où il s'éteignit en mars 1869, plus que nonagénaire. Or, de quoi s'entretenir, avec le « prophète du Dieu Napoléon », avec celui qui a le mieux pénétré et montré le sys-
tème de guerre de notre grand capitaine, si ce n'est des grandes combinaisons de la stratégie et de la tactique ? Le maître, que le « feu sacré » tourmenta jusqu'à sa dernière heure, ne tarissait jamais sur de tels sujets et aucun de ses disciples, même occasionnels et platoniques, ne se lassait de l'entendre et de l'interroger. Sainte- Beuve dut fort goûter ces conversations : deux esprits aussi sains, aussi lucides, aussi pondérés étaient faits pour sympathiser et s'entendre.
Il est seulement fâcheux que ce soit dans la « nécrologie » de Jomini, et non dans le compte rendu de quelqu'une de ses publications (à la vérité, fort .antérieures), que Sainte-Beuve se soit livré aux « considérations générales sur la guerre » qui dénotent de sa part une si vive et si judicieuse entente des véritables principes de celle-ci. Le vieil homme de guerre, entouré du respect de ses jeunes camarades de toutes les armées, mais dont les leçons avaient si peu profité à la plupart d'entre eux — surtout chez nous, comme on ne s'en aperçut que trop en 1870 ! — aurait sûrement tressailli d'aise en se voyant si bien compris, si bien expliqué, si bien excusé aussi dans la circonstance la plus critique de sa carrière, par ce profane, par ce « laïque » qui n'avait jamais été au feu, ni n'avait manié d'autre arme que le peu dangereux fusil du garde national sous le « Napoléon de la paix. »
En tout cas, ceux-là même qui se soucieraient peu des connaissances acquises et des vues développées sur le tard par l'illustre critique — les uns parce que trop techniques, les autres parce que pas assez — ceux-là et tout le monde ne pourront se dispenser d'admirer ses trop rares tableaux de bataille et en particulier les deux articles d'août 1862 sur le Waterloo de M. Thiers — synthèse lumineuse des inoubliables journées du 15 au 18 juin 1 815. Son saisissant récit de celle qui vit s'efTondrer d'un seul coup la prodigieuse fortune de Napoléon se termine par une page qui est peut-être la plus belle,
qui est certainement la plus émouvante de toutes celles qu'a écrites ce prétendu sceptique :
Et qu'on ne trouve pas que c'est, après bien des années, revenir et s'appesantir à l'excès sur des faits accomplis, user son attention à la recherche de causes dont V effet s'est depuis longtemps épuisé. Tant qu'il y aura une France, l'âme de la France sera contemporaine de ces funestes journées. La consolation qu'il y a à se dire qu'on a été surtout vaincu par la fatalité, et à s'en rendre raison, n'est pas une consolation puérile et vaine. Qu'il ne vienne jamais, le jour où les générations renouvelées, fussent-elles dans la prospérité de la civilisation et de la paix perpétuelle, ne paraîtraient plus que froides et indifférentes à ce qui a remué et déchiré les entrailles de la pçitrie, en ces années connues et senties de nous, années de deuil immense et d'immortelle grandeur.
Dans quel temps fut-il plus utile et plus sain de relire cette éloquente adjuration aux générations amollies par le bien-être, et trop disposées à prendre pour la paix perpétuelle une « veillée des armes » que, d'ailleurs, le canon a déjà commencé d'interrompre?
Charles Malo.
Sainte-Beuve a raconté lui-même comment il est entré en relations avec le Journal des Débats. C'était en 1828, sous le ministère Martignac. Il se trouvait parmi les collaborateurs et les amis des Débats quelques personnes qui ne refusaient pas toute sympathie aux romantiques, et, comme les temps paraissaient favorables aux discussions poétiques, on avait son#é à introduire le romantisme dans le journal classique par excellence en la personne de Sainte-Beuve. Cette manière de révolution se préparait avec l'approbation et sous la direction même de Berlin l'aîné et de Berlin de Vaux. Sainte- Beuve fut donc invité un dimanche à l'hospitalière et familiale demeure des Roches, dans la paisible campagne de Bièvres, célébrée par le poète :
Oui, c'est bien le vallon, le vallon calme et sombre ; Ici l'été plus frais s'épanouit à l'ombre!
