POÉSIE LATINE
M. Sainte-Beuve, membre de l'Institut (Académie française), ouvrira son cours le vendredi 9 mars 1855, à midi et demi, et le continuera les mercredis et vendredis, à la même heure.
Le professeur traitera de Virgile et de Y Enéide.
L'Administrateur du Collège impérial de France, Stanislas Julien.
Vu et approuvé par le Ministre Secrétaire d'État du département de" l'Instruction publique et des Cultes.
H. Fortoul.
Paris, ce 3 mars 1855.
La première leçon eut lieu à la date fixée. Sainte-Beuve en a publié le texte dans son Étude sur Virgile (pp. 1-26), sous le titre de Discours prononcé à l'ourerture du cours de poésie latine au Collège de France. Il y faisait, après les remerciements d'usage, sobres et dignes, l'histoire de sa chaire, en insistant avec beaucoup d'érudition et de clairvoyance sur le caractère propre du Collège de France, « institution qui fut d'abord unique, originale en son genre, et qui ne ressemblait à aucune autre de celles qui ont autrefois servi l'esprit humain dans notre patrie ». Parmi ses prédécesseurs, il insista surtout sur le « gentil » Passerat, delà Satire Ménippée, de la race gauloise des Villon, des Marot, des Rabelais. Sainte-Beuve mit en lumière avec une sympathie évidente le caractère de ce « commentateur assidu de Plaute, de Catulle, de Tibulle et de Properw ; élégant versifi-
cateur latin; poète français d'ailleurs, franc et fin Gaulois, enjoué, probe, honnêtement satirique : cela se sent dans toute sa manière de lire les anciens. » Le nouveau professeur esquissait ensuite les portraits de l'abbé Delille, de Tissot et de plusieurs de leurs suppléants, les caractérisant en une série de pages fort justes. Il terminait par quelques considérations générales et une sorte de court programme. « Mes principes littéraires, messieurs, disait-il en terminant, (car j'en ai aussi sans les afficher), mes principes se montreront, je l'espère, dans le sentiment vif que je crois avoir de certaines beautés et dans le culte que j'y apporte. En ce siècle où l'on a tant fait de systèmes et de professions de foi; où, à tout propos, dans toute matière philosophique, sociale, littéraire, on a introduit et prodigué le mot de croyance, je ne veux pas dire que l'on en ait peu; mais il est aussi une religion plus discrète qui tient à l'amour du beau, du naturel, du fin et du délicat dans la poésie. Les Grecs l'eurent; les Romains après eux en recueillirent et en rassemblèrent en foyer plus d'une étincelle; ils tinrent à leur tour le flambeau. Quelques-unes de ces étincelles, diminuées, mais vives encore, ont passé jusqu'à nous; ne les laissons jamais s'éteindre. » . Cette première leçon fut troublée, à certains moments, par des cris et des interruptions; toutefois, elle put s'achever sans trop d'encombre. Après un premier essai de tumulte, force resta aux auditeurs bienveillants et au professeur. « On croyait la tentative de bruit apaisée et vaincue, raconte Sainte-Beuve (1)... Le Ministre le croyait, du moins. Je n'étais pas de cet avis. En effet, dans l'intervalle de la première à la seconde leçon (qui eut lieu le 14 mars), il s'organisa toute une manœuvre; de petits journaux clandestinement imprimés, dont il m'arrivait des exemplaires, me signalaient à l'animadversion des écoles. Au moment où j'arrivai pour faire ma
(1) Correspondance, t. I, p. 323.
seconde leçon, je vis que les mesures de l'autorité avaient été mal prises; je fis cette seconde leçon; mais, interrompu dès mes premières paroles improvisées, et sentant que j'étais en présence de groupes malveillants disséminés dans l'auditoire, je me rabattis à la lecture d'une leçon sur Virgile que j'avais compté bien plutôt improviser, et dont cependant j'avais préparé à tout hasard la rédaction écrite. »
Certes, la leçon avait été faite jusqu'au bout; mais, suivant le principal intéressé lui-môme, la situation n'était pas tenable. M. Danton, alors inspecteur d'Académie, et qui devint par la suite secrétaire général du Ministère, adressa au Ministre un rapport que Sainte-Beuve a qualifié lui-même, par la suite, de très exact. Le cours fut suspendu.
Comme on le pense, les journaux s'emparèrent de l'incident et plusieurs d'entre eux, et non des moins considérables, trompés par des iuformateurs mal renseignés, rapportèrent les faits avec une exagération évidente. Sainte-Beuve s'en émut et écrivit mAme à M. de Sacy, rédacteur en chef du Journal des Débats, une lettre rectificative, à propos d'un compte-rendu de la première leçon paru dans ce journal sous la signature d'Hippolyte Kigault (1). 11 croit pouvoir affirmer à son correspondant que l'auteur de l'article n'assistait pas à la leçon. « Je mets en fait que si quelqu'un d'entre vous avait été dans l'auditoire et avait reçu l'impression vraie, il aurait vu ce qui a été, — ce qui n'a été, en'effet, que dans les extrémités de la salle et sur quelques points; mais est-ce qu'on fait la part au feu, aux interrupteurs? » A son gré, l'appréciation la plus exacte des faits parut dans la liecue Suisse (numéro d'avril 1855; ; elle était due à Juste Olivier, l'ami vigilant et dévoué qui avait été, à Lausanne, l'hôte de Sainte-Beuve. On la trouvera reproduite in extenso dans la
(1) Correspondance de Sainte-Beuve, t. I, pp. 198-200.
