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M. Péron ayant remercié en quelques mots, le cortège reprit place dans les landaus qui l'avaient amené, et se rendit à l'Hôtel de Ville où un banquet de soixante couverts, excellemment préparé, était dresse; dans la salle du Conseil municipal. Au dessert, M. Péron porta le toast suivant :
Messieurs,
Depuis un siècle, Boulogne s'est transformé, et pourtant il est une partie de cette ville qui n'a guère changé, c'est précisément celle où nous nous trouvons ce matin.
Il m'est particulièrement agréable de vous réunir dans cet Hôtel de Ville. C'est ici même que le 24 décembre 1804, deux vieux Boulonnais signaient, comme témoins, l'acte de naissance d'un jeune parent, né dans le deuil, comme il l'écrivit plus tard, et qui s'appelait Charles-Augustin Sainte-Beuve.
La physionomie de la basse ville s'est peu modifiée, du moins dans la partie qui renferme la maison natale que vous venez d'honorer par la pose d'un monument si artistique. Mais ici, je le répète, rien n'a changé : à deux pas de l'Hôtel de Ville, se trouve l'ancien hôtel des ducs d'Aumont, qu'occupait la pension Blériot où Sainte-Beuve passa ses premières années ; à deux pas aussi, vous pourriez voir la petite maison de la rue Saint-Martin, le « bâton de perroquet » qu'il voulait garder pour ses derniers jours; à quelque coin d«; rue, vous rencontreriez le.s vieux promeneurs renseignés, qu'en 1831, dans une lettre à un
ami, le critique appelait « les collègues du rempart » et que la malice populaire désigne aujourd'hui sous le nom de sénateurs.
Ce qui est plus moderne, plus contemporain, c'est le joli buste de Meusnier, offert à ses concitoyens en 1860 par l'illustre écrivain et qui a sa place habituelle dans la grande salle de notre bibliothèque publique; c'est aussi le portrait par Marius Barthalot que nous voyons devant nous.
Nous avions donc, Messieurs, avec la mémoire des œuvres immortelles de notre grand citoyen, bien des souvenirs matériels qui, tous les jours, nous le rappelaient. Une très modeste inscription due à la générosité privée, désignait à l'attention publique la maison où il reçut le jour. Le comité formé par le Journal des Déùats, dont la composition marque bien le caractère purement littéraire d'une telle manifestation, a voulu faire davantage : Il a profité du Centenaire de Sainte-Beuve pour doter Boulogne d'une œuvre remarquable de l'artiste distingué qu'est M. Vernier et qui montrera aux passants la physionomie spirituelle et fine de l'illustre écrivain.
J'en remercie, au nom de la population boulonnaise, les littérateurs, les journalistes, tous ceux qui, en cette circonstance, ont été la meilleure et la plus délicate expression de la pensée française.
J'aurais voulu voir ici le vénéré M. Gaston Boissier, et je regrette que le grand âge du secrétaire perpétuel de l'Académie française lui ait interdit de venir, en cette froide saison, au bord de la mer brumeuse où naquit Sainte- Beuve. Je désire toutefois lui envoyer un salut respectueux et un témoignage de sincère gratitude, de môme qu'à M. Brunetière, l'un des successeurs du critique, bien désigné pour la présidence du comité, et qui s'est imposé la tâche, difficile pour tout autre que lui, de parler aujourd'hui du maître de la critique.
Rien ne pouvait être plus agréable a la municipalité boulonnaise que de voir à la tête du comité un suppléant tel que M. Clarelie : historien, romancier, auteur dramatique, critique et journaliste, il a montré, dans toutes les branches de la littéral ure, l'accord du patriotisme, du talent, de l'imagination et surtout de la bienveillance. Sa présence dans la maison de Molière honore notre grande scène. La ville de Boulogne marquera d'une pierre blanche le jour du 18 décembre 1904, où elle a reçu la visite d'un écrivain aussi sympathique.