Il y trouva Mllt Bertin « qui élait l'ànie du lieu », Edouard Berlin. Antony Deschamps, Sainl-Marc (iirardin, N isard. Mais il n'y vit pas M. de Sacy, qui joignait h ses convictions classiques une bonne humeur un peu railleuse, et que Ton n'avait point convié ce jour-là. Le projet d'ailleurs n'eut pas le temps d'aller plus loin. Le ministère Martignac tomba; la politique rentra en scène avec
M. de Polignac, la poésie se trouva un peu oubliée. Et Sainte-Beuve, commentant ces événements, conclut par ces paroles qui sont un joli hommage aux Débats : « Moi-même, dit-il, j'avais, j'en conviens, le caractère trop mal fait peut-être pour pouvoir me ranger et me fixer dans un journal qui avait le ton et les usages d'une famille, car une fois admis et agréé, c'était quasi un mariage que l'on contractait. » Du moins il se rappela toujourg qu'il avait failli être de cette famille, et ce souvenir sans doute lui était agréable, car c'est à deux reprises qu'il l'a évoqué. Il a raconté sa visite aux Roches dans l'étude consacrée aux Glanes de M110 Bertin; il y est revenu, longtemps après, dans un Lundi de 1862, où, à propos d'un livre de Nisard, il parle d'un article de Weiss ; et dans l'un et l'autre récit, il a mis une bonhomie enjouée -qu'agrémente la peinture du séjour des Roches.
Le romantisme n'avait pas réussi à faire entrer Sainte-Beuve aux Débals : ce devait être du moins pendant longtemps une occasion pour le critique de citer le journal, ou de batailler avec lui. Dans la querelle littéraire de l'époque, les Débats tenaient pour les classiques, et Sainte-Beuve n'a pas manqué de souligner leur rôle. « Ce journal, écrit-il dans son article sur Ballanche, ce journal dans son premier brillant, avec son état-major critique au complet, était alors en tête de la réaction classique et contribuait à réduire à l'ordre le mouvement d'insurrection littéraire qui s'essayait à la suite des révolutions politiques. » Le critique ajoute même que cette défense classique suffit à arrêter le développement de nombre d'esprits romantiques : seuls « les génies hors ligne » Chateaubriand et Mmc de Staël n'auraient senti nulle atteinte. Voilà certes un jugement sévère et qui paraît même excessif. Mais Sainte-Beuve a pris soin ailleurs de le tempérer en reconnaissant que les Débats ont appliqué avec beaucoup de prudence « la quarantaine qu'on fait subir aux talents nouveaux ». Rien ne semblera plus juste que cette
opinion, si Ton se souvient du grand nombre d'ouvrages romantiques publiés par le- journal. Il est vrai qu'on y vit paraître sous la signature de Béquet un jugement très dur de CromwelL Mais on put lire aussi dans le numéro du 42 août 1828, une réponse aussi brève que spirituelle due à la plume de Sainte-Beuve. « Je me permets, disait le critique, moi indigne qui vous lis très assidûment et par goût suis très amateur de ces questions littéraires, de relever quelques omissions dans l'article de votre rédacteur. » Et il citait des vers de Racine et de Molière aussi libres ou plus libres que ceux de Hugo. En réalité, si les Débats étaient hostiles à la doctrine romantique dans son ensemble, ils appréciaient les œuvres prises séparément. Dès 1824, Bertin faisait bon accueil â YOde sur les funérailles de Louis XVIII; il insérait plusieurs autres pièces de Hugo; il publiait l'épître de Lamartine à Delavigne; il donnait asile enfin à la Lettre à Sainte-Beuve en réponse aux Consolations. On excommuniait donc le romantisme, mais on savait goûter les romantiques; on les étudiait, au besoin on leur donnait des conseils. Sainte-Beuve raconte qu'il vit aux Roches une aimable vieille femme, Mme de Bawr, auteur d'une pièce de théâtre et de romans, qui dans une conversation sur les nouveaux auteurs s'écriait: « Vous avez du talent, Messieurs les romantiques, mais n'oubliez pas le conseil d'une vieille femme : Soyez aimables! ». li y a dans les Nouveaux Lundis deux causeries consacrées à l'un des plus ardents adversaires de la nouvelle école, le critique d'art Delécluze qui, de 1812 à 1863, écrivit aux Débats avec une étonnante facilité. Sainte-Beuve, en rendant justice à certaines de ses qualités, ne se prive pas de le malmener; il raille fort cet admirateur de l'école de David, qui écrivait mal le français. 11 raconte, non sans malice, un mot de Delécluze qui, au cours d'une conversation sur l'art d'écrire, disait à Chateaubriand lui-même : « Moi, il y a longtemps que je ne rature plus! » Ce partisan des « Homéristes » contre les « Shakespeariens » était cependant un
d 'autographes a publiée récemment et dans laquelle le critique parle de Ses engagements avec les Débats et les invoque pour écarter une demande d'articles. La voici :
Monsieur y
Je ne puis qu'être infiniment honoré et touché de votre obligeante demande. Mais surchargé de beaucoup d'occupations, qui ne me laissent aucun loisir, attaché d'ailleurs (quoique j'y donne à peine un article par an) à la rédaction du Journal des Débats, il m'est impossible de m' engager a un autre journal quotidien.