Correspondance (I, p. 205). Nous y apprenons que le premier prétexte du bruit avait été l'insuffisance de l'amphithéâtre pour la foule des auditeurs; mais, ne l'eût-on pas su par ailleurs, il s'agissait évidemment d'un coup monté. Visiblement, on avait recruté les étudiants. « Je vais au Collège de France pour faire du tapage au cours de Sainte-Beuve », disait tel d'entre eux qui, auparavant, n'avait peut-être jamais visité l'établissement. On leur avait perfidement représenté Sainte-Beuve comme une sorte de renégat politique, avide de places et d'honneurs. Ces insinuations étaient d'autant plus injustes que le critique avait montré jusque-là fort peu de goût pour les investitures officielles. II n'avait accepté en tout et pour tout qu'nne modeste place de conservateur à la Bibliothèque Mazarine, en 1840, et à laquelle il renonça dès le début de la Révolution de 1848. L'histoire de la fameuse cheminée « qui fumait » est là pour nous l'apprendre. Il est hors de doute que les nombreuses animosités et jalousies littéraires que Sainte-Beuve avait accumulées au cours d'une carrière déjà longue, furent pour quelque chose dans ces manifestations brutales. Les uns lui en voulaient de son silence, les autres de sa franchise. Olivier cite même, sans le nommer, « un nom bien connu dans les lettres » comme quasicomplice, au moins par la joie qu'il ne sut pas dissimuler. Bref, comme il arrive toujours en pareil cas, les causes du tumulte paraissaient à la fois diverses et obscures. Il est très probable qu'il se rencontrait parmi les perturbateurs des éléments tout à fait opposés, depuis Jules Vallès qui regretta plus tard sa participation â la bagarre, jusqu'à ceux qui considéraient surtout en Sainte-Beuve le libre-penseur impénitent. De toute manière, le coup fut infiniment sensible à l'auteur des Lundis et il garda jusqu'à la fin une amertume profonde de cette erreur de la jeunesse des écoles. Sa prétendue impopularité — car on l'a sûrement exagérée — lui fut toujours pénible.
Le. 20 mars 1855, Sainte-Beuve adressait à M. Fortoul une longue lettre (1) où il examinait la situation avec une justesse et une netteté remarquables. Il sentait fort bien que l'irritation, dans le public, n'avait pas diminué. D'après les dires de ses amis, son attitude pendant les leçons n'avait pas contribué à la calmer. En résumé, il voyait dans l'affaire deux questions, deux inimitiés : l'inimitié contre le critique littéraire, et celle qui s'adressait à l'homme nommé par le gouvernement. La première de ces inimitiés aggravait et envenimait singulièrement l'autre. Son avis était donc de dédoubler à temps les inimitiés. « Demain, tout autre professeur ou chargé de cours, nommé au Collège de France pour la poésie latine, sera accueilli sans qu'on y fasse attention, et rien ne s'opposera à son succès, s'il a du talent. »
Sainte-Beuve priait donc le ministre d'agréer bien décidément sa démission. II demandait seulement de la faire coïncider par la date avec la fin du mois de mars. « Je rentre dans ma chambre, dans ma vie d'études avec le printemps. Ma santé, peu faite pour les luttes qui durent, a besoin de calme. Je ne réponds à rien du dehors, bien entendu; je laisse dire; je laisse passer cet orage encore plus ridicule qu'odieux, et mon prochain volume intitulé Virgile, paraissant le 1er octobre prochain, sera ma meilleure justification, j'espère, et aussi, permettez-moi de le dire, la vôtre, pour avoir auguré favorablement de ce que j'aurais pu, si l'on m'avait accueilli. » Il est du reste frappant de constater que, dans toute cette pénible affaire, Fortoul fit preuve à l'égard de Sainte-Beuve de l'affection la plus prévenante. En terminant, le critique priait le ministre d'offrir à l'empereur l'expression de son respectueux regret et de sa reconnaissance. Mais il est évident, par d'autres indices, que le professeur injurié ne se dissimulait point que le gouvernement impérial n'avait
(1) Correspondance, t. I, pp. 200-203.
pas su le défendre et que les mesures avaient été mal prises. Seul • Fortoul semble avoir agi dans tout ceci avec une réelle sympathie personnelle pour Sainte-Beuve, mais, à côté du sien, les autres concours manquèrent de sincérité et d'activité.
Le ministre répondit immédiatement à la lettre du 20 mars. Il demandait à son correspondant, au nom de l'Empereur, comme au sien propre, de reprendre son cours. Mais Sainte-Beuve, dans une nouvelle lettre du 23 mars, déclina cette proposition en termes déférents, mais formels. 11 se refusait à rester directement exposé à Tinjure, et cela pour un cours dont l'objet est tout de bonne grâce, de culture délicate et de goût. Décidément, il sentait que son organisation n'était point trempée pour la vie militante. A ses yeux, le charme que promettait cet enseignement est à l'avance flétri. « Les gracieuses leçons de modération, de justice, de douceur, toutes ces sources, les seules faites pour fertiliser un sujet si vieux et le rajeunir — en présence de tels êtres — sont stérilisées... Encore une fois, daignez agréer et faire agréer ma démission. »
Que se passa-t-il? Le ministre et le gouvernement impérial revinrent à la charge selon toute vraisemblance. Comme les vacances de Pâques approchaient, on espéra trouver quelque répit pour aviser définitivement. Pour maintenir les droits de l'autorité et l'honneur du professorat, il fut décidé que le nouveau professeur ferait pendant le second semestre une douzaine de leçons, soit improvisées, soit lues, s'il y avait trop d'interruptions, « et que force resterait au droit ». Avant de reprendre son cours, Sainte-Beuve désirait obtenir une audience de l'Empereur. Diverses circonstances retardèrent cette dernière, et dès lors, les choses traînèrent en longueur. Le directeur de la sûreté publique finit même par dire à Sainte- Beuve : « Mon avis est que vous ne recommenciez pas en ce moment (on ouvrait l'Exposition de 1855), on vous ferait payer pour tout le monde. »
Des mois s'écoulèrent, et l'on arriva à l'époque de la clôture des cours.
Avant la réouverture de l'année scolaire, Sainte-Beuve donna, une fois encore, sa démission de la chaire, démission qui ne fut pas acceptée; mais il renonça, dès ce moment, à tous émoluments, et il fut convenu que cette démission pourrait être ultérieurement agréée sans le désobliger en rien et à la simple convenance du ministre de l'instruction publique.
A partir de cette époque, l'auteur de Virgile cessa de paraître aux assemblées du Collège de France et de prendre part aux élections. Je dois faire remarquer, à ce propos, qu'il avait assisté à l'assemblée du dimanche 14 mars 4855, qui fut postérieure de deux jours à sa première leçon, et où fut lu le décret de sa nomination ; à celle du 48 mars, qui procéda aux présentations pour la chaire de grec, vacante par le décès de Boissonade, et enfin à celle du 29 avril suivant, qui présenta Flourens comme premier candidat à la chaire d'histoire naturelle des corps organisés. Son ami J.-J. Ampère se trouvait également à ces deux dernières réunions.
