‹ Le Livre d'or de Sainte-BeuveChapitre 7 sur 45 · EN · texte numérisé non relu

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emplissaient déjà le vaste auditoire de la Faculté de droit, où devait se donner le cours, ainsi que le grand vestibule qui y conduisait. Impossible de placer tout ce monde dans l'auditoire désigné. Que faire? A quelques pas de là s'élève la salle académique, vaste hémicycle, où ont lieu les grandes cérémonies universitaires et qui pouvait contenir plusieurs milliers de personnes. « A la salle académique! » crie-t-on de toutes parts, et la foule de se précipiter vers cette salle, qui déborda bientôt de monde.

Sainte-Beuve ne s'attendait pas à pareille ovation ; il était très ému. Quelques minutes après, il était installé à la tribune et, salué par de vifs applaudissements, prononçait son discours au milieu d'un religieux silence. Ce discours était écrit et admirablement pensé.

Sainte-Beuve voulut, avant d'aborder son sujet, expliquer sa présence à cette tribune :

Ce que je suis venu chercher en Belgique, dit-il, je puis hautement le dire. Je suis venu chercher un pays Rentière et de véritable liberté. La liberté, je le sais et je Vai déjà éprouvé peut-être, a bien quelques petits iuconvénients pour ceux même qui l'estiment à si haut prix, mais quand elle est véritable, c'est-à-dire quand elle sait elle-même se limiter au sein de Vordre et respecter en définitive les droits de chacun, elle vaut la peine qu'on fasse quelques pas pour elle. On a dans ces derniers temps inventé et renouvelé bien des devises dont les murs sont tapissés et dont les carrefours ont retenti. Pour moi, je nen sais qu'une que fai toujours ambitionné de voir inscrite au seuil du foyer, dans toute existence d'homme de lettres et de la mienne en particulier : Liberté et dignité.

Sainte-Beuve résumait ensuite le plan de son libre cours : le cours destiné aux étudiants comprenait toute l'histoire de la littérature française jusqu'au xvin0 siècle ; le second, tout public, devait comprendre l'histoire littéraire approfondie des cinquante premières années de ce siècle. Ce cours public comprit en réalité 21 leçons qui

furent publiées plus lard sous ce titre : Chateaubriand et son groupe, sous r Empire...

Après avoir fait ressortir, en un magnifique langage, les bienfaits des belles-lettres et montré combien il importait de développer dans la jeunesse l'amour de la littérature, Sainte-Beuve assignait à renseignement public ses vraies limites :

// est un certain milieu, éloigné de toute secte et de toute doctrine singulière, c'est le régime véritable où Renseignement doit rester.

« Cet éloquent discours, dit un journal du temps, fut salué par des acclamations et des bravos enthousiastes. »

Ce cours public se donna les lundis; pendant toute Tannée, il continua à attirer une foule distinguée à la salle académique. Professeurs, magistrats, avocats, hommes et dames du monde, étudiants, etc., se donnaient rendez-vous à ces belles séances littéraires.

Sainte-Beuve n'était pas orateur et il s'empressait de le reconnaître lui-même. Quand il improvisait, sa pensée précédait souvent sa parole, ce qui nuisait à la clarté du discours :

Je ne suis pas né pour parler en public, écrivait-il en 1852 à M. Portail, ministre de V Instruction publique ; fai dû m'y plier par nécessité en deux circonstances; mais mes nerfs en crient encore. J'ai le front tendre (frontis mollities), non te front d'airain de V orateur. Ma foi et ma sécurité ne sont pas là :je ne suis complètement moi que plume en main et dans le silence du cabinet.

Le cours donné aux étudiants était un cours semestriel II se donnait les mercredis et vendredis et était suivi par un grand nombre d'élèves.

Ces deux cours ne suffisaient pas à la prodigieuse activité de Sainte-Beuve. Il préparait ses matériaux pour les grands monuments qu'il se proposait d'élever à la littérature française :

Tai passé en Belgique, écrivait-il le ier septembre 1860, l'année la plus laborieuse et la plus paisible , sans avoir les nerfs agacés le moins du monde et beaucoup moins qu'on ne les avoue ici... C'est là que f ai amassé les matériaux de la plupart de mes Causeries du Lundi.

H avait également achevé à Liège le troisième volume de son ouvrage de prédilection : Port-Royal, et commencé le quatrième et dernier volume. Il écrivit aussi cette année un volume des Nouveaux Portraits.