Vous voudrez bieny Monsieur, entrer dans ces excuses, et agréer avec mes remerciments, l'expression de ma considération la plus distinguée.
Sainte-Beuve.
Ce 26[décembre 1844.
La collaboration de Sainte-Beuve aux Débats cesse en 1849, et Ton voit assez pourquoi. Le Second Empire vint mettre quelque distance entre le critique des Lundis et ses amis d'hier. Tandis que Cuvillier-Fleury, et tant d'autres autour de lui, contraints de restreindre leur activité politique, se donnaient davantage aux lettres et à la philosophie, Sainte-Beuve raillait la fidélité des vaincus de là veille à leurs principes. Cette heure fâcheuse eut cependant des lendemains plus heureux. En dépit de la politique, Sainte-Beuve ne pouvait se retenir de tourner souvent les regards du côté d'un journal où il savait qu'étaient M. de Saci, Prévost-Paradol, Taine et Renan. C'est avec une sorte de coquetterie qu'il examine tout ce qu'écrit Prévost-Paradol; il fait son éloge dans un article des Nouveaux Lundis, à propos d'un livre de M. de Laprade; il rend compte longuement de son œuvre, Essais de politique et de [littéral are, et rompt quelques lances contre ses idées politiques. Dans les écrits de Taine et de Renan, il reconnaît des méthodes qui lui sont chères, un
esprit qu'il admire, et entre les jeunes écrivains et lui, il discerne quelque affinité qui le touche, en dépit de ce qui les sépare. « C'est une suite d'essais, écrit-il en 1862 en parlant des écrits de Renan, c'est une suite d'essais ou d'articles parfaits, excellents, où se prodigue sur maint sujet d'histoire, de littérature et d'art, cet esprit savant, profond, délicat, fier et un peu dédaigneux. »
A rassembler ainsi les souvenirs de Sainte-Beuve et du Journal des Débats, on se persuade que les rapports qui ont uni le critique et le journal ont quelque peu manqué d'unité. Les périodes de difficultés y succèdent à des époques de relations suivies; la coquetterie s'y môle à la tranquille amitié. C'est la preuve qu'il nVst pas très facile de suivre le conseil de Renan, selon lequel un littérateur doit écrire dans un seul journal et n'avoir qu'un seul éditeur. Il est, du moins, une disposition de l'esprit qui a été constante chez Sainte-Beuve à l'égard des Débats: c'est l'attention. Il n'a jamais cessé de noter leur avis, de le citer, quitte à l'approuver ou h le combattre; il leur a fait une large part dans l'histoire et dans la littérature. Quant à son affection, elle a varié selon les temps et les personnes. On peut dire que les sentiments de Sainte-Beuve pour les Débats ont été comme les sentiments des Débats à l'égard des romantiques; il contestait les doctrines, mais il appréciait les œuvres; il n'a pas toujours aimé les idées du journal, mais il a goûté les collaborateurs.
André Chaumeix.
Le séjour de Sainte-Beuve à Lausanne n'est pas un simple incident de sa vie, enfermé entre deux dates : octobre 1837-juin 1838. C'est son premier essai comme professeur et l'occasion principale de son plus important ouvrage, Y Histoire de Port-Royal. C'est un subit changement de vie et de milieu, qui entraîne de nouvelles relations, provoque de nouvelles sympathies et ainsi nous révèle, comme sous un éclairage spécial, un des aspects de cet homme, entre tous « ondoyant et divers. » Cette courte période mérite qu'on s'y arrête. 11 faut préciser les circonstances auxquelles ce cours doit son origine, rappeler ce qu'il fut et comment on l'accueillit; puis, recherchant quels rapports s'établirent entre le professeur et son entourage et quels souvenirs en garda Sainte-Beuve, suivre ainsi une lueur qui, à travers l'agencement compliqué de cette àme, nous fasse pénétrer plus avant dans son intimité.
C'est au mois d'août 1837, pendant un voyage en Suisse, que Sainte-Beuve forma le projet de donner un cours sur Port-Royal à l'Académie de Lausanne (1). L'écrivain vaudois Juste Olivier y était
(1) L'Académie est transformée, depuis 1891, en Université.
