‹ Le Livre d'or de Sainte-BeuveChapitre 6 sur 45 · SOUP · texte numérisé non relu

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cette date de 1837, il y avait encore du poète en lui, et du poète de 1830, c'est-à-dire de la sensibilité, de l'inquiétude, des aspirations religieuses. Il se calomniait sans doute, ou du moins se simplifiait à distance, quand plus tard il disait à Olivier, non sansquelque humeur : « Mais ne voyez-vous pas que tout cela n'était que jeu de l'imagination et de la pensée? (1) » Non, il était parfaitement sincère. Nous n'avons pas à étudier ici le Sainte-Beuve de la première période ; il nous suffit d'indiquer que c'est bien lui, déjà en métamorphose, il est vrai, qui vint à Lausanne. Les sept mois qu'il y passa le retinrent quelque temps sur la pente au bout de laquelle nous le retrouverons « délivré désormais de toute inquiétude philosophique et religieuse, satisfait du scepticisme tranquille (2). » II ne l'était pas à son arrivée, quelque chose subsistait en lui du temps où il déclarait à Olivier qu'il aimait le catholicisme (3), qu'il croyait à l'efficacité de la prière, et où il écrivait à l'abbé Barbe : a Je tiens très peu aux opinions littéraires, et les opinions littéraires ont très peu de place dans ma vie et dans mes réflexions. Ce qui m'occupe sérieusement, c'est la vie elle-même, son but, le mystère de notre propre cœur, le bonheur, la sainteté ; et parfois, quand je me sens en inspiration sincère, le désir d'exprimer ces idées et ces sentiments selon le type éloigné de l'éternelle beauté. »

Le choix môme du sujet de Port-Royal, qui remonte au moins, nous l'avons vu. à 1835, n'atteste-t-il pas ce souci des questions morales et religieuses, des problèmes de la conscience et de la vie? N'oublions pas surtout dans quel esprit Sainte-Beuve l'a abordé, dans quel esprit il Ta traité à Lausanne. M. Michaut nous a donné làdessus un document bien précieux. Il a trouvé, dans les papiers de

(1) J. Olivier, Souvenirs, quatrième partie.

(2) G. Michaut, Éludes sur Sainte-Beuve, p. 216.

(3) J. Olivier, Souvenirs, première partie.

Sainte-Beuve, que possède M. le vicomte de Spoelberch de Lovenjoul, un exorde composé pour remplacer le début de circonstance qui ouvre le Discours préliminaire. 11 n'a pas été utilisé. Nous y lisons cette profession de foi : « Je m'arrêterai surtout devant ceux [les caractères] du dix-septième siècle, avec complaisance, avec respect, heureux de reconnaître en eux les derniers vrais modèles de cette autorité morale dont nul aujourd'hui n'est investi, heureux d'oublier un peu dans leur commerce sévère la connaissance des hommes de nos temps ; plus heureux, qui, favorisé d'en haut, apprendrait d'eux à se retremper soi-même ! » Comparons ces lignes, comme nous y invile M. Michaut, « avec la conclusion qu'en août 1857, Sainte- Beuve a mise h son œuvre achevée. Cette conclusion aussi est émue, mais combien différemment ! L'espoir a disparu, et l'amour, et le charme ; et, si l'incrédulité n'est point affirmée sans regret, elle l'est du moins sans réserves. Il y a vingt ans de distance, vingt ans de vie, entre ce début et cette fin (1). »

Il faut y prendre garde et, pour comprendre Sainte-Beuve à Lausanne, ne pas se laisser obséder par l'image, plus familière et, si l'on peut dire, plus populaire, du Sainte-Beuve des Lundis. Nous ne saurions nous expliquer, sans cette précaution, le souvenir profond et durable qu'il garda de son séjour en Suisse et des relations qu'il y avait nouées, les regrets qu'il en emporta, la nostalgie qui ne cessa plus de l'y ramener en esprit. Si Lausanne s'honore, à juste titre, d'avoir compté sept mois Sainte-Beuve au nombre de ses botes et des professeurs de son Académie, elle peut être plus fîère encore de la fidélité qu'il lui a conservée depuis, durant trente-deux ans.