L'on me permettra de remercier d'une façon toute particulière M. de Nalèche, directeur du Journal des Débats, dont le dévouement éclairé et la bonne grâce ont assuré le succès de la commémoration d'aujourd'hui; mais je ne veux pas m'étendre et je me contenterai, Messieurs, de comprendre, dans un môme sentiment de reconnaissance, les éminents membres de l'Académie française, de Tlnstitut, de la Société des gens de lettres et des Ilosati, la toute charmante MMo Delvair et mon vieil ami Coquelin cadet, réunis dans une œuvre commune pour célébrer la mémoire d'un Boulonnais illustre dont les œuvres honorèrent sa ville natale, sa patrie et toute l'humanité pensante.
C'est dans ce cordial sentiment de gratitude que je lève mon verre à vous tous.
A ce toast, M. Jules Glarelie répondit en ces termes :
Monsieur le maire,
Lorsque le très aimable et distingué directeur du Journal d<*s Débats, M. de Nalèehe, voulut bien me demander, au nom du Comité Sainte-Beuve, de faire le petit voyage de Boulogne, il m'avait averti du cordial et charmant accueil qui nous attendait. De cet accueil, de votre courtoisie, de votre hospitalité, de vos paroles, je vous remercie.
Je vous remercie de tout cœur et je ne voudrais pas prolonger l'attente où vous devez être des discours que vous allez entendre. 11 m'est bien permis pourtant et je dirai presque qu'il m'est ordonné par la gratitude de dire à cette ville de Boulogne, qui célèbre aujourd'hui la mémoire d'un illustre écrivain, combien les lettrés doivent être touchés de voir votre cité se mettre en fête pour honorer un écrivain qui souhaitait tout au plus, — il Ta dit, — un buste dans un coin de la bibliothèque de sa ville natale.
Car Sainte-Beuve, devenu parisien par aventure — comme la plupart d'entre nous, — n'oubliait pas la demeure où il était né, la rue d'où il était parti, et que nous visitions tout à l'heure. Le nom de Boulogne revenait parfois dans ses vers, et si son dernier et lidèle secrétaire, M. Jules Troubat, qu'un accident empêche de venir avec nous honorer son maître, était ici, il vous dirait que Sainte-Beuve contait volontiers qu'à sept ans il assistait à une revue passée par l'empereur et que, pour lui permettre de mieux voir la redingote grise de Napoléon, on l'avait habillé en hussard. Le petit hussard du premier empire devait devenir sénateur du second. Mais — pour nous, jeunes gens, qui admirions et attendions ses Lundis comme une manne hebdomadaire, — nous savions qu'au Sénat cet impeccable homme de lettres défendrait toujours sans hésiter la liberté d'écrire. « Le drapeau est planté! » me disait-il à moi-même après un discours où ni les interruptions, ni les injures, ni les menaces ne lui avaient manqué. Messieurs, il y eut toujours chez le travailleur de la rue du Montparnasse, chez l'historien des solitaires de Port-Iloyal, un peu du petit hussard de Boulogne-sur-Mer, et quand il s'agissait de la pensée et des lettres, Sainte- Beuve « chargeait », bravement, à la française.
C'est l'enfant devenu grand homme qui vous est cher, c'est lui que vous célébrez dans cette journée consacrée à un poète et à un critique dont la renommée survit à celle de tant de noms qui semblaient retentissants à l'heure du camp de Boulogne. En honorant un de ses fils, votre belle ville de Boulogne-sur- Mer s'honore elle-même.
Elle n'oublie d'ailleurs aucun de ses enfants. Elle est justement tlère d'un Daunou, qui fait des lois et garde les archives; d'un Sauvage, qui invente l'hélice, d'un Mariette, qui refait de la vie avec la poussière du passé, d'un
Sainte-Beuve qui, de ses mosaïques précieuses, élève uu monument à l'esprit môme de sa patrie, et je dirai, à l'esprit humain.
Boulogne a la fierté de ces gloires. Je ne parle que des morts. Il est tel logis où des artistes, un jour, graveront aussi une inscription sur la muraille.
Monsieur le maire, on vous remerciant encore une fois de votre accueil, je salue, avec la mémoire impérissable de Sainte-Beuve, les noms qui sont la gloire de Boulogne-sur-Mer et qui sont aussi la gloire de la France!