alors professeur d'histoire, et le futur auteur des Licndis] qui l'avait connu à Paris sept ans plus tôt, venait de lui rendre visite. Durant les quelques jours passés à Aigle, où il avait reçu du ménage Olivier l'hospitalité la plus cordiale, l'idée, suggérée peut-être ou en tout cas adoptée avec empressement par ses amis, s'était installée dans son esprit. On le voit aussitôt qui s'applique à l'y entretenir et à l'y fortifier. Il traversait alors une crise douloureuse, dont le mystère n'a que trop percé à travers les indiscrétions du Livre d'amour et celles de la postérité. Le désir de quitter Paris, de s'éloigner pour se ressaisir — ou se consoler, — la perspective d'une retraite: studieuse donnèrent corps au dessein depuis longtemps entrevu, de composer l'histoire littéraire de Port-Royal. Il écrit de Genève, le 23 août, sur son retour : « Je vais, dès mon arrivée à Paris, régler cette grande affaire dont la plus difficile partie est l'affermissement de ma volonté. » Il se décide, et les .négociations sont engagées. Le 14 septembre, M. Espérandieu, ancien avocat devenu membre du Conseil de l'instruction publique, y propose le cours, sans indiquer le sujet. Le Conseil, après avis favorable de l'Académie consultée, adopte la proposition et la transmet au Département de l'intérieur en l'appuyant d'un rapport développé dont M. Espérandieu veut bien se charger (18 septembre). Ce rapport contient une véritable notice littéraire sur le Sainte-Beuve de 1837; elle est tout à fait inédite et nous paraît mériter d'être transcrite ici (1) :
« M. Sainte-Beuve s'est fait connaître d'abord dans le monde littéraire par des poésies dont quelques-unes n'étaient sans doute que des essais de jeune homme, mais dont plusieurs aussi annonçaient un vrai talent de poète. Mais ce qui surtout a fondé sa répu-
(1) Je dois les documents inédits sur cette nomination de Sainte-Beuve à la bienveillance de M. le Conseiller d'État Décoppet, Chef du Département de l'Instruction publique, et au zèle obligeant de M. Dupraz, le savant Directeur de la Bibliothèque cantonale et universitaire.
tation, ce sont ses travaux d'histoire et de critique littéraire, déposés dans son Tableau historique et critique de la poésie française et du théâtre français au xvi° siècle, ainsi que dans une nombreuse série d'articles qu'il a publiés et qu'il continue à publier dans la Revue des Deux-Mondes, et, précédemment, dans le Globe. Ces articles, dont quelques-uns ont été réunis en 1832 sous le nom de Critiques et Portraits littéraire?, en 3 volumes, forment comme une galerie. Les aperçus ing'énieux, les détails piquants y abondent, et plusieurs questions d'art, de langue, de mœurs, inséparables de l'histoire littéraire, y sont traitées d'une manière remarquable. Par ces écrits qui révèlent un esprit fin et délicat, un vif amour de l'art et une connaissance approfondie des ressources de notre langue, l'auteur s'est placé au premier rang parmi les critiques français. Gomme écrivain, il a grandi depuis qu'il est entré dans la carrière, ses idées se sont élargies, son jugement s'est mûri, son goût s'est épuré. On peut, il est vrai, reprocher encore des taches à son style qui est quelquefois trop chargé de couleurs et d'images. îMais, en général, sa manière d'écrire est expressive, abondante, riche de traits heureux et de tournures délicates. Peu savent comme lui l'art de manier la langue avec une aussi merveilleuse souplesse. Un homme assurément très expert en cette matière, notre savant compatriote M. Vinet, a dit de M. Sainte-Beuve qu'en fait de style il était maître et modèle. Un pareil éloge nous dispense de rien ajouter à cet égard. »
Le 22, le Conseil d'État donne son autorisation. Le 25, Olivier présente très habilement le sujet du cours dans une lettre adressée au Conseil de l'Instruction publique : « Sa nature à la fois littéraire, historique et philosophique, le caractère intime du talentde M. Sainte-Beuve qui a l'intention et qui est en mesure de chercher dans les détails un intérêt plus à la portée de tous, enfin les relations nombreuses de cette illustre école avec ce que le grand siècle a eu de plus grand, font, ce me semble, de l'histoire de Port-Royal une spécialité très
variée, heureusement unie au cercle habituel de nos études, quoique toute nouvelle pour lui. Au reste, je sais positivement que M. Sainte- Beuve, n'ayant pas répondu à d'autres avances pour d'autres cours, ne pourrait absolument s'engager que pour celui-là. » Tant de soin mis à faire valoir et comme à excuser le sujet, la précaution même de la fin, tout cela semblerait indiquer qu'il y avait quelques objections à dissiper, quelques résistances à prévenir. Nous les verrons s'élever plus tard, et il est vraisemblable qu'elles s'étaient dès l'abord dessinées.