(1) G. Michaut, Études sur Sainte-BeUve : « Port-Royal » cours et « Port-Royal » livre.

Au moment de son départ, ses auditeurs lui avaient offert une montre de Genève. Rentré à Paris, il écrit à Olivier une lettre toute pleine de remerciments exquis : « Je ne sais si c'est fortuitement que sur le cadran... l'heure de 3 à 4 est entamée et échancrée par le cadran des minutes; cela, du moins, me semble dire qu'il manque désormais quelque chose à cette portion du temps, et qu'aussi les minutes s'y mesurent et s'y comptent pour moi dans toute leur étendue. Il doit en être ainsi des profonds et durables souvenirs. Celui que j'emporte est une dette dont j'aime à sentir et à garder constamment le témoignage (1). » Dès l'année suivante, il revient, « plus épris du Léman que jamais. » Son rêve est de lui donner à l'avenir une partie de son temps : « Il faut que j'y vive, que j'y passe régulièrement cinq mois d'été, à l'étude libre, à la pensée, à la poésie, à la solitude, à la tristesse, à l'amitié ; je reviendrai passer l'hiver de sept mois à Paris et y faire le condottiere, le pirate critique infatigable et autant que se pourra équitable. Mais j'aurai mes étés, et les aurai près de vous (2). » Sa pensée revient toujours vers ces beaux lieux qui l'ont consolé, apaisé, — vers les reines des prés d'Eysin, et le grand orme noueux de Rovéréaz. Il a rapporté des sujets de travaux : « Buloz me demandant à cor et à cris une nouvelle, je me suis à peu près décidé à lui faire M. de ***, vous savez? cette histoire d'Orbe, chère Madame. » Il veut mettre la scène dans le pays de Vaud, vers 1793, et se renseigne sur des détails historiques et de vie sociale (3). Ce n'est pas son seul dessein de ce genre. Il en a bien d'autres, dont l'idée l'enchante : « Ce sera joli de travailler ainsi à qui mieux mieux tous les trois, dépeçant chacun et historiant notre canton de Vaud. »

(i) 20 juin 1838.

(2) 22 juin 1839.

(3) 9 juin 1840.

Quand il reçoit son brevet de professeur honoraire à l'Académie, il sent renaître un désir et un regret : « Pourquoi n'ai-je pas eu une poitrine? J'aurais fait de temps en temps une campagne de ce côtélà (1). » Il est resté en relations avec les étudiants, comme l'atteste la belle lettre suivante, adressée au président de la société de Zofingue, qui lui avait adressé un exemplaire des œuvres posthumes d'un de ses anciens élèves : « Monsieur, je reçois le volume de Durand, le lendemain du jour où je vous écrivais. Mais je veux vous remercier encore, et du sein de mon émotion même, pour ces reliques touchantes et pures. J'ai été heureux d'y voir mon nom associé à de chers souvenirs. Cette simple et si belle notice de M. Vinet, m'a reproduit les traits fidèles de celui que j'avais si peu connu, et les a couronnés dans ma mémoire. Merci encore, monsieur, pour vous et pour vos amis de Zofingue ; je me suis retrouvé, en lisant ce volume, le compatriote de vous tous, et avec le regret de n'être pas à jamais resté dans votre beau et bon pays (2). »

Nous pouvons croire ce regret sincère, car longtemps Sainte- Beuve ne cessa de songer aux moyens de revenir : « Le canton de Vaud se présente toujours à moi comme un coin de refuge, un nid sûr; mais je tomberai en chemin, je le crains, avant d'y pouvoir retourner (3). a 11 cherche, avec Olivier, pour le présent et l'avenir, « quelque combinaison de vie simple et studieuse (et non professorale), une revue à faire ensemble, un je ne sais quoi d'impossible et d'imprévu, qui donnât le pain et ne fût pas toute la vie... (4) » La Revue Suisse lui parut un instant cette combinaison. Il encourageait

(i) 8 décembre 1841.

