CHAPITRE TROISIÈME LES EXÉCUTIONS
§ 1. — Les Jésuites.
Une question ici se pose d'elle-même. Pourquoi les Jésuites ont-ils eu l'honneur insigne d'être attaqués les premiers, pourquoi un décret spécial pour eux, pourquoi même, car c'est la réalité, étaient-ils seuls visés par l'ennemi, les autres ordres n'ayant été frappés que parce qu'ils n'ont pas demandé l'autorisation tandis que les Jésuites étaient condamnés à mort sans rémission et à l'avance ? ^
Il faut répondre à cette question, et je suis heureux d'être désintéressé pour le faire sans embarras et dire bien tout cq que pense mon cœur, un Jésuite aurait à craindre d'être trop fier de son honneur et de sa vocation sublime.
Oui, elle est sublime cette' vocation, et elle renferme à elle seule tout un plan divin ; faire connaître ce plan .divin ou répondre à la question posée, c'est une seule et même chose. Ce plan divin le voici : il est tout entier dans éette grande parole de l'apôtre.
« Jésus s'est fait obéissant jusqu'à la mort et à la mort de la croix, voilà pourquoi Dieu l'a exalté. »
(a Jésus faciles est obediens'usque ad mortem et ad mortemcrucis,pr opter quocC Deus eœaUavitillum. »
Vous le savez» le monde avait été perdu par un acte de désobéissance, de révolte, il a dû être sauvé par un acte d'obéissance et d'entière goumissiou.
Phis Calomniés aujourd'hui que jamais, les Jésuites continuent à se dévouer avec la même intelligence, le môme zèle et le même succès à l'éducation de la jeunesse et au bien des âmes; ils dirigent, en France et en Algérie, vingt-neuf collèges comptant ensemble onze mille cent cinquante- quatre élèves. Depuis 1870, cinquante-trois mille quatre cent cinquante- neuf sont sortis de ces écoles; six mille huit cent soixantedix-huit ont été reçus bacheliers depuis dix ans. Les écoles préparatoires dirigées par les Jésuites ont envoyé jusqu'ici deux mille cinq cent soixante-quatorze jeunes gens dans les grandes écoles de TÉtat. En 1878 et 1879, l'école Sainte-Geneviève a obtenu le premier rang dans les examens d'admission à l'Ecole polytechnique. Pendant la dernière guerre, cette même école coddptait mille quatre-vingt-treize de ses anciens élèves sous les drapeaux, quatre-vingtsix ont été tués à l'ennemi ; cent quatre-vingt-quatre ont été décorés. Ces chiffres disent assez éloquemment que les maisons dirigées par les Jésuites sont des écoles de patriotisme ^n même temps que des écoles de science et de vertu. M. Ferry et son Université n'en dorment pas! C'était si simple! Pourquoi ne pas mieux faire que les Jésuites ?
Nous en sommes là. Écoutez maintenant l'histoire de la persécution.
Veille de l'exéciitioii,
§ 2. *» L'armée de Satan.
C'est un témoin qui raconte...
Ce sont les voyous du quartier de la Bastille qui commencent, devançant de vingt- quatre heures le gouvernement de la^ République, qui fraternise avec eux.
M. Chesnelong, l'ardent, l'éloquent orateur, vient d'enflammer toutes les âmes dans le Cirque d'Hiver.
La protestation contre les décrets a été sublime. On sort prêt à combattre, prêt à mourir.
L'ennemi n'était pas loin. Devant le café TOisin, les frères et amis se campent par groupes serrés et commencent à gronder avec menaces. La porte s'ouvre et les cinq mille personnes qui sont dans le Cirque vont sortir dix par dix. Chaque groupe de catholiques est accueilli par des hurleurs qui les insultent. Les scènes de Lille se renouvellent.
— Â bas les calotinst
— Vive la guillotine !
— Vive l'amnistie !
— Vive la République sociale!
— Vivent les décrets!
— A la porte !
On commence à chanter A la Porte! sur l'air des Lampions, et on continue par une Marseillaise^ que l'attendais inévitablement. Cette Marseillaise, une fois partie, on ne l'arrête plus. Elle est cornée par des voyous de tout âge, voire par des voyous en cheveux gris et sales! — (Oh 1 je m'y suis frotté, j'en réponds!) — cornée aux oreilles des catholiques qui passent, calmes^ entré deux hale*3 de braillards ivres de « gueulerie ». Les cris deviennent assourdissants. Le boulevard est noir de curieux et de vociférants.
— A la lanterne I
— Vive la liberté !
« Vive la liberté » est le cri de riposte des catholiques qui sortent de la conférence.
Les brigades de gardiens de la paix sont obligées de faire reculer la foule. On craint pour les prêtres qui sont encore dans la salle.
Les uns ont pu s'en aller par la rue des Filles-du- Calvaire, les autres par la rue Amelot, sans trop d'encombre.
C'est àr ce moment f(^x heures et demie) que se
place le dernier et le plus triste ineident de cette -soirée, celui dont la portée sera grande, aujourd'hui que commence la proscription officielle.