Le 7 octobre, Olivier informe son ami que « le sujet de Port- Royal a été agréé par l'Académie. Ainsi il ne reste plus aucun obstacle. Port-Royal, le cours donné officiellement aux étudiants pendant notre année scolaire (novembre à juin) et trois leçons par semaine. » On donnait à Sainte-Beuve a la somme de 3,000 francs de France avec une salle dans le bâtiment de l'Académie. » Le 12, Sainte-Beuve écrit au Président du Conseil de l'instruction publique qu'il s'empresse « de souscrire aux conditions si honorables et si favorables » qui lui sont posées. Le même jour, il annonce à Olivier qu'il partira le dimanche suivant, à sept heures et demie du matin, et ne s'arrêtera pas en route. « C'est donc l'affaire de quatre jours et de trois nuits, je pense. » Il dut arriver à Lausanne le mercredi 18. Peux mois à peine s'étaient écoulés depuis qu'il avait été pour la première fois question du cours sur Port-Royal.
Le cours s'ouvrit le lundi 6 novembre. Dans son numéro du lendemain, la Gazette de Lausanne n'en fit aucune mention. L'événement pour elle et, semble-t-il, pour le public lausannois était l'installation de Vinet dans la chaire d'Homilétique (éloquence sacrée). « Nous avons été mis, disait le journal, dans la confidence d'une petite fête donnée le soir à M. Vinet par ses nouveaux collègues, et qui a dignement terminé la journée de cette solennité académique.
Les nobles vœux et les nobles espérances n'ont pas manqué dans cette réunion. La poésie s'est chargée de les exprimer. Nous donnons au feuilleton des strophes de M. Porchat [le Recteur] qui ont trouvé beaucoup de sympathie. » Vinet est comparé à un oiseau qui revient dans cette saison d'automne où s'en vont les hirondelles. Voici la deuxième strophe :
Quand de sa voix pure et touchante L'écho m'apportait quelques sons, Pourquoi, disais-je, est-elle absente?
Elle est nôtre et nous languissons.
Ah! qu'il reviennent que son zèle Au ciel adresse nos amours!
Je veux y monter sous son aile :
Le voici, voici nos beaux jours.
Tandis qiie Vinet était accueilli, salué, acclamé avec cette sympathie ardente et ce sincère enthousiasme, le Nouvelliste vaudois publiait une prose infiniment moins lyrique sur le cours de Sainte- Beuve. On déplorait que le nouveau professeur lût ses leçons au lieu de se confier à a cette improvisation chaleureuse et animée qui
ajoute tant de puissance à l'enseignement cette improvisation
sévère qui demande plus de labeur et de préparation que les discours les mieux appris, telle, en un mot, que nous la décrivit naguère, à si grands traits, M. le professeur Vinet. » Si la manière du professeur est peu goûtée de ce juge rigoureux (la tradition universitaire de Lausanne affirme qu'il faut dire : de ce sévère collègue), le sujet du cours ne trouve pas grâce davantage : « On aura beau faire, en effet, l'école de Port-Royal sera toujours pour un cours de littérature un sujet abstrait, dont bien peu de personnes pourront se rendre compte d'une manière tant soit peu méthodique et satisfaisante à la seule audition de leçons, si éloquemment débitées qu'elles soient, et à plus forte raison si elles sont simplement lues. » Avec ces pieux
solitaires, ajoutait-on, « l'anecdote reste froide et les plus spirituelles saillies tombent à plat. » Par un ironique éloge, où s'aiguise la perfidie de la critique, l'auteur de l'article exprime sa confiance qu'au livre de Sainte-Beuve sur Port-Royal « est destinée sans doute la belle et utile mission de faire goûter ces penseurs... » ; — au livre, mais non pas au cours, et celui-ci, à vrai dire, n'a point de raison d'être".