Tous ces travaux, ce surmenage intellectuel, avaient quelque peu fatigué l'illustre critique. Quand le gouvernement belge l'avait appelé à cette chaire universitaire, où il devait briller d'un si vif éclat, il croyait sans aucun doute que Sainte-Beuve occuperait cette chaire pendant au moins quelques années. Mais le professeur n'avait pris à cet égard aucun engagement. L'excès de travail avait provoqué le mal du pays, et dès le mois de février 1849, la pensée d'un prochain retour à Paris germait déjà dans son esprit. Il attendit la fin de son cours, qui devait se terminer le 13 juillet. Le 1er juillet, il écrivait à M. Amiel, professeur à l'Académie de Genève :

// règne sur mon avenir bien de F incertitude et je ne sais trop où je serai dans deux mois. Vannée très laborieuse que je viens de traverser ni a laissé un mal nouveau qui me permet difficilement d'écrire. Cest grave pour un écrivain; mon griffonnage vous en avertit. Je crains (Hêtre obligé de me condamner a un repos de quelques mois, et ce serait alors à Paris que je Virai chercher.

Sainte-Beuve ne l'avouait qu'à demi : mais le vrai mal dont il souffrait le plus, c'était la nostalgie de Paris; il se considérait quelque peu en Belgique comme exilé; il était hors de son milieu. Il consacrait tout son temps à l'étude; il s'était laissé entièrement absorber par elle. Il s'était même privé de ces « bonnes conversations » qui contribuaient tant autrefois à le distraire de ses travaux.

C'est donc vers Paris qu'il ne cessait de tourner les yeux, vers Paris, « la ville lumière » à laquelle il adressait cette invocation dans un de ses Lundis :

Oh! Paris f c'est chez toi qu'il est doux de vivre, cest chez toi que je veux mourir!

Paris l'attendait... [1 y retrouvait sa vieille mère qui n'avait pas pu l'accompagner en Belgique. Dès son retour, il commençait dans le Constitutionnel, de M. Véron, ses admirables Causeries du Lundi, qui succédaient ainsi à ses leçons liégeoises du Lundi.

Mes causeries, disait-il, n'ont été que la monnaie de ce que f avais amassé dans ma retraite d'une année et de ce que f aurais tôt ou tard donné en volume; mais il m' a été bien commode de trouver aussitôt un aussi facile débit.

Sainte-Beuve n'en quittait pas moins Liège, où il avait été si bien accueilli, avec quelque sentiment de regret :

Cette année, écrit-il dans sa Préface de Chateaubriand (édition de 18b9), cette année, pour moi, si bien remplie, m'aura laissé de profitables enseignements. Tai vu un pays sage et paisible, laborieux et libre , un peuple sensé qui apprécie ce qu'il possède et qui n'attend pas qu'il l'ait perdu pour le sentir.

J'ai vu une Université savante et non pédantesque, sans entre mangeries professorales, comme dit Bayle, et sans aucune tracasserie. Je voudrais pouvoir espérer, dans mon court passage, y avoir laissé quelque chose de V estime et des sentiments que f emporte avec moi.

Tai vu un beau pays , une riche nature, et dans cette vallée de Liège ou je pouvais me croire loin de la ville, comm<* dans un verger, fai joui pour la première fois peut-être, de la naissance d? Avril et des premières fleurs du printemps.

Liège peut donc se féliciter d'avoir jeté, cette année-là, quelque gaîté printanière sur la vie si tourmentée et si laborieuse de Sainte-

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qui me rappelle de vieux et toujours précieux souvenirs, et dans laquelle mon nom a reçu un public témoignage d'estime, en présence d'anciens collègues et de la part d'un des hommes les plus justement considérés de Belgique. Et comment pourrais-je oublier mon séjour à Liège? Cest dans cette année d'Université que je me suis recueilli pour ce qu'on a bien voulu appeler depuis ma seconde carrière critique; c'est là que dans une retraite indépendante, f ai acquis plus de force pour critiquer et juger; c'est là que f ai essayé sous forme orale et devant mes auditeurs du lundi, ce cours de littérature que f ai continué ailleurs en articles de journaux : pourquoi ne suis-je resté qu'une année? Userait trop long, Monsieur, de vous le dire par lettre. Mon désir sincère eût été de vivre parmi vous plus longtemps. Ce qui est certain, c'est que, dans les motifs qui m'ont déterminé à me délier plus tôt que je n'avais crut il n'en était aucun qui vint de Liège même ou de l'Université, où je n'avais reçu que bon accueil, témoignages obligeants et où f avais déjà noué des relations non seulement d'estime mais d'affection.

Veuillez agréer, Monsieur, l'assurance de mes sentiments très obligés et distingués.