Le 25 novembre 4855, eut lieu l'assemblée qui précède ordinairement la reprise des cours. On y donna lecture d'un arrêté ministériel chargeant M. Meyer, professeur de littérature ancienne à la Faculté des lettres de Poitiers, de la suppléance du cours de poésie latine, avec le titre de chargé de cours et les émoluments complets attachés à la chaire. M. Meyer traita principalement de l'histoire du théâtre à Rome.
A partir du premier semestre 4857-4858, M. Constant Martha, alors professeur à la Faculté des lettres de Douai, où il était le collègue de Caro, fut chargé du cours. Il traita successivement du poëme de Lucrèce, de la vie et des œuvres d'Horace, du théâtre de Plaute, de la Satire, de l'œuvre de Juvénal, des Géorgiques, des Comédies de Térence, et enfin des idées morales et littéraires sous
l'empire romain. Deux de ses ouvrages les plus remarquables et les plus goûtes : Le poème de Lucrèce et les Moralistes sous l'empire romain, ont été ainsi élaborés au Collège de France, pendant sa suppléance de Sainte-Beuve, qui dura jusqu'à sa nomination comme titulaire à la chaire de poésie latine de la Faculté des lettres de Paris en 1865. Sainte-Beuve professait à l'égard de son second suppléant une estime profonde, dont font foi plusieurs lettres conservées par la famille de M. G. Martha, et que son fils, M. Jules Martha, professeur à l'Université de Paris, a mises à ma disposition avec une extrême bonne grftce. Voici, par exemple, la lettre que Sainte-Beuve écrivit à l'auteur de la Délicatesse dans l'Art, quand celui-ci fut chargé du cours de poésie latine au Collège de France :
Ce io novembre 1857.
Monsieur,
Au regret de trouver votre carte sans avoir pu me donner l'honneur de vous recevoir, s'est joint Vautre regret de n'y trouver aucune adresse où je pusse aller vous chercher. J'avais écrit à M. Caro pour m'en informer, mais on m'a dit que M. Caro était reparti pour Douai. Je viens donc, en prenant le détour du Collège de France où vous ne pouvez manquer de venir bientôt, vous prier de me dédommager : veuillez me dire où vous êtes. Il me tarde de causer avec vous, de me féliciter avec vous de vous voir dans une chaire à laquelle mon nom reste bien légèrement attaché, et que vous saurez honorer et garder.
Agréez l'expression de mes sentiments les plus distingués et les plus sympathiques.
Sainte-Beuve.
il, rue Mont-Parnasse.
S'il ne paraissait plus aux assemblées du Collège, Sainte-Beuve ne se désintéressait cependant pas complètement des affaires de l'établissement. Notamment, en ce qui touche la candidature d'Ernest Renan, il prit, ù deux reprises différentes, une attitude aussi
nette que bienveillante. Il écrivait, en effet, le 28 septembre 1857, à l'auteur des Études d'histoire religieuse la lettre suivante (1) :
Cher Monsieur,
Je suis de ceux qui, en apprenant la mort d'Etienne Quatremère, ont aussitôt pensé que sa chaire au Collège de France devait vous revenir : est-il besoin de vous dire que je m'estimerais infiniment honoré d'y contribuer par mon vote? Mais vous savez que je ne me considère que comme un professeur fictif. Il est vrai que M. Rouland m'a bien voulu faire parler pour prendre possession de cette chaire que fai abordée sous de si fâcheux auspices (incomparatissima). Mais je doute fort que je puisse me décider à un tel effort et à changer encore une fois tout l'ordre de mes études et le plan de ma viet sur la foi de zéphyrs. Si quelque chose pouvait m'y décider y ce serait assurément ridée de devenir encore plus étroitement le confrère et le collègue d'hommes tels que vous.
Agréez, etc.
Quatre ans plus tard Sainte-Beuve s'occupait derechef avec la môme conviction des intérêts d'Ernest Renan, et il écrivait à l'un de ses confrères de l'Institut, membre du Collège de France, la lettre suivante (2):
Ce 26 décembre 1861.
Cher confrère, — je ne dis pas collègue, car je ne me considère plus comme faisant partie du Collège de France, et pourtant c'est du Collège de France que je viens vous parler :
Je viens de voir M. Renan : vous savez plus et mieux que moi sa valeur; il a été une fois écarté du Collège par ceux qui n'étaient pas philosophes; il se représente aujourd'hui avec de meilleures chances : je lui ai dit que je n'allais plus au Collège de France, n'en étant plus en réalité. — Parmi les noms que je lui nommais des premiers comme étant de ceux de juges honorables de ses droits, de ses titres, votre nom
(i) Nouvelle conespondancè, pp. 146-i 47.
(2) Intermédiaire des chercheurs et des curieux, n° du 10 novembre 1904, col. 718»
a été prononcé. Il m'a paru avoir, d'un suffrage si précieux pour lui, plus de désir et plus d'estime que de certitude. Je me suis avancé alors jusqu'à lui dire que je vous écrirais et que je jeterais (sic) tout au fond de votre amitié une petite pierre dont je n'écouterai (sic) pas l'écho, et qui tombera comme elle pourra, — sans réponse.
