ICI HABITA SAINTE-BEUVE PENDANT SON ANNÉE DE PHOKESSOKAT
11 y avait foule choisie et élégante dans la salle Académique do l'Université, où avait lieu, h \ heures, la conférence de M. Gustave Lanson, professeur à l'Université de Paris.
Dans l'assistance, nous remarquons : MM. Kleyer, bourgmestre; Merten, recteur; Éric Gérard, Michel, Chauvin, Thiry, Wilmotle, Mahaim, Parmentier, Julin,Grafé, Laurent, professeurs, et Delmer, bibliothécaire, ainsi que M. lienrot, bourgmestre de Durbuy, un vénérable octogénaire, ancien élève de Sainte- Beuve.
Disons tout de suite que la conférence de M. Lauson a été tout à fait admirable. M. Lanson a analysé le grand talent de Sainte-Beuve et il a émaillê son discours de traits savoureux et charmants, qui ont, à plusieurs reprises, été salués par des applaudissements unanimes.
M. Lanson, après avoir souhaité voir les liens de sympathie qui unissent les Universités de Paris et de Liège s'affirmer toujours plus souvent par de fréquents appels réciproques, a abordé immédiatement son sujet en contant une petite histoire ravissante.
Si Sainte-Beuve est venu à Liège, c'est à la suite d'un froissement de sa fierté. Une cheminée avait fumé dans la salle de l'établissement officiel où il faisait son cours. Par suite d'on ne sait quelle circonstance, il fut noté que Sainte- Beuve avait émargé aux fonds secrets pour la somme de... 100 francs ! On avait, sans doute, fait les réparations indispensables à la susdite cheminée au moyen des fonds secrets, les crédits étant épuisés. Sainte-Beuve réclama, mais en vain. Les ministres sont timides, parce qu'ils sont puissants et qu'ils désirent garder leur portefeuille. On n'écouta pas les réclamations de Sainte-Beuve et Sainte- Beuve vint à Liège.
Je veux, continue M. Lanson, tirer la moralité de la fête d'aujourd'hui. Car, notons-le bien, nous ne célébrons pas un grand écrivain, au sens réel du mot. A ce compte, les noms de Michelet, de Taine et de Renan s'imposent avant celui de Sainte-Beuve.
Que Boulogne-sur-Mcr, la ville natale du critique, ou bien Paris, la ville où il a vécu, célèbrent le centenaire de Sainte-Beuve, rien de plus naturel. Mais pourquoi Lausanne, pourquoi Liège se sentent-elles fières de l'avoir entendu ? Pourquoi les Belges et les Suisses fôtent-ils le souvenir de son court passage dans une de leurs villes ?
Au surplus, Sainte-Beuve est l'homme légendaire des dîners gras du vendredi-saint ; il fut incroyant jusqu'à l'enterrement civil. Et par quel journal voyons-nous prendre l'initiative de son centenaire? Par le Journal des Débats, qui n'est pas suspect d'affection excessive pour la libre-pensée. Bien plus, qui prend aujourd'hui la parole à Boulogne-sur-Mer ? L'homme qui a proclamé la faillite de la science, M. Ferdinand Brunetière.
Pourquoi donc cette quasi-unanimité des libres-penseurs et des croyants, des Français et des étrangers, dans le culte que l'on voue à Sainte-Beuve ?
C'est que Sainte-Beuve fut et reste le patron des critiques. Ce n'est pas le vieux Boileau, ni Taine, cet homme au caractère très haut, à la science sûre, ni Renan, ce maître délicieux et ce fin séducteur.
Ni Boileau, ni Taine, ni Renan, aucun des trois n'est le patron derrière qui on veut marcher.
C'est Sainte-Beuve, ce petit homme replet, aux allures prosaïques, sur le compte de qui on raconte des histoires fâcheuses.
Au reste, Sainte-Beuve vaut mieux que la réputation qu'on lui a faite. Certes,
il fut hanté parla femme ; il eut besoin de vivre dans le sillage d'une femme ; mais on a considérablement exagéré.
Seulement, Sainte-Beuve fut désintéressé, indépendant, serviable, libéral, courageux à défendre et, ce qui est mieux, à avouer ses amis.
Pourquoi est-il choisi comme le patron des critiques ? C'est, en un mot, parce qu'il a eu le goût du vrai.
Il ne faut pas s'y méprendre, la sincérité a souvent aidé bien des gens à se tromper.
Voltaire croyait par son sentiment de Français poli ; son souci de la vérité le mena à railler Sophocle et à injurier Shakespeare.
Mmc de Staël transforma son sentiment en propositions philosophiques et elle jugea l'Allemagne avec l'idée qu'elle avait du despotisme napoléonien.
Guizot, ce doctrinaire protestant, prenait pour base de sa vérité l'ambition et l'orgueil de sa classe.