La réponse ne se fit pas attendre; et le numéro suivant du Nouvelliste (le journal était hebdomadaire) apporte la protestation de « quelques étudiants. » Elle était lancée avec beaucoup de force et portait, par delà les critiques qu'elle voulait relever, jusqu'à leur plus lointain et secret ressort, délicatement découvert. « Notre époque subit l'influence d'un mouvement chrétien, c'est un fait bien connu. Ce mouvement, vous ne songez pas plus que nous (vous en avez donné des gages) à le condamner dans son essence. Mais on a remarqué chez plusieurs de ses représentants quelques préoccupations et quelques faiblesses : en particulier peu de souci pour le beau, pour le goût même, et une crainte de la science qui va parfois jusqu'à l'hostilité. Il pouvait donc être utile pour la cause d'un esprit plus élevé et plus libéral, de montrer dans une communion à laquelle nous reprochons de grandes erreurs, l'exemple d'une piété non moins fervente et plus austère peut-être que celle de nos jours, unie à la culture littéraire et au zèle scientifique le plus sérieux. » Sainte- Beuve, avec ses curiosités et ses finesses, sa subtile critique, sa littérature personnelle, avait-il donc paru quelque peu suspect à de certains esprits trop portés au moralisme? C'est bien possible et fort naturel. On le supposerait, à lire cette réponse et le trait qui la termine : « Les sympathies de M. Sainte-Beuve pour les écoles chrétiennes sont connues depuis sept ans. Il les a exprimées d'une façon humble, touchante, avec une franchise qui méritait notre affection comme le respect de tout le monde. »
L'adversaire pourtant ne désarmait pas et il faisait suivre celte défense d'une réplique où il aggrave ses premières critiques en évoquant, en face des leçons de Sainte-Beuve, le souvenir de celles de Villemain, avec l'intention manifeste de suggérer une comparaison dont chaque terme soit désobligeant pour Sainte-Beuve. Elles étaient, dit-il, « à la vérité peu nombreuses, mais pleines d'idées grandes et saisissantes, admirables de majestueuse simplicité. Là, pas un mot qui ne portât coup, pas une pensée qui ne donnât profondément à réfléchir. Certainement on ne trouvait dans ces leçons ni l'interminable biographie des Arnauld, ni les historiettes claustrales de la mère Angélique ; mais, en revanche, quelle ample moisson de choses exquises, de hautes directions pour ceux qui voulaient approfondir et sonder Port-Royal jusque dans ses arcanes les plus mystérieux, de philosophie enfin, mais de cette philosophie qui va à la veine des choses, qui embrasse tout, d'où tout découle, religion, science, morale, politique, littérature! » Enfin, il ajoute celte considération déplacée que « l'admiration ne se commande pas, non plus que le respect d et termine par un aveu où ne subsiste plus aucun artifice : a Jusqu'ici donc et en résumé, plus était haute l'idée que nous nous faisions de M. Sainte-Beuve, d'après ses ouvrages si remarquables, plus a été grand notre désappointement en le voyant débuter dans la chaire académique de telle façon qu'on est parfois tenté de se demander si l'on n'est pas en proie à un mauvais rôve et s'il y a bien identité de personne entre le littérateur et le professeur (1). »
Ce serait commettre une grave erreur que de s'exagérer cette polémique. Nous l'exhumons comme une curiosité, mais nous verrons qu'elle fut sans conséquences et n'altéra pas le souvenir que Sainte-Beuve a gardé de son séjour dans la jolie capitale vaudoise et de son cours à « cette bonne, honnête et savante Académie de Lau-
(1) Le Nouvelliste Vaudois, mardi 14 novembre 1837.
Banne. » Elle eut pourtant son pendant ou son contre-coup dans a une mauvaise petite guerre » que Juste Olivier a racontée avec force détails dans ses Souvenirs. Le théâtre en était l'un des principaux cafés de la ville. Chaque soir on y répétait la leçon du jour en la travestissant. Le premier rôle était tenu par « une manière de géant, dont la seule supériorité sur celui qu'il parodiait était de pouvoir ainsi le regarder de très haut... » Cet incident provoqua une Epître à M. Sainte-Beuve sur son cours de Port-Royal, par M. Delàcaverne; elle est plutôt une satire contre les adversaires de ce cours. Nous n'en citerons qu'un passage, où l'auteur caractérise en termes singulièrement justes la manière de Sainte-Beuve, l'impression qu'elle dut produire et le genre de succès qu'elle dut avoir :
D'abord on vint à toi par curiosité,
Par mode, par ennui, beaucoup par vanité.
On ne te sut pas gré de ta modeste allure ;
On te trouvait la voix peu sonore et peu sûre.
Mais la réalité de tes vivants tableaux,
Ces morts ressuscites dans leur chair et leurs os,
Saint-Cyran, les Lemaitre et Pascal et Montagne,
Ces combats de géants courbés sous leur montagne ;
Le disciple ignoré, mais dont tu sais encor
Par un discret sentier surprendre le trésor ;
De ce drame si vrai la puissance et la grâce
Même des plats moqueurs ont fait baisser l'audace.
« Il n'est pas orateur, disent en répliquant
Ceux que tu t'es soumis ; mais il est éloquent. »
Le penseur, aux détours de ta marche furtive,
Sous tes chaînes de fleurs sent ta marche captive;
Et l'humble piété jette sur son miroir
Un regard de douceur qui tremble de se voir.
L'auditoire, un moment sans doute déconcerté, se familiarisa peu à peu avec les lenteurs sinueuses de Sainte-Beuve, son goût des détours et des retours, sa curiosité des détails, sa lecture môme qui
le conduisait plus sûrement dans tous les recoins du sujet, son improvisation qui suivait le texte écrit et ressemblait à une lecture. Les leçons succédaient aux leçons, toujours nourries de faits, riches d'aperçus, assaisonnées d'anecdotes. On fut insensiblement gagné, séduit. Trois cents auditeurs environ restèrent assidus jusqu'à la fin, et c'est à peine si les séductions de l'été dans ce beau pays en détachèrent quelques-uns durant les derniers jours.