A trois heures, les invités de la mairie se rendirent au théâtre municipal, dont la salle était, depuis longtemps déjà, absolument comble. Le maire ouvrit la séance par le discours suivant :
Mesdames, Messieurs,
Au cours des fonctions publiques, il est parfois des missions difficiles à remplir. Il n'en est point, à mon avis, de plus ardue que celle dont je suis chargé aujourd'hui, car j'ai à souhaiter la bienvenue à des hommes qui comptent parmi les premiers dans les lettres de notre temps.
J'ai pu, ce matin, leur dire avec quelle joie la ville de Boulogne leur donne aujourd'hui l'hospitalité et quelle reconnaissance elle leur garde désormais, pour le pèlerinage qu'ils ont accompli en venant célébrer ici le centenaire de Sainte-Beuve.
Mais je dois aussi leur apprendre, en fort peu de mots, ce que les Boulonnais pensent de leur illustre concitoyen, et c'est là que git pour moi la difficulté, car je ne me sens pas, à côté d'eux, autorisé ni qualifié pour en parler comme il convient.
Je ne m'attarderai pas à une biographie. Tout le monde sait que, né à Boulogne le 23 décembre 1804, Sainte-Beuve mourut à Paris après avoir parcouru la plus belle carrière d'homme de lettres qui soit. Éloigné de sa ville natale, qu'il avait quittée jeune encore, il garda des relations avec plusieurs Boulonnais et entretint même, de loin en loin, quelque correspondance intime; à plusieurs reprises, soit par le don de son buste en marbre, qui est à la bibliothèque, ou par l'envoi d'un ouvrage à cet établissement, il prouva qu'il avait gardé le souvenir du clocher. Pendant ce temps, ses contemporains admiraient la merveilleuse ascension qui faisait de Joseph Delorme le grave historien de Port-Royal, le judicieux critique des Lundis. Les Boulonnais applaudissaient, de loin, aux succès de leur concitoyen, à son élection comme membre de l'Académie française et même à sa nomination de sénateur.
Au lendemain de sa mort, les hommes de lettres du cru ne furent pas les
derniers, sinon à le juger — ce qui aurait pu être imprudent, — au moins à le raconter et à émettre quelques opinions sur ses œuvres.
Parmi ceux-là, M. Ernest Deseille qui fut, pendant de longues années, le conservateur des gloires locales, en a parlé avec une louable franchise, et avec une réelle intelligence. S'il apprécie l'écrivain, il en dit : « Avec le calme de la force, il jouait de la langue française comme un maitre exercé qui connaît le secret de lui faire dire tout et d'en faire entendre davantage. » Sil étudie le philosophe et le critique, c'est surtout son éclectisme qui le frappe : « Il fut un curieux spectateur de la vie, spectateur sans illusion, cherchant à se rendre compte de tout, sans épouser aucune des causes qui s'agitaient devant lui. »
Deseille, qui était poète, s'intéresse moins au poète qu'à l'historien ou au critique. Ainsi, selon sa tournure d'esprit, chacun peut-il choisir dans l'œuvre considérable de Sainte-Beuve la partie qui fixe ses goûts et ses opinions. Le maitre lui-même, dans les courtes notes qu'il intitula : Ma biographie, ne semble-t-il pas faire bon marché de tout ce qu'il fut pour n'être que le critique ; « Voué et adonné à mon métier de critique, fai tâché d'être de plus en plus un bon et, s'il se peut, habile ouvrier! »
Habile ouvrier, nul ne le fut davantage, et Victor Hugo le laissait bien entendre lorsque, répondant au discours de réception de Sainte-Beuve à l'Académie française, il faisait ressortir, en des termes admirables, le côté humain de la philosophie, vis-à-vis du caractère divin de l'art. En prononçant au Sénat l'éloge funèbre de l'écrivain, M. Rouher, dans un langage très élevé, louait aussi l'artiste. Parlant des écrits du maitre, il disait : « Ils franchiront les régions contemporaines et survivront à leur temps, car ils ont à la fois la pensée et le style. »
Ce jugement s'est réalisé.