Sainte-Beuve arriva entre 1840 et 1850 et il lui fallut un rare courage pour affirmer le goût qu'il avait du vrai. Personne n'eut des curiosités plus larges. Il chercha en vain dans la foi la règle des mœurs et le repos de son cœur. Il a été poète, artiste. Il a été créateur dans Joseph Delorme. Il avait rêvé, en plein romantisme, une poésie familière dont le sentiment fût en profondeur. Entre les Orientales et les Harmonies Poétiques, on n'a pas le droit de trouver médiocres les poésies de Sainte-Beuve, qui, à l'époque romantique, font l'effet d'une plaine, d'un marais aux émanations inquiétantes cl subtiles.
D'autre part, son roman Volupté est en avance de 50 ans sur son temps. Après Barrés et Bourget, nous avons l'âme qu'il faut pour comprendre ce livre qui parut entre Nolre-Dame-de- Paris et Lé lia.
Volupté prend rang entre Ohermann et Y éducation sentimentale.
Mais l'artiste se relégua dans la critique. Venu à l'incrédulité par la poursuite toujours vaine d'une foi chrétienne ou sociale, il ne méprisa jamais les consciences déchirées ni les consciences tranquilles.
Persuadé que les certitudes absolues ne sont pas des certitudes rationnelles, il donna au beau la large part de ses scrupules d'érudition. 11 avait la conscience que de tous les infiniment petits de l'investigation personnelle on peut faire une vérité lumineuse.
Il posséda ainsi une pratique technique très sûre, en soumettant sa critique à la règle du vrai.
Sainte-Beuve avait le goût du vrai de façon pleine et efficace. Il n'eut pas de confianceorgueilleuseensonesprit.il ne fut pas de ces critiques qui font semblant de parler des autres et ne parlent que d'eux-mêmes, pareils à l'araignée de Pline qui tisse sa toile en la tirant de son ventre.
Il eut la modeslie de croire qu'il ne savait pas tout.
Pendant vingt ans, il écrivit ses fameux Lundis, fruit d'un travail acharné, quotidien, puisé aux sources originales.
Ce n'étaient pas les « affres du style » qui le tourmentaient. Il voulait rendre le vrai en sa manière exacte et dans sa note juste. 11 aimait les livres touffus, gonflés de documents sûrs, et du fatras succulent de ces volumes, il pouvait extraire de quoi faire revivre une figure.
Il pensait que les idées générales ne sont vraies qu'à la condition d'être une collection de faits particuliers. Il voulait voir dans l'écrivain l'être humain, au moment où l'homme ne se regarde pas. Il voulait, en un mot, savoir assez pour dire juste ce qu'il faut. Il pratiquait, si Ton peut dire, des sciences de modèle vivant, quand il étudiait ses contemporains. Il avait la maladie noble de l'exactitude.
C'est tout cela qui fait la profonde solidité de ses « études ».
Une transigea jamais avec personne. Il pressentit le talent des « jeunes » de son époque, il fut toujours scrupuleusement vrai avec ses amis.
M. Lanson,àce propos, rappelle quelques traits caractéristiques de la vie de Sainte-Beuve.
Sainte-Beuve mettait la vérité au-dessus du savoir-vivre.
Il réclamait le droit de voir les gens tels qu'ils sont. Il professait le refus de s'aveugler. Peut-être aussi avait-il un peu de joie à montrer le défaut de sa cuirasse. La vérité semble avoir été sa revanche et sa vengeance. Il abominait le faux convenu et souffrait dune sorte d'enragement de voir tant de bonnes gens dupes des beaux dehors.
Il avait le tempérament du vrai comique qui ne peut garder le mot qu'il a sur les lèvres : « Midas, le roi Midas, a des oreilles d'âne!».
Ce qui reste de Sainte-Beuve, c'est non seulement son œuvre, mais sa méthode qui persiste tout entière. Nous avons de lui quelques maximes excellentes et nous prenons de lui quelques bonnes habitudes. Il ne nous demande pas un engagement général, à l'instar de Taine, dont la méthode est despotique et qui fait de son système un rituel.
Sainte-Beuve est plus souvent moraliste et psychologue que critique et historien.
Son œuvre reste jeune avec un minimum de déchets.
« Le vrai, le vrai seul, et que le beau et le vrai s'en tirent comme ils peuvent », telle est sa devise.
Gaston Paris, un des esprits les plus admirablement équilibrés de notre temps, fut un disciple immédiat de Sainte-Beuve. Il en avait recueilli l'esprit qui peut se résumer ainsi : plus de probité que d'honnêteté ; aimer la vérité et s'efforcer d'y atteindre.
Sainte-Beuve fut une belle conscience d'écrivain qu'il sera toujours profitable de regarder.
Une véritable ovation a salué le magistral discours de M. Lanson qui, dans une langue sévèrement châtiée, a uni à une profonde érudition littéraire un sens critique merveilleux. Et dans l'espèce, peut-être nous sera-t-il permis de faire
ioK LE LIVHE D'OH DE SAINTE-BElTVE
l'élopre du conférencier on lui disant que nous avons retrouvé dans son étude médullaire toutes les qualités maîtresses de Sainte-Beuve.