P. S. — J'aurai l'honneur de remercier directement M. Forgeur.

A M. Forgeur, Sénateur de Belgique.

C'est avec un profond sentiment de reconnaissance que je rencontre mon nom si honorablement mentionné et proclamé par vous dans votre généreux discours à V Université de Liège.

Ce témoignage public venant d'un homme aussi hautement considéré que vous, Monsieur, est une récompense qui compte dans ma vie. Vous l'avouerais-je ? Il m'avait été quelquefois pénible de me voir si comptétement omis et passé sous silence pour cette année laborieuse de Liège où je ne croyais pas avoir démérité.

Les circonstances qui in avaient ramené en France avant l'époque que f avais prévue et que mes patrons d'alors parmi vous auraient désirée sans doute, étaient d'une nature toute particulière et qui n'affectait en rien ma reconnaissance pour la Belgique, pour l'Université

notamment, et pour les excellents collègues qui nCavaient si bien accueilli. Ce que je puis vous dire, Monsieur, c'est que cette saison d! étude et de retraite a été bien fructueuse pour moi, et par le recueillement que j'y ai trouvé en une année partout ailleurs si orageuse, et par les idées littéraires de seconde maturité que j'y ai amassées, et aussi par l'intelligence que j'ai pu y prendre des conditions qui font un pays vraiment libre, et sage et solide dans sa liberté. Veuillez donc être le bien remercié, Monsieur, pour avoir consacré le souvenir de mon trop court passage par une de ces paroles qui restent, et agréez ici l'assurance de ma haute considération et de mon dévouement.

La Ville de Liège ne manquera pas de s'associer à la nouvelle et grandiose manifestation organisée par les amis et les admirateurs de Sainte-Beuve pour commémorer le centenaire de la naissance de l'illustre écrivain.

Un ancien élève de Sainte-Beuve, Chr Ch. de Thier.

Liège, novembre 4904.

Au mois de septembre 1852, le Ministre de l'Instruction publique, M. Fortoul, offrit à Sainte-Beuve la chaire d'éloquence française de la Sorbonne, dans laquelle l'illustre critique aurait succédé à Villemain. Sainte-Beuve déclina cet honneur, et Désiré Nisard fut nommé (24 novembre 1852). Ce fait, qui semble avoir été ignoré jusqu'à présent, est prouvé par une lettre adressée le 6 septembre 1852 (1), par l'auteur des Lundis, au Ministre lui-même. Le texte de cette lettre est trop important pour ne pas trouver place ici, d'autant mieux qu'il nous livre avec une éloquente précision la psychologie de Sainte-Beuve professeur.

Mon cher ministre,

J'ai beaucoup réfléchi à la proposition que votre amitié m'a faite, la dernière fois que je vous ai vu : j'y ai réfléchi comme si je n'avais pas eu tout d'abord une réponse intime instinctive. Quand vous lirez mon article de ce matin au Constitutionnel, vous saurez cette réponse, car je n! attaquerais pas ainsi par son faible un homme a qui il me serait réservé de succéder. C'est pour le coup qu'on aurait le droit de dire :

Hérite-t-on, grands dieux! de ceux qu'on assassine? Je ne l'assassine pas, mais je le frappe, et, pour t que je le puisse

(1) Nouvelle correspondance de Sainte-Beuve, p. 132

faire en tout honneur, il me faut être, à son endroit, parfaitement désintéressé et indépendant.

Je ne suis pas né pour la parole publique, j'ai pu m'y plier par nécessité en deux circonstances, mais mes nerfs en crient encore; f ai le front tendre (frontis mollities), non le front d'airain de Porateur. Ma force et ma sécurité ne sont pas là. Je ne suis complètement moi que plume en main et dans le silence du cabinet. Si je puis rendre quelque service un peu étendu, c'est dans cette voie en y suivant volontiers mon moment et mon caprice.

Le professorat, au nom de l'État, demande un passé sans aucune légèreté, même poétique, une certaine gravité habituelle et actuelle que je n'ai jamais songé à secouer, mais qu'aussi je ne suis pas accoutumé à revêtir. Laissez-moi donc, mon cher ministre, continuer à servir en volontaire la cause des lettres, en les rattachant selon V occasion, à cette cause que je considère comme celle de la société, de l'ordre et du bonheur pratique. — // me reste de tout cela un sentiment très cher de votre estime et une reconnaissance de votre amitié.

Tout à vous.