Tous ceux, et ils sont légion, qui se sont occupés de Sainte-Beuve ont reconnu chez lui deux qualités rares : l'indépendance et le désintéressement. Il y ajoutait une autre vertu, le culte du souvenir, et il faut remarquer qu'il l'inspirait également, puisque sa mémoire a été entretenue avec tant de fidélité par les hommes qui l'avaient connu ou qui l'approchèrent.
La cérémonie d'aujourd'hui en est une preuve. Cette grande mémoire est si précieusement gardée, qu'à l'étranger même on en célèbre le centenaire : — à Lausanne, où Sainte-Beuve professa en 1837 un cours qui devint le-fond de son grand ouvrage Port-Royal; — à Liège, où il alla en 1848 parler de Chateaubriand, on inaugure actuellement des plaques commémoratives en son honneur. Ces nombreuses manifestations montrent quel sillon profond a tracé ce fécond et magistral ouvrier, dont les doctes et décisifs jugements continuent, avec le temps, à gagner en force et en autorité dans le monde des lettres.
Mais je m'aperçois, Mesdames et Messieurs, que, malgré moi, j'empiète sur un terrain où je m'étais promis de ne pas me risquer. Mon devoir, et je le trouve vraiment doux à remplir, c'est de dire au comité du Journal des Débats,
aux illustrations de la littérature qui ont bien voulu, en cette saison rigoureuse, venir inaugurer ici la plaque du centenaire, la très vive reconnaissance de la population de Boulogne-sur-Mer pour leur généreuse initiative, grâce à laquelle notre cité se voit dotée d'un monument aussi plein d'intérêt que d'élégance.
M. Jules Claretie prit ensuite la parole :
Messieurs,
Le président de cette fête toute littéraire ne peut donner la parole aux orateurs et aux poètes que vous allez écouter sans s'excuser d'occuper ici la place que devaient prendre tour a tour deux de ses confrères de l'Académie, le critique éminent dont vous allez entendre la conférence et notre cher secrétaire perpétuel, M. Gaston Boissier.
Si j'ai accepté de leur succéder — sans les remplacer — c'est qu'il m'était doux de participer à la glorification d'un homme qui m'accueillit avec bonté à mes débuts et qui, plus que personne, m'enseigna, enseigna à la jeunesse de mon temps, la liberté de l'esprit el l'ardent amour du travail.
a Étudiez, travaillez, Messieurs, disait-il un jour à une députation d'étudiants en médecine, travaillez à guérir nos malades de corps et d'esprit». Il semble que ce mot d'ordre, Sainte-Beuve se le fût donné à lui-même. Il resta, pour les œuvres, ce qu'il avait été pour les membres épars des amphithéâtres, le grand prosecteur de la littérature universelle. Ce cerveau encyclopédique, égal à celui d'un Goethe, a laissé une œuvre que doivent consulter page à page tous ceux qui, après lui, veulent -reprendre les sujets qu'il a traités. Car c'est la puissance de Sainte-Beuve d'avoir tout dit, tout indiqué, tout deviné!
Il fut en vérité le plus compréhensif des juges, des divinateurs d'âmes. Il comprit tout, depuis les soupirs d'une Valmore jusqu'aux coups de boutoir d'un Proudhon, tout depuis Y Iliade jusqu'à Madame Bovary.
L'hysope quelquefois l'attirait plus que le cèdre. Naturaliste de génie, rien ne lui semblait à dédaigner dans la nature, et toujours il chercha la vérité, V(i/>re vérité, disait Stendhal après le tribun.
Que d'autres énumèrent ses faiblesses! Aujourd'hui, dans cette ville où il naquit, devant cette postérité qui le salue, je ne veux parler que de ses grandeurs : « Je vous prie, m'écrivait un témoin de sa vie — son exécuteur testamentaire, M. .Iules Troubat — d'être dimanche l'interprète de ma sympathie pour tout ce que j'ai vu se faire et se dire de grand, de noble, d'élevé, digne en un mot de V illustre, serviteur de V esprit humain que fut Sainte-Beuve ». Sainte- Beuve, c'est la critique doublée de la poésie, c'est l'histoire immortalisant la vie.