C'est parmi les cent derniers spectateurs sortant du cirque que se trouvait un prêtre. On lui| disait de rester; que la foule, n'a,yant plus d'aliment à sa tareur béte, se jetterait sur lui. Il est sorti quand même. Il fallait bien sortir. Mais à peine a-t-il paru sur le sçuil du cirque que la cohue se jette au-devknt de lui. et l'insulte comme les autres.
— A la porte !
— Enlevez-le I
— Sale calotih I A la lantôTffel
— Vive l'amnistie ! »
On recommence la sarabande, mais cette fois avec des cris d'une férocité telle que les agents se précipitent sur le boulevard des Filles-du-Calvaire pour protéger la victime contre les assaillants.
Oh! douloureux spectacle! le prêtre est pâle comme un mort. Au tour de lui, la troupe qui le défend; et derrière, sur le trottoir comme sur la chaussée, la cohue qui pousse des cris rauques et profère des menaces infâmes. Les boutiquiers, effarés, ferment leurs portes.
Les cris sont assourdissants; les pierres volent, et le prêtre en reçoit deux ou trois. .Une de ces pierros va frapper le carreau d'un bureau de tabac. C'est effrayant de voir cette houle humaine emmenant au pas de course ce prêtre effaré.
Enfin, on arrive en face du bureau de poste, boulevard Beaumarchais. On trouve là un fiacre. Vite, on y embarque le prêtre pourchassé et ses quatre défenï;eurs. Un gardien de la paix monte aussi dans la voiture. Mais la foule se rue sur le fiacre et va l'enlever de terre. Heureusement, M. Postansque monte à côté du cocher, et, saisissant le fouet, roue le cheval de coups. Le cheval part au galop de chasse, faisant dé-
crire an vébi<sale de terrilales oscillatioDS, et courant vers la Bastille.
Et alors, je vois ce que je n'ai jamais tu : ces trois cents hurleurs se jetant au galop derrière ce fiacre et le suiTant jusqu'à extinction de souffle. Us arrivent en même temps que lui à la gare de Vinoennes, toujours braillant.
Là, on occupe la salle d'attente, et on barre le passage aux forcenés, qui ne sont plus que cinquante après cette course écheyelée, et le prêtre est prestement installé dans un compartiment du train de Vinoennes qui part justement. Il se rend à Saint-Mandé.
En revenant de la Bastille, je vois tout le boulevard Beaumarchais ameuté encore par cette affaire. Il est onze heures et demie, et je n'ai que le temps de consigner à la hâte ces faits scandaleux, dont je garantis la plus rigoureuse exactitude, puisque je les ai vu s'accomplir sous mes yeux. Nous apprenons que, parmi les personnes sur lesquelles les énergumènes se sont livrés à des voies de fait, se trouvent MM. le vicomte Jean de Constantin et Charles de Salins. Ces messieurs ont été escortés par une cohue semblable à celle qui a pourchassé le prêtre de Saint-Mandé, au moment précis où ils essayaient de dégager plusieurs de leurs amis.
Ils ont été poursuivis par les cris de Vive la guillotine ! à l'eau ! à lapotence ! et ont pu être dégagés grâce, en partie, au courage de deux braves ouvriers, — ■ qui sortaient de la conférence.
S 3. — L'armée du Christ.
Elle aussi est debout.
On écrivait d'Angers, à V.UniverSy '^O juin 1880 :
i< N*ous^SQmme&au.poste; nousyoicj 4©%ctiondans
rôtabissement des Pères Jésuites , où nous devons passer la nuit, notre veillée des armes, armes du cœur, ardentes prières, armes puissantes celles-là I
« Déjà la nuit dernière, Ms' Freppel est venu veiller au milieu desâls de saint Ignace. Lui, le vaillant, qu'on trouve toujours sur la brèche, il y revient ce soir, et demain, quand les exécuteurs arriveront, il sera là témoin autorisé ! La tristesse envahit les âmes, et malgré ce calme, cette sérénité, qui rayonnent sur le front des persécutés, quelles amertumes pour nos cœurs chrétiens !
« On dit que demain les Jésuites seuls seront expulsés; mais comment se fier à ces rumeurs, et quand il n'y aurait qu'eux, quelle atteinte déjà à la morale publique 1 Mais ils ne s'arrêteront pas; leur insatiable appétit de haine ne sera pas satisfait ; ce soir , l'atmosphère est chargée d'orage, on se sent la poitrine oppressée et l'on ne peut se défendre de tristes
pressentiments. Dieu veuille avoir pitié de nous !