Cependant les années se succédaient. En 1857, Sainte-Beuve fut nommé, en dédommagement, maître de conférences à l'Ecole normale: il y professa quatre années. Toutefois, il figurait toujours sur l'affiche du Collège de France et aucune solution définitive n'intervenait en haut lieu. Le 13 juillet 1863, il adressa à M. Victor Durùy, alors ministre, une longue lettre ou plutôt un mémoire explicatif (1). Dans ce document, Sainte-Beuve présentait un exposé complet des événements relatifs à sa nomination, à son enseignement et aux nombreuses négociations qui avaient suivi la suspension de ses cours. Il racontait sa rentrée au Constitutionnel et dans la presse active, sur les instances de M. de Persigny. M. Martha, chargé du cours, ajoutait-il, est des plus capables et réunit en lui tous les titres voulus. « Il est dès longtemps convenu et entendu, de lui à moi, que sa nomination définitive ne saurait m'être qu'agréable. » Sainte-Beuve repoussait toute idée de rentrée sous une forme ou sous une autre dans l'instruction publique, pour laquelle il ne se sentait ni vocation ni aptitude. Il n'y tient plus que par un fil qui n'est pas entre ses mains. Son désir formel est de voir couper le plus tôt possible ce fil léger, irrégulier, et à l'égard de M. Martha, ce ne serait que justice. On devine, à lire la lettre, que cette question, sans cesse traitée sans résultat, est décidément pénible pour Sainte-Beuve. Elle a été dès longtemps épuisée dans des conversations avec les prédécesseur de Duruy. Tout a été dit pour, sur et contre. Bien ne lui
(1) Correspondance, t. I, pp. 323-326.
sera plus agréable que de n'y plus revenir ni en paroles ni par écrit. Il ne s'agit que de faire cesser une fiction.
Cette lettre, dictée à son secrétaire, — Sainte-Beuve avait alors mal au bras, — ne produisit pas encore l'effet espéré. Cette longue attente d'une solution fit môme croire, dans le public, que Sainte- Beuve ne désirait pas sincèrement (ce qui est tout à fait invraisemblable) son remplacement définitif dans la chaire de poésie latine. Le critique, dont les sentiments à l'égard des personnes et des institution du régime impérial subirent quelques variations, bien explicables, put, en effet, hésiter par la suite sur le moment à choisir pour régler l'affaire. Mais ce qu'il importe de mettre en lumière, c'est qu'il ne cessa de renouveler sa démission avec cette régularité exemplaire et méthodique qu'il apportait à l'accomplissement de tous ses devoirs. Lors des visites de la nouvelle année, il ne manquait jamais d'en reparler au Ministre. Vers le milieu de 1865, Joseph Bertrand, le célèbre mathématicien, professeur au Collège de France et par conséquent collègue de Sainte-Beuve, alla lui rendre visite dans le but de l'entretenir de la situation de M. Martha. Il écrivit aussitôt à ce ,'dernier un récit de sa conversation dont divers extraits méritent d'être cités, ici (1).
Cher Monsieur Martha,
J'ai vu Sainte-Beuve vendredi Il a, m'a-t-il dit, donné sa démission à tous les ministres qui se sont succédé depuis Fortoul, elle a été envoyée à Duruy et se trouve par conséquent au ministère. Duruy s'était un peu trop pressé d'y donner suite et il en a été mécontent : aujourd'hui la situation est changée ; comme il est sénateur, l'effet produit sera tout autre sur le public et sur Sa Majestés qui l'on ne sera plus forcé de dire : « Le professeur que vous avez nommé donne sa
(i) Cetle lettre m'a été communiquée gracieusement par M. J les Martha.
démission parce que votre administration n'a pas su lui maintenir la parole. »
Il autorise qui voudra à dire cela de sa part à Duruy ; on lui fera plaisir en vous nommant, et il le dirait lui-même si l'occasion s'en présentait, mais il paraît décidé à ne pas faire de démarche officielle. C'est donc à vous d'agir. Causez avec le ministre et dites-lui tout cela de la part de Sainte-Beuve qui vous y autorise expressément. — Il ajoute que vous ne savez pas faire vos affaires, et que si tout n'est pas terminé c'est que vous ne vous en occupez pas assez
Votre très affectionné,
J. Bertrand.
Après le départ de M. Martha, nommé en 1865 à la Sorbonne, M. Gaston Boissier entra au Collège de France comme chargé du cours de poésie latine, à partir du premier semestre 1865-1866. Il traita successivement de Juvénal et de la société romaine sous l'Empire, expliqua les Satires d'Horace, — en faisant, à cette occasion, l'histoire de la satire à Rome, — puis la Pharsale de Lucrèce. Il étudia ensuite l'Enéide et la religion romaine dans Virgile, et les poètes latins de l'époque chrétienne.
Sainte-Beuve mourut le 13 octobre 1869, toujours professeur titulaire de la chaire de poésie latine du Collège de France. M. Gaston Boissier fut d'abord maintenu comme chargé du cours et ensuite nommé professeur titulaire en remplacement de Sainte-Beuve, après les présentations ordinaires, par décret impérial du 15 décembre 1869.
Ainsi se termina cette longue et étrange histoire des rapports de Sainte-Beuve avec le Collège de France et notre haut enseignement; elle avait commencé, en somme, à l'aube du régime impérial, lors des propositions faites par Fortoul en 1852, pour se terminer quelques mois à peine avant l'écroulement de ce môme régime.
Abel Lefranc.
Un des caractères de notre époque, et non le moins appréciable, est l'empressement pour honorer les grands morts du siècle dernier. Ainsi de toute part on élève des statues, on célèbre des centenaires. Après Michelet, Quinet, George Sand, voici le tour de Sainte- Beuve. En 1898, on a mis son buste à sa place, dans le Luxembourg* devenu le jardin des poètes. Au jour de l'inauguration, on rendit noblement et diversement justice aux dons multiples de l'auteur de Joseph Delorme et des Lundis. Mais on ne parla point du professeur à l'Ecole normale. Il subsistait encore une lacune que, dans ce Livre d'Or où Sainte-Beuve revit à chaque page, il appartenait peut-être de combler à l'un de ceux qui, pendant deux ans, furent ses élèves, écoutant ses leçons et les rédigeant chacun à leur tour.
Pour comprendre ce que devait être Sainte-Beuve dans ce grand atelier d'étude ardente et de pensée libre, il convient, avant tout, de rappeler ce qu'était l'École normale de 1858 à 1861. Elle ne ressemblait en rien à ce qu'elle avait été sous le règne de Louis- Philippe et en 1848, mais elle ne ressemblait pas davantage à ce qu'elle était devenue depuis le coup d'Etat jusqu'à la direction de M. Nisard. La réaction de 1851, qui avait éloigné de la rue d'Ulm
un Hervé, un Claveau, bien d'autres encore, avait pris fin avec l'administration lamentable de M. Michelle. Tout au contraire, Désiré Nisard, galant homme, mal jugé par ses détracteurs, méconnu par le public, ouvrit une ère de libéralisme intelligent. Sans doute les élèves n'obtenaient pas alors des sorties prolongées, comme plus tard sous la direction expansive de Bersot, mais ils jouissaient déjà de la liberté intellectuelle pleinement reconquise. En effet, l'administration de M. Nisard était réellement paternelle. Car elle fermait les yeux sur tout ce qui ne touchait pas à la discipline, au règlement, au travail, et laissait aux normaliens leur indépendance en dehors de la maison.