« La critique, puissance des impuissants, » disait injustement Lamartine en parlant de ce Sainte-Beuve qu'il trouvait supérieur même a ses Lundis et dont il disait : « C'est un de ces hommes qui, en s'éloignant, emportent toujours un
morceau du cœur; il ne vous deviennent jamais étrangers, fussent-ils même ennemis. »
Il n'y a plus, Messieurs, ni d'étrangers ni d'ennemis quand la postérité a commencé. Sainte-Beuv« poète a écrit ce vers :
Le temps, vieillard divin, honore et. blanchit tout.
Rendons grâce au temps qui nous permet d'être justes! Honorons ceux qu'il emporte — et ne noircissons pas ceux qui nous restent. Les défenseurs de la Révolution française s'égorgeaient dans la nuit et se réconciliaient dans la mort. Réconcilions les grands hommes et les grands cœurs du siècle passé, réconcilions-les dans notre admiration et dans la gloire!
Mais j'oublie que ce n'est pas moi que vous êtes venus entendre, et je donne la parole à M. de Nalèche pour lire le discours de M. Brunetière.
Après cette lecture, fréquemment interrompue par de vifs applaudissements, M. Arthur Ghiujuet, professeur au Collège de France, prononça le discours suivant au nom du Collège de France, et de la Société d'histoire littéraire de la France, dont il est le président :
Messieurs,
Permettez-moi d'ajouter, au nom du Collège de France et de la Société d'histoire littéraire de la France, quelques mots aux beaux discours que vous venez d'entendre.
Boulogne, a dit Sainte-Beuve, est une ville où on aime à se moquer. Mais la moqueuse Boulogne sait rendre justice à ses grands hommes, et elle n'ignore pas que Sainte-Beuve est le critique par excellence.
Des poètes, des écrivains qui se croyaient créateurs, disait-il une fois, ont passé très vite et ils sont morts tout entiers ; mais il y a des critiques qui vivent, des critiques qu'on feuillette, qu'on cite toujours. Sainte-Beuve est de ceux-là. Il a le goût le plus délicat, le plus éclairé. Il a un style original, ingénieux, piquant, nuancé, plein de détours, et sous son style — je me sers d'une de ses propres expressions — court un ruisseau caché de poésie qui répand le mouvement et la vie. Il perce aussi avant que possible dans les âmes. Il fait, comme il dit en se souvenant de ses anciennes études, de la dissection anatomique. Il ne sépare pas l'homme de l'écrivain, et dans l'un et l'autre, il discerne et caractérise avec un art incomparable le mélange inévitable du bon et du mauvais, du vrai et du faux, des qualités et des imperfections. A la finesse il joint la solidité. Il est exact, précis, consciencieux, profond. Et quelle largeur de vues! Quelle
merveilleuse étendue de compréhension! Quelle universelle curiosité! Comme Béranger, qui, suivant lui, fait tenir tout dans la chanson, il fait tenir tout dans la critique.
Grâce à ses connaissances si variées et si abondantes, grâce à son investigation pénétrante etsagace, il évoque tout un peuple de figures, non seulement de figures littéraires, mais de figures historiques, et sa galerie des Lundis offre à nos regards une foule de personnages attachants et de grands Français dont la vue réchauffe et réconforte le cœur; Jeanne d'Arc, qu'il qualifie de touchante et sublime héroïne, et qu'un « cri public d'enthousiasme, plus vrai que toute réflexion et toute doctrine, plus fort que toute puissance régulière, n'a cessé d'environner »; Monluc, l'énergique défenseur de Sienne; Richelieu, « un des plus glorieux artisans politiques qui aient existé » ; Louvois, ce ministre dans lequel il y avait duDavout, du Carnot et du Daru; Vauban, probe et antique; le sage et hésitant Catinat; l'audacieux et heureux Villars; Maurice de Saxe, qu'il nomme un des plus français de nos généraux; le chevaleresque comte de Gisors, le plus accompli des colonels; Mirabeau, dont il admire la prévoyance et le coup d'œil prophétique; Barnave, qui lui paraît exprimer le mieux, par l'ensemble de ses mérites, la physionomie de la Constituante ; Tardent Dagobert; le brave et simple Dugommier; Merlin de Thion ville, qui lui semble représenter le guerrier de la première République; Jean Bon Saint- André, vaillant et dévoué serviteur de la France; et Franceschi-Delonne ; et Joubert; et Friant; et le fier et intrépide Carrel.