Sainte-Beuve était merveilleusement préparé à traiter son sujet. Depuis longtemps déjà il y travaillait, comme l'indique une allusion de 1835, à « des travaux commencés pour une Histoire littéraire de Port-Royal (1) », et nous voyons, par la correspondance des deux mois qui précèdent sa nomination, combien ce projet lui tenait au cœur. Il se plaint que sa vie dispersée convienne si mal à une œuvre de longue haleine ; il aspire aune vie plus rassise, où se déroule sans heurt la continuité de l'effort; il cherche une tranquillité d'esprit qui lui permette de se donner tout entier à l'œuvre choisie, une solitude qui élargisse autour de lui l'espace dont il a besoin pour dessiner son vaste plan et en exécuter les parties essentielles. S'il lui en coûte, au début, de prendre ce parti, c'est qu'il est bien résolu à s'y tenir. Plus de fantaisie dans le travail, plus de liberté dans le rêve. L'esprit devra tracer ses sillons tout droits, labourer le champ où il se sera enfermé : ce Mon cours est ma pensée unique et mon poids constant dans ces sept mois, écrit-il à Marmier le 26 décembre 1837, en voilà déjà deux de passés. »
Dès que sa nomination lui avait paru certaine, il s'était préparé à partir : « Je voudrais être à Lausanne le 15, par exemple, afin d'avoir le temps de préparer mon petit établissement d'étude, mes livres et aussi mon cours, pour lequel j'ai tout à faire (2). Nous
(1) Lettre à J. Olivier, 18 septembre.
(2) Jrf., 26 sept. 1837.
avons vu qu'il avait dû arriver le 18. Sa grande préoccupation, dès le premier jour, avait été de s'installer de manière à pouvoir travailler. Il avait envoyé devant lui toute une bibliothèque, et il se mit aussitôt en quête d'un endroit où il pût être dans son atelier « comme une taupe dans son trou, comme Han d'Islande dans son antre. » D'après un premier projet, Sainte-Beuve devait être l'hôte de ses amis, rue Martheray (1). Au dernier moment, nous le voyons changer d'avis, fort embarrassé d'exposer sa décision. Il accepte des Olivier une petite chambre pour recevoir et pour lire; il loue deux pièces à l'hôtel d'Angleterre, dans cette courte rue Saint-Pierre qui prolonge la rue de Bourg et débouche au pied même de la rue Martheray. Il se trouvait ainsi tout près de ses amis chez qui il venait finir la journée et dîner.
C'est dans cette retraite qu'il se livra régulièrement, quotidiennement, à son prodigieux labeur. Quand il quitta Lausanne, il avait donné 81 leçons qui, entièrement rédigéees, reproduisaient en deux mille pages de texte à peu près toute son histoire de Port-Royal et « comme une première édition du magnifique ouvrage auquel ce cours a donné naissance (2) ». M. G. Michaut, qui eut entre les mains ce qu'il reste de ce manuscrit, « les leçons 26, 54 à 56, et 59 à 81 , soit 27 en tout », a été frappé du caractère achevé de la rédaction. « Ce ne sont point, nous dit-il, des notes plus ou moins incomplètes, un canevas plus ou moins étendu; ce sont, au contraire, des développements suivis, soignés dans le détail môme, au point qu'on aurait pu remettre, telle quelle, chacune de ces leçons à l'imprimeur. On serait tenté de croire que Sainte-Beuve les a lues à ses auditeurs. » C'est bien l'opinion qu'exprimait, nous l'avons vu, l'ar-
(1) Les Olivier habitaient la maison qui porte aujourd'hui le n° 28, et avait alors le n° 34.
(2) G. Michaut, Études sur Sainte-Beuve, p. 292.
ticle du Nouvelliste. Mais nous trouvons là-dessus un témoignage formel de Sainte-Beuve. « J'écris toutes mes leçons, et pourtant j'improvise, ou du moins je fais une demi-improvisation en présence de mes papiers que je ne suis que pour le sens et le gros. Gomme pourtant tout est écrit, j'y gagne d'avance sinon la rédaction définitive, du moins les matériaux de mon livre (1). »
Nous pouvons aisément imaginer ce que fut sa vie, durant les sept mois qu'il passa à Lausanne. Il travaillait jusqu'au milieu de l'après-midi, déjeunait à l'hôtel même et dans ses livres, pour ne sortir qu'au moment d'aller à l'Académie, et un peu plus tard, les jours où il était libre de son temps. Il donnait ses conférences dans la grande salle de la bibliothèque, les lundi, mercredi et vendredi, de trois à quatre heures. Elles devaient n'être gratuites que pour les étudiants; le professeur étendit ce privilège à tout son auditoire. Ce fut, dès le début, une mode d'aller entendre Sainte-Beuve. M. Druey, le chef du parti radical, qui devait plus tard diriger la révolution vaudoise [de 1845 et devenir président de la Confédération, Alexandre Vinet, le chef du parti religieux, suivaient son cours. Trois fois par semaine, des dames et des jeunes filles se mêlaient aux étudiants et montaient le long des « Escaliers du Marché » qui, de la place de la Palud à celle de la cathédrale, gravissent sous une galerie de bois couverte d'un toit de vieilles tuiles, la colline de la Cité et accrochent à son flanc le profil tortueux de leur silhouette archaïque. Les auditeurs finirent par se connaître; il se noua des relations, des sympathies; il s'ébaucha des mariages. Sainte-Beuve disait plus
(1) Lettres à Collombet, publiées par MM. Latreille et Roustan (Société française d'imprimerie et de librairie).