Dans les travaux, les leçons, les controverses des conférences, les normaliens d'alors avaient pleine liberté. Nos professeurs étaient à cet égard d'une largeur incomparable; aucun n'exerçait la moindre pression officielle. En même temps il régnait entre élèves une vraie tolérance, une franche cordialité. Les esprits les plus opposés fraternisaient; les lecteurs de V Opinion nationale, les admirateurs d'About et de Sarcey coudoyaient avec une sympathie respectueuse la foi catholique de l'excellent Huvelin, aujourd'hui vicaire à Saint- Augustin, ou du regretté Ollé-Laprune, dont les convictions religieuses étaient empreintes d'une douceur fénelonienne.
Ce fut dans ce milieu très libre, plein de contrastes, et qui n'avait rien de l'uniformité que les snobs du journalisme attribuent à notre chère école, que Sainte-Beuve apparut un jour, non sans exciter quelques défiances, malgré l'éclat de son nom et l'autorité de son génie. Au début, l'esprit de l'École lui tenait rigueur de ses affinités avec le gouvernement impérial, de l'allure réactionnaire de ses Lundis entre 1850 et 1853; la minorité croyante et pratiquante s'effarouchait de son retour à la philosophie de sa jeunesse. Il y avait donc, non pas de l'hostilité, mais de la réserve dans l'auditoire. Une maladresse eût tout perdu, rien ne fut même compromis.
Sainte-Beuve nous donnait régulièrement, tous les vendredis, une conférence sur la littérature du moyen âge. 11 n'enleva pas son public du premier assaut, mais il parvint à le conquérir, à force de qualités personnelles, parla conscience et la probité de son érudition, par la finesse et la largeur de son esprit, par son impartialité comme par sa tolérance. Toutes ses opinions restaient modérées, tous ses jugements équitables, et que de vues neuves et lumineuses sans jamais viser au paradoxe, même à l'effet! C'était dans les appréciations du maître le triomphe du bon sens, le point de perfection de la justesse et de la justice. Cet enseignement, il faut bien le dire, nous offrait plutôt une transmission d'idées qu'un modèle d'exposition. Au premier abord, le professeur était loin de valoir l'écrivain. Sainte-Beuve disait les choses les plus intéressantes avec un son de voix médiocrement agréable et une certaine lenteur de débit. Mais bientôt la diction s'échauffait, l'organe prenait de l'essor et du mordant. Surtout le juge souverain des ouvrages de l'esprit se reconnaissait à ses réflexions intermittentes, à des aperçus qui venaient illuminer sa phrase, traits de lumière, jets de flamme.
De cette façon, Sainte-Beuve parcourut notre littérature nationale depuis les origines jusqu'à l'entrée du xvi* siècle. Il étudia très soigneusement les chansons de gestes, surtout l'épopée féodale avec les Guillaume d'Orange et les Aimeri de Narbonne. Sa leçon la plus attachante pour cette période fut celle où il compara le Mariage de Roland, dans la Légende des Siècles qui venait de paraître, avec l'épisode de Gérard de Viane.
Cependant, Sainte-Beuve professeur n'excella qu'à partir du moment où le moyen âge devenait en quelque sorte moderne : c'est avec les chroniqueurs que son enseignement prit tout son élan, toute sa portée, avec Villehardouin, Joinville, Froissart, Comines. Que d'observations judicieuses sur ces quatre Français de bonne race, si avisés, si nets, si subtils, beaucoup plus nos contemporains
que les poètes de la même époque! Comme il nous fit sentir la grave éloquence du premier, la naïveté spirituelle du second, et, chez les deux autres, l'antithèse de l'imagination éprise d'extérieur et de pompe féodale et de la sagacité clairvoyante pressentant pour ainsi dire la philosophie de l'histoire I Ce furent autant de révélations* Car tous les prédécesseurs apparaissaient bien distancés, plus brillants peut-être, mais certainement superficiels : Sainte-Beuve ne le fut jamais. Dans son professorat passager comme dans sa longue œuvre de critique, il avait le culte de l'exactitude et de la précision. Il fut tout le contraire d'un rhéteur; il était aussi tout l'opposé d'un érudit à la manière germanique.
Ce qui contribua le plus à lui ramener certains auditeurs prévenus, ce fut l'impartialité dont je parlais tout à l'heure et qui se traduisait par le respect de toutes les convictions et le souci de ne prononcer jamais une parole qui pût blesser les opinions respectables. Ce fut aussi l'aménité parfaite .de son accueil , toutes les fois qu'il eut à s'entretenir avec les normaliens dans le cabinet de M. Chassang, ou même dans son intérieur de la rue du Montparnasse. A cette occasion je fus mis en rapport avec ce grand esprit par une rédaction de mon cours sur Join ville. Non-seulement il me reçut avec bienveillance, mais il m'engagea dès lors à le venir voir et à lui montrer mes premiers vers. C'est alors que je pus connaître l'homme dans son intimité, l'homme privé que je n'ai jamais cessé de voir jusqu'à sa mort. Je l'ai toujours trouvé bon pour les faibles, secourable aux humbles, paternel et serviable pour les jeunes gens qui avaient quelque chose en eux. J'ai pu constater parfois son irritabilité nerveuse envers ceux par lesquels il se croyait blessé, mais le plus souvent j'ai reconnu sa rare tolérance et son respect de la liberté d'autrui. Ainsi jamais il ne me fit un grief de mes relations avec ses ennemis politiques, ni même un reproche momentané de l'ode que je composai sur les bancs de l'Ecole en l'honneur de son
adversaire Victor de Laprade, au lendemain de l'odieuse révocation du poète de Lyon.