Sainte-Beuve, Messieurs, aimait la patrie. Il honora en Thiers un historien qui « parle au cœur de la France ». Il retrace volontiers la carrière des généraux de la Révolution qui « sauvèrent le pays en s'illustrant » et il s'incline avec respect devant les Drouot et les Pelleport, devant ces soldats modestes, purs, aussi scrupuleux que vaillants, qui pratiquent « la religion de leur noble métier » et qui « ont le culte de l'honneur, du devoir, de la règle ». Lorsqu'il rappelle qu'un ministre de la Restauration partageait les Français en deux catégories, les émigrés et les régnicoles ou non émigrés : « Ainsi, s'écrie-t-il, Français de 1792 qui couriez à la frontière, qui passiez le Rhin et l'Escaut et les Alpes, qui combattiez à Rivoli, à Zurich et aux Pyramides, vous étiez des régnicoles! » En 1862, un journaliste écrivit que Waterloo le laissait indifférent : a Grâce à Dieu, répondit Sainte-Beuve, cette indifférence ne viendra jamais et tant qu'il y aura une vraie France, l'âme de la France sera contemporaine de ces douloureuses journées. Ah! qu'il ne vienne jamais, le jour où les générations renouvelées ne paraîtraient plus que froides et indifférentes à ce qui a remué et déchiré les entrailles de la patrie! hommes, soyons ouverts à tous les sentiments d'humanité ; nation, gardons intègre le nerf des nations ! »
M. Henri Malo, poète et historien boulonnais, délégué de la
COMMKMOHATION DV CENTENAIRE 4M
Société dos Itosati, lut ensuite la pièce de vers suivante, composée |>ni* lui pour la circonstance :
ÎIOMMAHE DES HOSATI
Certes, ce fut un grand savant Connaissant le « comment » et le « pourquoi des choses »,
Ce fut un érudit fervent, Et des recoins obscurs des archives moroses Où l'oubli tristement les laissait sommeiller, Il tira, pour les mettre au grand jour de l'Histoire, Maints auteurs qui, sans lui, seraient loin d'y briller Et pourtant méritaient quelques rayons de gloire.
Il fut encor philosophe profond Et laborieusement creusa les vieux systèmes
Où la pensée humaine se morfond A vouloir expliquer d'insolubles problèmes. Les Lundis, Sa critique passait au crible Les vivants : mais aucun, même des moins hardis, Ne s'effrayait : il était juste, et point terrible...
Et bien avant Sarcey, De nos Oncles il fut l'aimable prototype î Or, dans ce champ ardu, par lui ensemencé, Sa muse sérieuse un instant s'émancipe ; l'n coin plein de soleil aux fleurs est réservé, •
Un coin tout de charme et de grâce,
Tout de clarté, le port rêvé Pour reposer paisiblement sa tête lasse. C'est là qu'il évoquait le souvenir lointain
De la maison qui le vit naître :
Dans le calme enchanteur de son secret jardin, Ses yeux intérieurs aimaient voir reparaître
La ville où son enfance s'écoula...
Et pour cela Au bouquet lumineux de son apothéose, Je viens joindre aujourd'hui l'hommage d'une rose.
La représentation se termina par la lecture de poésies de Sainte-
Beuve : les Larmes de Racine et la pièce « A Ernest Fouinet » interprétées par M11* Jeanne Delvair, pensionnaire de la Comédie-Française ; — les fia t/ons jaunes et Ma Muse, interprétées par M. Goquelin cadet, sociétaire de la Comédie-Française.