tard dans une double allusion à ces idylles et aux rumeurs de conversion qui avaient couru sur son compte , qu'il aurait pu terminer son cours sur le mot hymen au lieu du mot amen, que quelques-uns attendaient de lui.
Sur un terre-plein exhaussé de quelques marches et planté d'arbres, le bâtiment de l'Académie allonge sa façade grise, d'une fruste noblesse. C'est bien l'image qu'on se plaît à former d'un collège du seizième siècle. Les fenêtres carrées du premier étage, coupées d'un meneau de pierre, luisent sous la buée des jours brumeux d'hiver. La tour bernoise, qui fait saillie au milieu et rappelle la vieille domination, dresse son horloge peinte au-dessus de la porte d'entrée que couronne une date : 1590. Sainte-Beuve arrive, « la tête enfoncée dans son vieux manteau de poète (1). » Il n'a que trente-trois ans; mais sa figure pâle, ronde, imberbe, presque trop grosse pour son corps, son nez trop grand et mal fait, ses yeux lucides, lui donnent une expression d'intelligence avisée, de finesse railleuse et gourmande, qui n'est pas celle de la jeunesse. Cependant, l'homme est insinuant, comme sa parole. Il se glisse dans vos bonnes grâces comme ses idées se glissent dans votre esprit. Curieux de tous les caractères, il entre de plain-pied dans cette société qui lui est nouvelle; il cause avec délices; il se plie aux goûts les plus différents des siens, avec volupté. Comme il étudie Port-Royal, sa pensée se fait, sans effort, grave, austère, religieuse. 11 se plaît avec les gens graves, austères, religieux. Le foyer des Olivier lui est un asile plein de douceur. Le canton de Vaud lui devient une patrie, dont il aime la sérénité, la paix. Paris semble oublié : les agitations, les passions de là-bas expirent au seuil de cette retraite. Rien ne révèle plus, dans cette existence, si calme et si remplie, de solitaire, l'auteur des Pensées d'Août, le jeune poète,
(1) J. Olivier, Souvenirs.
SAINTE-BEUVE A LAUSANNE i8.i
romantique encore, qui, quelques semaines plus tôt, écrivait : « Je vous arrive plus malade» d'Ame et de cœur et d'esprit que vous ne le croirez jamais, d'autant pins malade que je crois ne l'être que comme il est impossible à l'homme qui a vécu de ne l'être pas (1). » Il dira plus tard : « Tout m'est égal, et je donnerais mon anie et l'avenir, tout mon royaume, pour un éclair! » Voyez-le maintenant: c'est un autre homme! Les étudiants de la société de Zofingue lui ont donné, le lendemain de son discours d'inauguration, une sérénade qui ressemble à un cantique :
Venez, du pieux solitaire
Nous dire toute la ferveur,
Et sa foi, suprême mystère,
Qui l'attache aux pieds du Sauveur!
Dites eneor combien de larmes
Le poète verse à genoux,
Combien l'amour saint a ses charmes...
Parlez! tous nos cœurs sont à vous!
Et le poète a répondu. Il aime, jl comprend ce pays et ces Ames :
Oui, tout... j'en comprends tout; je les aime, ces lieux; J'en recueille en mon cœur l'écho religieux,
L'animant de vos voix chéries, A vos mâles accords d'Helvétie et de ciel, Car vous gardez en vous, fds de Tell, de Davel,
Le culte uni des deux patries.
Oh! gardez-le toujours; gardez vos unions, Tenez l'œil au seul point où nous nous appuyons
Si nous ne voulons cpie tout tombe.
La mortelle patrie a besoin pour durer, D'entrer par sa racine et par son front d'entrer
En celle que promet la tombe (2>
(1) Lettre du 8 octobre 1837.
(2) Réponse de M. Sainte- Heure aux couplets précédents et autc étudiants de la section Vaudoke de la Socié# de Zofingue, publiée dans les Poésies de Henri Durand, Lausanne, 4 88.').
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