Tel fut Sainte-Beuve à l'Ecole normale sous l'aspect du professeur qui ne fut pas, autant qu'on l'a dit, inférieur au critique par excellence. Il importait de fixer ce souvenir; car le critique incomparable que fut Sainte-Beuve, malgré la certitude de sa destinée devant la postérité, subit en ce moment l'éclipsé inévitable par laquelle nous avons vu passer Lamartine et Vigny du temps de notre jeunesse, Musset depuis, et peut-être actuellement le plus grand de tous, Victor Hugo. Je puis en porter témoignage, étant de ceux qui, chaque année, voient un grand nombre de jeunes gens, l'élite adolescente, se préparer aux épreuves de la licence et de l'agrégation. Nos étudiants actuels ne lisent plus guère les Causeries du Lundi, les Nouveaux Lundis, Port-Roi/al, que sollicités par leurs professeurs. Us dévorent avec avidité les recueils, d'ailleurs si remarquables, de Brunetière, de Faguet, de Lemaître, de Doumic, de Lanson, et laissent de côté notre vieux maître de l'École normale. C'est que, pour la critique comme pour le reste. la parole de Platon est toujours vraie : « L'air du dernier joueur du flûte est celui qui plaît le plus aux hommes. »
En revanche, j'ai pu constater dans cette jeunesse un retour marqué vers Sainte-Beuve poète, comme vers le premier qui demanda l'inspiration et l'émotion à des scènes et à des incidents de la vie bourgeoise, populaire, domestique, le novateur qui donna droit de cité dans l'art aux humbles et aux ignorés, précurseur du Gautier des 'Intérieurs, du Baudelaire des Petites vieilles, de Coppée et d'Eugène Manuel. J'ai senti plus d'une fois chez nos élèves des Facultés un réel entraînement vers la poésie de Joseph De/orme et des Consolations, une véritable curiosité d'informations sur la part de Sainte-Beuve dans la révolution romantique.
Qu'en conclure , sinon que Sainte-Beuve apparaîtra de plus en plus comme un grand inventeur en poésie, quoiqu'il y ait eu dans notre siècle cinq ou six poètes de plus haut vol? Mais il n'en restera pas moins, pour la postérité, comme le premier des critiques, le maître du chœur, et Ton reviendra toujours à cette vaste partie de son œuvre. Critique consommé, historien littéraire de premier ordre, il fut par là même un professeur à la hauteur de sa fonction, dont l'enseignement aussi |profond que pondéré, modèle de mesure et de sagesse, ne sera jamais oublié par ceux qui ont eu l'honneur d'être ses disciples.
Emmanuel des Essarts.
Le 1er mai 1846, Sainte-Beuve publiait dans la Reçue des Deux- Mondes un essai sur son ami Charles Labitte (1), mort le 19 septembre 1845. Il y donnait le plan d'un ouvrage en deux volumes sur les Poètes de la Révolution et de VEmpïre. Le chapitre IX était ainsi indiqué : « Lemercier, ou le précurseur des innovations. — Il est le prédécesseur de Victor Hugo, son successeur à l'Académie. (Pièces de théâtre inédites de sa jeunesse et du temps de la Révolution ; lettres autographes (2). »
Mmc Lemercier, une de ces personnes toutes prêtes à défendre la mémoire des morts en indisposant les vivants contre eux, s'empressa d'écrire à Sainte-Beuve une lettre que celui-ci ne trouva point de son goût. Armée des droits d'auteur que la mort de son mari lui avait conférés, elle réclamait, avec une politesse qui s'en tenait aux formules, les inédits indiqués par Labitte, et que Sainte-Beuve n'avait jamais vus. Peut-être espérait-elle s'enrichir de telles dépouilles.
(1) Charles Labitte. Revue des Deux-Mondes, 1er mai 1846, p. 135 — reproduit à part (imprimerie Fournier, s. d. in-8°); — Études Littéraires de Charles Labitte, t. I; Portraits Littéraires, t. III, p. 362.
(2) Si l'œuvre eût été réalisée, ce chapitre n'eût été que le remaniement de l'étude publiée par Labitte sur Népomucène Lemercier dans la Revue des Deux- Momies, le 15 février 1840, et qui a été reproduite telle quelle dans ses Études Littéraires, t. II, p. 176.
Toujours est-il que Sainte-Beuve, froissé par le ton de la noble veuve, et bien persuadé de cette vérité pratique, qu'un critique ne doit jamais se laisser brider, sous peine d'impuissance, répondit par une fin de non recevoir, d'un empressement habile et ferme. Mmo Lemercier récidiva, pour ne se calmer qu'après une seconde lettre du critique, qui sut garder son attitude calme et bien déterminée.
11 y a, je pense, des raisons anciennes au ton pointilleux pris dès le début par les deux correspondants :
Me posant cette question, j'ai tout d'abord, et me semble-t-il très naturellement, vu en ceci un épisode minime de la lutte entre classiques et romantiques. Mais j'estime actuellement que quelques précisions, quelques petites finesses doivent mieux délimiter cette vue trop simpliste. Sainte-Beuve et Lemercier étaient, je le veux bien, des combattants de deux partis opposés; mais en leur qualité de critiques, habitués à se plier à des techniques diverses, ils se sont trouvés, Lemercier, romantique parmi les classiques, Sainte-Beuve, le plus classique des romantiques (ij. D'ailleurs, Sainte-Beuve n'a-t-il pas été le plus adroit des jeunes, le mieux vu dans les milieux académiques? Enfin, n'oublions pas que Lemercier a desservi tant de fois Victor Hugo à l'Académie, satisfaisant ainsi, très involontairement, du reste, les plus secrets désirs de Sainte-Beuve. C'est sans doute pour toutes ces petites raisons que Sainte-Beuve fut toujours indulgent à Lemercier. Cette admiration de Sainte-Beuve pour un homme si généralement oublié aujourd'hui ne doit point nous surprendre. Sainte-Beuve, qui accepta la doctrine romantique, ne la vécut jamais (2), ce qui lui
(1) Cf. G. Michaut. Sainte-Beuve avant les Lundis, p. 41. — Études sur Sainte-Beuve, pp. 158-160.