(2) Cette lettre inédite m'a été aimablement communiquée par M. J.-J. Mercier, le président actuel de la société de Zofingue.

(3) 19 février 1841.

(4) 16 mars 1841.

Olivier, qui en était devenu directeur-propriétaire, à la conserver, à Tétendre. On sait qu'il y donna, de 1843 à juillet 1845, une collaboration régulière (1) qui continuait en quelque sorte, comme dit Olivier, « son séjour intellectuel à Lausanne, mai» un séjour du plus strict incognito. » Il avait songé aussi (lettre du 5 avril 1841) à faire à Lausanne une édition complète et à son gré de ses œuvres: les Portraits, le Seizième Siècle, les Vers, son Roman et môme Port- Royal. Plus il se détache de son passé, plus il se plaît à regarder, comme une clarté à travers des ombres, ce moment qui luit encore à l'horizon des jours. Nous n'en pouvons point douter, c'est là qu'est son cœur... Insensiblement, la mélancolie augmente, l'espoir décline : « Me voilà bien loin des parfums de Rovéreaz : ils sont en moi et je me garde bien d'ouvrir la petite boîte qui les recèle, pour ne pas les livrer au vain courant qui passe. C'est le moyen de les sauver, de les retrouver un jour peut-être plus sûrement (2). » Et un peu plus tard : « Lac, Rovéreaz et le reste, vous subsistez au fond de mes plus anciens souvenirs, mais je ne vous espère plus (3). »

Gomme une petite flamme vacillante, le sentiment palpite et va s'éteindre. Le cœur, avant de se fermer, a résisté au climat desséchant de l'intellectualité pure, le poète a lutté avec le critique, l'homme avec le « pirate ». Celui-ci enfin l'a emporté. Désormais Sainte-Beuve ne saura plus que voir, ne se plaira plus qu'à comprendre. S'il semblait hésiter encore en 1840, — a il n'y a qu'à se tourner vers Dieu, la seule gloire, ou vers l'ironie, la seule vérité après Dieu (4) », — son choix est fait sans retour. Il ne souhaitera plus désormais, comme en 1838, entendre « de ces bonnes paroles de foi qu'on aime à trouver comme consolotion au cœur des amis, même quand on

(1) M. J. Troubat en a formé les Chroniques parisiennes, 1876.

(2) 1" janvier 1842.

(3) 1» août 1842.

(4) 10 juillet 1840.

n'en a pour soi que le désir et le regret (1). » Plus de regret! plus de désir! L'Ame du poète se replie, se referme et s'endort, tandis que s'éveillent plus curieuses, plus aiguisées que jamais, alertes et sur le qui-vive, en avant-garde de la pensée qui va les suivre reposée et souriante, l'observation et l'ironie.

Trois mois avant sa mort, Sainte-Beuve écrivait à Olivier : « Je suis bien touché de votre bonjour daté de ces lieux très chers et que je ne reverrai pas (2). » Il leur était resté fidèle jusqu'à la fin. N'avions-nous pas raison de dire que l'intérêt de son séjour à Lausanne n'est pas seulement historique, mais psychologique? C'est déjà quelque chose, certes, de savoir comment le jeune critique, alors presque célèbre, a été amené à professer dans la capitale vaudoise, quel a été cet enseignement et quelle place il tient dans son œuvre. Mais on estimera peut-être plus précieuse encore l'occasion d'apercevoir l'homme sous un jour nouveau, à un moment décisif de son histoire. Lausanne est une halte au tournant de sa vie. En nous y arrêtant nous-mêmes un instant pour observer cette personnalité si complexe, nous la voyons en quelque sorte se dédoubler; et si d'autres indices, tirés de ses. œuvres, nous révèlent assez clairement en lui deux hommes dont le second continue moins le premier qu'il ne le détruit, peut-être ne trouverions-nous pas ailleurs un autre point aussi favorable pour saisir, dans leur indétermination primitive et leur séparation ultérieure, les deux Sainte-Beuve.