M. Laurent, président de la Fédération des Cercles facultaires, a excellement remercié réminent conférencier et a fait acclamer un vœu réclamant la présence du buste de Sainte-Beuve parmi les bustes qui se trouvent dans la galerie de la salle des Pas-Perdus de notre Université.
A 7 heures, une quarantaine de convives étaient réunis à l'Hôtel d'Angleterre sous la présidence de M. le recteur Merten. Parmi les convives se trouvaient MM. Gustave Lanson, Chauvin, Julin, Wilmotte, Mahaim, Parmentier, Feller, etc.
A l'heure du Saint-Marceaux, M. Merten a remercié en termes heureux M. Lanson de sa superbe conférence. L'Université de Liège, a-t-il ajouté, a été très honorée de votre collaboration. (Vifs applaudissements).
M. Lanson a, à son tour remercié M. le recteur, les professeurs et les étudiants de l'accueil qui lui a été fait, puis il a levé son verre en l'honneur de l'Université de Liège. (Acclamations).
M. Wilmotte rappelle alors qu'il existe au pays de Liège d'anciens élèves de Sainte-Beuve et, entre autres, M. Charles de Thier, un homme d'infiniment d'esprit, plein de vigueur et d'énergie, qui a exercé et exerce dans notre pays une bienfaisante influence. M. Charles de Thier a envoyé au Comité organisateur de la manifestation une lettre dont M. Wilmotte donne lecture et qui a été
onguemenl applaudie :
Spa, 17 décembre 1903.
A Monsieur le Secrétaire du Comité de l'Association générale des étudiants de V Université de Liège.
Monsieur,
Un malencontreux accès de rhumatisme m'empôche de me rendre demain au milieu de vous pour commémorer le centenaire de Sainte-Beuve. Je le regrette d'autant plus que j'ai eu l'honneur et le bonheur de suivre autrefois les cours donnés par l'illustre professeur à l'Université de Liège et que, parmi ses anciens élèves, les survivants, hélas ! sont devenus bien rares !
Lorsque, le 3 novembre 1867, l'Université célébra, dans une belle et imposante solennité, le cinquantenaire de sa fondation, l'un des étudiants de la première heure, devenu un grand avocat et un homme politique célèbre, M. Forgeur, sénateur, rappelait que « Sainte-Beuve, réminent critique, l'inépuisable causeur « du lundi, s'était fait (sous le Second Empire), dans le sein du Sénat français, « le courageux défenseur des droits de la pensée. » — Et l'assemblée applaudissait & tout rompre...
Le bruit de ces applaudissements avait passé la frontière et était allé droit au
COMMKMOKATION DU CENTENAIRE *:iî)
cœur de Sainte-Beuve. Personne ne fut plus heureux que lui de cette admiration professée par les citoyens d'une nation libre pour un acte qu'il considérait comme l'un des plus dignes et des plus glorieux de sa vie.
Ce n'est pas sans regrets que Sainte-Beuve nous avait quittés après un an de séjour parmi nous. Dans une lettre que l'illustre critique me faisait l'honneur do m'écrire en novembre 1867 : « Mon désir sincère, disait-il, eût été de vivre « parmi vous plus longtemps. Ce qui est certain, c'est que, dans les motifs qui « m'ont déterminé à me délier plus tôt que je ne l'aurais cru, il n'en était aucun « qui vint de Liège même, ni de l'Université, où je n'avais reçu que bon accueil, « témoignages obligeants, et où j'avais déjà noué des relations, non seulement « d'estime, mais d'affection. »
Et ce n'est pas seulement sa nouvelle famille universitaire qu'il quittait avec regret, c'est également notre belle ville et cette modeste maison dont il disait, dans sa préface de Chateaubriand, en 1860 :
« J'ai vu un beau pays, une riche nature, et dans Cette vallée de la Meuse, où « je pouvais me croire loin de la ville, comme dans un verger, j'ai joui, pour la « première fois peut-être, de la naissance d'Avril et des premières fleurs du « printemps. »
La plaque commémorative que vous allez apposer sur cette maison rappellera aux admirateurs du grand écrivain quelle lui fut doublement chère, puisqu'elle lui avait permis, au milieu des sombres événements de l'époque, de proliter d'un gai printemps pour travailler à l'aise.
Je vous prie de recevoir, Monsieur le secrétaire, avec toute ma gratitude et tous mes regrets, l'assurance de ma haute considération et de mon dévouement. .
Chevalier Chahles de Tiiier, Président honoraire à lu Vour d'appel de Liège.
Le banquet a ensuite continué, au milieu de la plus charmante animation, et ainsi s'est close la belle journée Sainte-Beuve, que nos étudiants peuvent être tiers d'avoir organisée.