(2) « En général, dans celte École, dont j'ai été, depuis la fin de 1827 jusqu'à
permit de trouver dans les œuvres de l'Empire bien des choses dédaignées des romantiques, et qui pouvaient satisfaire son médiocre tempérament artistique. On sait tous les articles sur Arnault, Lebrun, Ducis. Après cela, pourquoi ne pas rendre son dû à Lemercier; pourquoi ne pas joindre Pinto (1) à Saint-Genest , et pourquoi, lorsque classique malgré le Cénacle, on parle de la renaissance des lettres après la Révolution, ne pas prendre Lemercier comme exemple (2) ?
Mais, cependant, il ne faut pas aller trop loin. Je ne sais si Lemercier, ennemi forcené des romantiques, admirait Joseph Delorme, mais je ne le crois pas ; et si Sainte-Beuve a été quelque peu sincère en reprochant à Chateaubriand, « Sachem du romantisme », d'avoir ensuite abandonné les jeunes gens nés à son ombre, et d'avoir ainsi infligé au romantisme l'effort d'une seconde naissance, je pense que sa fureur contre Lemercier a pour le moins été aussi grande. D'ailleurs, le Globe où Sainte-Beuve fit ses débuts, s'il approuvait Pinto pour ses licences contre les règles, avait quelquefois violemment attaqué Lemercier (3).
En somme, pour Mmo Lemercier, qui ne fut jamais très au courant, Sainte-Beuve n'est pas loin de représenter le farouche romantique.
juillet 1830, ils n'avaient de jugement..., je fis un peu comme eux durant ce temps : je mis mon jugement dans ma poche et me livrai à la fantaisie..., je sentais bien par moment le faux d'alentour; aucun ridicule, aucune exagération ne m'échappait. » Cahiers, p. 41.
(1) Port-Royal, t. I, p. 177 (lr» éd.); t. I, p. 163 (édition moderne).
(2) Cf. M. Lebrun, reprise de Marie Sttiart article du 15 janvier 1841; les passages visés se trouvent dans les Portraits Contemporains, t. III, pp. 1G2 et 163 de l'édition en 5 vol. Cf. M. Arnault, article du 21 mars 1843; le passage visé se trouve dans les Causeries du Lundi, t. VII, p. 398 (lre éd.); t. VII, p. 501 (édition moderne). Cf. Ducis tyistolaire, article du 16 mars 1863, où un passage moins respectueux se trouve dans les Nouveaux Lundis, t. VI, p. 374.
(3) Cf. Patin : De la Trayédie grecque (9 avril 1825), et surtout Duvergier de Hauranne, Ncpomucène Lemercier (28 mai 1825), articles cités par Michaut : Sainte-Beuve avant les Lundis, pp. 79 (note) et 82 (note).
Les lettres de Sainte-Beuve proviennent des papiers de Lemercier, conservés à la bibliothèque de Bayeux (Ms. 354). Je dois le texte des lettres de Mme Lemercier à M. le vicomte de Spoelberch de Lovenjoul, dont la science et l'affabilité sont connues de tous ceux qui étudient la littérature du xixe siècle.
Louis Thomas.
MADAME LEMERCIER A SAINTE-BEUVE
Paris, 18 mai 1846.
» Monsieur,
Dans votre article nécrologique sur M. Ch. Labitte, vous dites qu'il possédait des autographes et quelques œuvres inédites de M. Lemercier. J'ai l'honneur de vous demander communication des unes et des autres.. Les œuvres inédites nous appartiennent, et, ainsi que les autographes, elles ont besoin de notre consentement pour être publiées, et de notre assentiment, afin d'être jugées véritablement de M. N. Lemercier. En tout cas, on nous doit compte des moyens employés pour se procurer les œuvres inédites, et nous devons nous bien assurer qu'elles sont correctes et réellement de lui. Quant à la biographie elle n'est ni exacte ni complète. J'ai, au moment de la mort de M. Lemercier, averti l'Académie Française de n'accorder aucune confiance à ce genre de productions sans notre assentiment. Ainsi, Monsieur, comme membre de l'Académie, avant de faire un titre à M. Labitte de la biographie de M. Lemercier et de l'appréciation qu'il fait de la place que doit occuper le prédécesseur — et non pas le précurseur — de V. Hugo parmi les poètes et les écrivains de son temps, on nous doit communicationdes documents dont s'est appuyé M. Labitte.
J'ai l'honneur, Monsieur, de vous avertir de nos droits, comme de notre existence, et je n'ai pas besoin de dire à un écrivain aussi distingué que cette lettre est la marque la plus réelle d'égard qu'un homme de goût et d'honneur puisse recevoir. Je serais charmée, Monsieur, de connaître personnellement un membre dont l'Académie
s'honore et de vous donner par conséquent les renseignements exacts qui vous manquent pour apprécier avec justice tout ce qui touche la mémoire de M. N. Lemercier. Ce que je sais de lui-même, c'est qu'il avait été très frappé des premiers essais de votre excellent travail sur Port-RoyaL
Recevez, Monsieur, tous nos sentiments de considération très parfaite et sincère.
Joséphine, E. Vve N. Lemercier.
Ch. Nép. LEMERCIER, 18, rue Saint-Dominique-Saint-Germain.
Ce 18 mai.
Madame,
J'ai l'honneur de recevoir la lettre que vous m'adressez et j'éprouve quelque embarras à y répondre. Je voudrais ne le faire en effet qu'en ne blessant en rien un sentiment que je reconnais aussi respectable et aussi digne d'être honoré que celui qui vous anime. — MaiSj Madame, permettez-moi de vous dire qu'il y a quelque méprise dans la manière dont vous me faites l'honneur de vous adresser à moi. J'ai trouvé dans les papiers d'un ami qui m'était cher à tous les titres le programme ou plan d'un ouvrage sur la littérature dite de F Empire ; j'ai publié ce plan, il se trouve que M. Lemercier y occupe une place, car il en a occupé une grande dans la littérature de son temps. 'J'ai reproduit les deux ou trois lignes très abrégées qui le concernent et qui n'indiquent que d'une façon très générale le dessein de mon ami. Il parait que dans ce dessein seraient entrées quelques pièces inédites, lettres ou autres, dont M. La bitte savait ou croyait savoir l'existence et les sources ; il a emporté avec lui le secret de ce travail et les matériaux se bornent à des notes de lui. Ces lettres inédites dont il parle ne sont autres, sans doute, que de ces billets tels que chacun en écrit chaque jour, mais qui ont du prLr venant d'un homme célèbre et qui peuvent ajouter à V intérêt d'une biographie. J'ai l'honneur au reste de vous le répéter, Madame, mon ami
a emporté avec lui le secret du travail dont je n'ai que le plan ; et il m'a paru digne d'être publié, chacun restant libre d'en accepter ou d'en contredire les simples aperçus.