Firmin Roz.

1) 17 août 1838.

(2) 10 juillet 1869.

Grav. impr. par G" riioT .' ACADÉMIE DK LAUSANNE, OÙ SA IN TE-IlET VK PROI ESSA EN I<t37-l838.

Sainte-Beuve a été nommé deux fois professeur de littérature française à l'Université de Liège. La première fois, en 1831, pressenti par le gouvernement belge, au lendemain de la Révolution de 1830, Sainte-Beuve avait accepté. Eut-il quelque regret de quitter Paris, quelque crainte pour l'avenir de la Belgique? Ne trouvait-il pas dans cette position assez de sécurité pour lui-même? Nous ne

savons Toujours est-il qu'il renonça à cette place qui l'eût obligé

de partir pour l'étranger au moment où s'ouvrait, en France, devant lui, une brillante carrière littéraire. Sa deuxième nomination est du 7 septembre 1848. Il venait, par un scrupule de dignité, de donner sa démission de conservateur à la Bibliothèque Mazarine. Il était membre de l'Académie française. La place de professeur de littérature française à l'Université de Liège étant vacante, M. Rogier, ministre de l'intérieur de Belgique, qui connaissait Sainte-Beuve depuis longtemps, la lui offrit de nouveau. Sainte-Beuve accepta. Il arriva à Liège en septembre. Son premier soin fut de chercher une maison tranquille où il pût, loin des bruits de la ville, se consacrer tout entier à ses* chères études. Cette maison, il la trouva, rue des Anges, dans le quartier, nouveau alors, du jardin botanique. De son bureau, au premier étage, il voyait se dérouler la luxuriante végétation de ce beau jardin, avec ses étangs et ses serres, reflétant les rayons du soleil levant. Cette jolie maison avait un jardin, entouré

lui-même de jardins plus spacieux, tout remplis de verdure et de fleurs.

C'est là, au milieu de ses livres, que Sainte-Beuve passa la plus grande partie de son séjour à Liège. Réveillé le matin par le chant des oiseaux, il ne sortait guère que les jours fixés pour ses cours. Aussitôt la leçon finie, il se hâtait de rentrer chez lui pour se remettre à l'étude. Parfois, pour se donner un peu de mouvement, il sortait le soir après le coucher du soleil, entre chien et loup, et on le voyait, la tête baissée, comme sous le poids de ses travaux, vêtu de son habituel manteau sombre, arpenter les trottoirs de son petit pas accéléré, en frôlant les maisons. Figure fine, front large, œil pétillant d'esprit, telle était la physionomie de l'illustre écrivain qui allait bientôt alors atteindre ses quarante-quatre ans.

Sainte-Beuve ne connaissait guère à Liège que M. Théodore Lacordaire, professeur à la Faculté des Sciences de l'Université, et frère du célèbre dominicain. M. Lacordaire l'avait mis en relations avec quelques collègues et notamment avec M. Adolphe Borgnet, recteur de l'Université, qui lui avait fait aussitôt l'accueil le plus sympathique et le plus chaleureux. Le 16 octobre, Sainte-Beuve assistait au milieu de ses collègues, qui le félicitèrent vivement, à la cérémonie de rentrée des cours universitaires.

Après avoir consulté quelques collègues, le nouveau professeur annonça qu'il donnerait deux cours de littérature : l'un public et gratuit, s' adressant à tous les lettrés, à l'élite de la population ; le second, spécialement destiné aux élèves et réunissant les conditions du programme universitaire.

La leçon inaugurale pour les deux cours était fixée au lundi 30 octobre, à midi. Ce fut à Liège, une véritable solennité littéraire; tout le monde voulait assister à cette première leçon de l'historien de Port-Royal, de l'un des quarante les plus éminents de l'Académie française. Bien avant l'heure fixée, plus de deux mille personnes

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