Si nous nous reportons à l'article du 6 septembre 1852, lequel figure dans les Nouveaux Lundis, au tome VI, pp. 436-455 (Bernardin de Saint-Pierre, suite et fin), nous constatons qu'un seul écrivain contemporain se trouve attaqué au cours de cette causerie du lundi, et que cet écrivain n'est autre que Villemain. Le doute n'est donc plus possible ; il s'agissait bien de la succession du célèbre professeur de la Sorbonne. La critique de Sainte-Beuve à son égard est extrêmement vive, désobligeante, presque violente, et, j'ose ajouter, fondée. On y trouve, en guise de préambule, des phrases dans le ton de celle-ci : « Comme les intentions de M. Villemain, à cette occasion, ne me paraissent point avoir été ni très nettes, ni très pures, je serai d'autant plus net à mon tour. » Mais je dois m'interdire d'aborder ici le fond, cependant si curieux, de cette affaire. Je ferai remarquer seulement que l'étude sur Bernardin de Saint-Pierre, où figure cette vigoureuse sortie contre le secrétaire perpétuel de l'Académie française, vient

immédiatement, au point de vue de la date, après l'article retentissant paru le lundi 23 août 1852, sous le titre : Les Regrets.

Malgré ce refus, l'idée de confier à Sainte-Beuve une chaire de haut enseignement fit son chemin. Deux ans plus tard, une nouvelle occasion se présenta, et l'ancien professeur de Lausanne et de Liège, loin de repousser toute velléité de reprendre « la parole publique », accepta de briguer au Collège de France la chaire de poésie latine, vacante par le décès de Tissot, son confrère à l'Académie française.

La chaire de poésie latine à laquelle Sainte-Beuve fut nommé par décret impérial du 13 décembre 1854, n'apparaît sous ce titre, dans les cadres du Collège de France, que depuis la réforme de 1773. Jusque-là, il existait dans l'établissement deux chaires d'éloquence latine dont l'affectation spéciale à la prose ou à la poésie n'avait pas été fixée. Au moment où le changement se produisit, celle des deux chaires d'éloquence latine à laquelle fut attribué le titre de poésie latine, était occupée par Le Beau, l'historien du Bas- Empire, titulaire depuis 1752. Le Beau avait déjà, en 1773, pour coadjuteur l'abbé Delille, le célèbre traducteur de Virgile, qui venait de publier, quatre ans plus tôt, sa traduction des Géorgiques, dont l'apparition fut saluée comme un véritable événement littéraire. A dater de 1778, l'abbé Delille devint titulaire. Il occupa la chaire de poésie latine, — mais avec plusieurs interruptions prolongées pendant lesquelles il fut remplacé successivement par Selis, Paris, Legouvé, Lemaire et Tissot — jusqu'à sa mort, arrivée le 1er mai 1813, au Collège de France, dans la salle n° 3 bis actuelle (1). Il avait, au cours de sa maladie, exprimé le vœu d'avoir Tissot pour successeur. L'Assemblée des professeurs et le Gouvernement tinrent compte de son désir, et Tissot fut nommé professeur titulaire de la chaire, le

(1) Un tableau, conservé encore aujourd'hui dans cette salle, représente la scènô des derniers moments du poète.

24 juillet 1813. Tissot, le futur auteur des Études sur Virgile, du traité de la Poésie latine et de Y Histoire complète de la Révolution française, et qui devint membre de l'Académie française en 1833, fut révoqué par le gouvernement de la Restauration, le 6 février 1821; il fut remplacé par M. Naudet, nommé le 4 avril suivant. Rétabli dans sa chaire le 31 août 1830, Tissot se fît remplacer tour à tour, à partir de 1840, par MM. Alfred de Wailly, Charles Labitte et Maurice Meyer. Il mourut le 7 avril 1854. Par suite de la nomination, survenue à ce même moment, de M. Rinn, titulaire de la chaire d'éloquence latine, à d'autres fonctions, les deux chaires de langue latine de l'institution de François Ier se trouvèrent simultanément vacantes. Dans sa séance du dimanche 19 novembre 1854, l'Assemblée des professeurs du Collège de France fut saisie par le Ministre de l'Instruction publique de cette double vacance. M. Stanislas Julien, administrateur de l'établissement, donna lecture au cours de cette même séance, des lettres par lesquelles MM. Sainte-Beuve, Léon Feugère, Maurice Meyer et Valentin Parisot se portaient comme candidats à la chaire de poésie latine, et de celles de MM. Ernest Havet et Eichhoff, candidats à la chaire d'éloquence latine. M. Demogeot se présentait, en outre, comme candidat « à Tune des deux chaires vacantes. » La discussion des titres eut lieu immédiatement et le vote pour les présentations fut renvoyé au dimanche 26 novembre suivant.

Voici le texte inédit de la lettre de candidature de Sainte- Beuve :

Parts, le 45 novembre 48oâ.