Je nai donc rien, Madame, à communiquer de plus que le simple plan qui est publié; je nai d'ailleurs conservé aucun des papiers de M. Labitte, et après mon travail fini, je les ai remis à qui (lj me les avait confiés.
Le sentiment de famille, Madame, a des droits sacrés ; il donne même celui dy adresser à un écrivain qui n accepte de toutes les qualifications que le titre (Vhonorable, une sommation du genre de celle qui ni! arrive aujourd'hui. Pourtant la critique aussi a ses droits, et je ne crois pas les avoir excédés. J'ai quelque peine à comprendre comment mon titre de membre de l'Académie vient se mêler à tout ceci. Comme critique et comme écrivain, je ne relève que de ma conscience et du public, notre grand juge à nous tous. Ecrivain — dans toute autre circonstance l'invitation que vous voulez bien m'adresser, Madame, n'aurait pu m'être qu'infiniment flatteuse ; mais n'ayant d'autres renseignements à vous donner, ni d'autre communication à vous faire, il ne me serait que pénible de ne pouvoir mettre mon indépendance comme critique en parfait accord avec ce que réclame et ce que prétend un sentiment aussi sacré et aussi impérieux que l'est celui qui a dicté votre lettre.
Veuillez recevoir, Madame, avec mes sincères excuses et mes regrets du déplaisir que je vous ai causé, l'expression de mes respectueux hommages.
Sainte-Beuve.
MADAME LEMERCIER A SAINTE-BEUVE
Parts, 49 mai 1846.
Monsieur,
Vous m'avez mal compris. J'ai cru qu'à propos de M. Labitte, votre ami, vous ne parliez point d'œuvres inédites et d'autographes sans les connaître. Dans cette pensée, je vous en demandais communication,
[i) Mots barrés : de droit.
Ce 49 mai.
J'ai l'extrême regret de me croire encore obligé de répondre sur un ou deux points à la lettre que vous me faites l'honneur de m'adresser, mais j'ai ma susceptibilité, Madame, comme vous avez la vôtre.
Je n'ai point parlé dans V article inculpé d'œuvres inédites et d'autographes; je n'ai fait que reproduire une simple page de M.Labitte,ye n'ai en rien témoigné avoir moi-même vu ou connu les pièces ; j'ai publié un programme, voilà tout.
Quant à M. Labitte,je n'ai pas dit, Madame, qu'il ait emporté le secret de ses droits, j'ai dit qu'il avait emporté le secret de son travail et des sources où il comptait puiser. Je ne saurais souffrir qu'il fût exprimé un doute sur un point qui toucherait à sa probité, sans y opposer une juste réponse. Il est probable qu'il connaissait quelques personnes avec qui M. Lemercier avait été en correspondance et qu'on lui avait offert communication des lettres autographes. — Quant à ces pièces inédites de théâtre, qui dateraient du temps de la jeunesse de M. Lemercier, la phrase de M. Labitte (si tant est qu'une tête de chapitre soit une phrase) n'indique pas du tout qu'il les eut en sa possession ; mais il en avait probablement connaissance soit par des conversations avec des personnes du temps, soit qu'il les eût vues dans le cabinet de quelque amateur ; il ne comptait certainement pas les publier, mais simplement les analyser ou en donner idée, comme cela peut se faire dans un travail critique. J'en suis d'ailleurs réduit, comme vous-même, Madame, aux conjectures ; je me borne à exclure la moins vraisemblable et celle qui imputerait un tort à mon ami.
L'ouvrage portait en effet pour titre : les Poètes de la Révolution et de l'Empire, et c'est moi qui ai commis la faute en abrégeant le titre dans ma lettre: M. Lemercier était, au reste, un poète delà Restauration aussi, et je me rappelle avoir été l'applaudir plus d'une fois dans ma jeunesse ; de même que je me souviens, Madame, d'avoir fort profité à la
lecture de son Cours de littérature (1); car, sans avoir choisi la critique pour carrière y il n'a pas dédaigné de s'y exercer.
Veuillez agréer, Madame, l'expression de mes humbles respects.
Sainte-Beuve.
MADAME LEMERCIER A SAINTE-BEUVE
20 mai 1846.
Monsieur,
Ne comptez pas plus vos paroles en m'écrivant que je compte les miennes en vous remerciant avec une véritable gratitude des renseignements que vous avez l'obligeance de me donner encore. Ma position est gimple, mais pourtant difficile. J'ai, malgré mon âge avancé, peu d'expérience des affaires en littérature. Je cherche seulement en toute occasion à établir, ou rétablir le vrai, sur ce qui touche M. Lemercier. Par cette raison, je favoriserai aisément toutes publications qui rappelleront sa mémoire ou ses ouvrages, toutes les fois que X équité — vous voyez que je ne dis pas Y éloge, — accompagnera cette publication. Je suis loyale et véridique, aussi je comprends à merveille la délicatesse et la droiture. Vos sentiments pour votre ami me touchent et je les apprécie.
Je crois à présent tout bien expliqué, quant à mon indiscrétion, et je vous prie de recevoir de nouveau l'assurance de toute ma considération.
J. E. Lemercier.
(1) Ceci n'est pas une simple formule de politesse : Sainte-Beuve analysant les diverses opinions des critiques de Polyeucte, dit : « D'autres critiques depuis, et fort compétents, M. Lemercier surtout, ont dignement et profondément parlé de Polyeucte. On est môme allé, et ce dernier critique y pencha, à accorder une importance croissante au rôle de Sévère et à en faire le grand rôle de la pièce, le centre de l'idée de Corneille. Ce point mérite d'être éclairci... » Suit une discussion sur le caractère de Sévère. Port-Royal, t. I, p. 145 (lre édition); t. I, p. U4 (édit. moderne).