Monsieur l'Administrateur,

Ce n'est pas sans quelque hésitation que je me suis décidé à me présenter devant Messieurs les professeurs du Collège de France pour leur exprimer mon respectueux désir d'obtenir leurs suffrages en vue de la chaire de Poésie latine vacante par la mort de M. Tissot.

Je me suis dit toutes les conditions, plus que jamais requises et nécessaires, pour un enseignement de ce genre, et je sais combien je suis loin de les réunir : mais ce dont je ne suis pas moins certain, c'est que si Messieurs les Professeurs du Collège de France me faisaient la faveur de méjuger digne d'être appelé parmi eux, et que si une désignation si indulgente était suivie d'effet, j'appliquerais tout mon travail et mon effort d! esprit à ne pas rester au-dessous de leur confiance et à ne pas laisser diminuer l'honneur d'une chaire que recommandent tant de souvenirs.

Je vous prie, Monsieur l'Administrateur, de présenter à Messieurs vos Collègues et d'agréer pour vous-même t expression de mes respects.

Sainte-Beuve, de l'Académie française.

Je n'ai pas à expliquer ici comment la candidature de Sainte- Beuve à une chaire de langue latine pouvait se justifier. M. Gaston Boissier Ta indiqué dans son article avec toute la netteté désirable. Depuis sa jeunesse, l'auteur de Port-Royal était un fervent des littératures antiques, et, malgré ses tâches multiples, il ne cessa jamais de les cultiver avec amour.

L'Assemblée des professeurs du Collège de France se réunit donc le 20 novembre. Étaient présents, sous la présidence de M. Stanislas Julien, administrateur, MM. Biot, Quatremère, Binet, Boissonade, Élie de Beaumont, Gaussin de Perceval, J.-J. Ampère, Duvernoy, Michel Chevalier, Philarète Chasles, Coste, Laboulaye, Balard, Paulin Paris et Lenormant.

MM. Magendie et Mohl s'étaient excusés pour raison de santé. MM. Liouville, Regnault et de Portets étaient absents. Quant aux quatre chaires d'histoire et morale, de philosophie grecque et latine, de langue turque et de langue et littérature slaves, non représentées dans l'Assemblée, il est utile de remarquer qu elles se trouvaient occupées non par des professeurs titulaires, mais par des chargés de cours, et que ces derniers ne prenaient part en aucun cas aux Assemblées.

Le scrutin eut lieu au début de la séance. Sainte-Beuve obtint 14 suffrages sur 15 votants; il y eut un bulletin blanc. En conséquence, il fut proclamé premier candidat de l'Assemblée des professeurs du Collège de France à la chaire de poésie latine. Au second scrutin, M. Meyer, l'ancien remplaçant de Tissot, obtint 8 voix et M. Feugère, 7. M. Meyer fut proclamé second candidat.

Les présentations relatives à la chaire d'éloquence latine donnèrent les résultats suivants : M. Ernest Havet obtint 10 voix4 M. Eichhoff 3, M. Meyer 1 ; il y eut un bulletin blanc. Le second scrutin donna 14 voix à M. Eichhoff et 1 à M. Feugère. En conséquence, M. Ernest Havet fut présenté comme premier candidat, et M. Eichhoff comme second candidat de l'Assemblée des professeurs du Collège de France.

J'ai tenu à donner in extenso ces scrutins; ils détruisent, en effet, et de la façon la plus décisive, la légende trop accréditée qui représente Sainte-Beuve comme devant uniquement sa nomination au crédit de la princesse Mathilde. Rien n'est plus contraire à la vérité historique. Sainte-Beuve fut présenté à l'unanimité — moins un bulletin blanc — par ses futurs collègues. Il n'est point de meilleure réponse aux erreurs d'origine diverse qui se sont répandues d'assez bonne heure sur le fait même de sa nomination. La liste des membres présents à la séance était également utile à citer : le Collège se trouvait, en somme, presque au complet pour procéder aux présentations.

Dans sa séance du 8 décembre, l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres ratifia les choix du Collège, et le 13 décembre 1854, un décret impérial fut rendu, nommant, sur le rapport du ministre Fortoul et suivant les présentations faites, M. Sainte-Beuve (Charles- Augustin), de l'Académie française, professeur de la chaire de poésie latine, et M. Havet, agrégé pour les lettres, professeur suppléant à la Faculté des Lettres, professeur de la chaire d'éloquence latine.

La première leçon de Sainte-Beuve fut fixée au 9 mars.

Une affiche spéciale fut placardée dans Paris; en voici le texte :

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