A Lille, le ^8 juin, cinq cents hommes sont allés faire leurs adieux aux Jésuites. M. Henri Bernard , président de la Chambre de commerce a prononcé un discours dans lequel il a uni la cause de la religion à celle des Jésuites. Le P. Dubois, supérieur, a répondu : « La patrie du jésuite est là où il fait le plus de bien; aussi, pour lui, comme pour les pères qui l'entourent et qui sont venus de tous les points de la France, Lille était devenue une seconde patrie; grâce au généreux concours des catholiques, notre mission y a été bénie. Lille, en effet, est la patrie des œuvres catholiques ; aussi , tous les Pères de la Compagnie nous enviaient notre bonheur. Si nous sommes forcés de quitter cette maison; cette chapelle où nous ayons prié, où nous avons fait le bien ensemble, mes* . sieurs, nous vous les recommandons : Veillez 9iir
elles, et la Vierge immaculée, patronne de Lille, les conservera intactes jusqu'au jour où nous pourrons célébrer ensemble la fête du retour.
« Et, messieurs, s'il est vrai que le cœur est prophète, je vous dis non pas adieu, mais au revoir ! Au revoir, à bientôt, en 1880 1 »
On écrivait de Marsei'le à la même date :
« Très-grandô animation dans la ville à la suite de Fannonce de l'exécution des décrets pour demain, quatre heures, contre tous les ordres religieux.
« Les couvents et monastères n'ont encore reçu aucun avis officiel. Ce matin, à la cathédrale, l'évêque a procédé aux cérémonies de l'ordination.
« La foule était énorme et profondément recueillie. « Toutes les églises sont encombrées; on dirait un dimanche. EUô remplit surtout sans discontinuer les chapelles publiques des couvents.
« A l'abbaye des bénédictins, située au centre de la
vi^le, l'abbé mitre officie pontificalement matin et
soir, à l'occasion de la fête des saints Pierre et Paul,
i^t comme pour faire ses adieux.
I « Mais à la porte de l'abbaye, dans le tableau des-
/tiné aux affiches, on lit l'avis suivant. Pour demain,
/ 30 juin : « Commémoration de saint Paul, apôtre.
; <L Les offices comme à l'ordinaire. A la messe on
/ « chante l'évangile, qui commence par ces paroles :
( « Jésus dit à ses disciples : Voici que je vous envoie
( « comme des brebis au milieu des loups ; l'évangé-
/ « liste conclut en disant : Celui-là sera sauvé qui aura
) « persévéré jusqu'à la fin.
i « Voilà pourquoi nous demandons avec plus d'ins-
I « tance que jamais les prières des fidèles, en répétant ■ < avec confiance ces paroles du psaume 44 : Dilexi ^^ « iusHtiam et odivi tniquitatem, »
« Tous les fidèles s'arrêtent pour ïife cette afflehe. Les hosties consacrées ont été retirées de toutes les chapelles privées des couvents et des cryptes de leurs chapelles publiques; on les laissera seulement au maître-autel. Il y a dans le public, même républicain, une indignation douloureuse, mais contenue. On a fait revenir #0 matin du camp du Pas-des-Lanciers tous les détachements de chasseurs à cheval qui s'y trouvaient.
« Chaque ville de France, en ce jour d'anxiété, ressemblait à un champ de bataille.
« Que se passera-t-il demain ? »
LA PERSECUTIOIK
l'expulsion des jésuites de paris
L'ordre règne à la rue de Sèvres. C'est VU^ers qui parle.
Cinq cents sergents de ville ont procédé ce m^ à l'expulsion d'une vingtaine de jésuites sous le ce mandement de M. Andrieux, préfet de police.
M. le préfet de police était ganté de gris perle» comme pour une fête , ou à la manière d'un général qui va livrer bataille. i
L'œuvre d'iniquité, de violence et de sacrilège est \ consommée. Racontons-en les émouvantes péripéties. \
A. l'intérieur
Comme le bruit s'en était répandu dans l'aprèsmidi, l'application des décrets devait commencer par une exécution nocturne.
A huit heures quarante - cinq minutes, dernière limite de l'heure légale, deux commissaires de police, escortés de troiç agents, se présentent à la maisoî)
des RR. PP. jésuites de la rue de Seèvres, ea vertu d'un arrêté du préfet de police ordonnant la fermeture de la chapelle. L'arrêté est notifié au R. P. Pitot, supérieur de la maison.
Un grand nombre de personnes , parmi lesquelles beaucoup de sénateurs et de députés, s'étaient proposées de venir passer la nuit chez les pères jésuites; mais sur Pavis de la perquisition qui devait avoir lieu nuitamment et dans la crainte d'être chassés sur-le-champ, les jésuites avaient contremandé la veillée. Cependant M. Ernoul et quelques amis se trouvaient présents au moment de l'arrivée du commissaire de police.
La foule attendait à la porte. Des mots d'ordre avaient été envoyés dans les quartiers de Belleville et de Ménilmontant pour provoquer des manifestations hostiles aux jésuites. Au milieu de la canaille qui applaudissait à l'exécution des décrets, se trouvaient des groupes nombreux d'amis des jésuites, protestant hautement au nom du dreit et de la liberté.
' Sur l'exhibition de l'arrêté du préfet de police, le , R. P. Pitot dut laisser pénétrer les commissaires
',^; avec leurs aides, mais en protestant contre la vio-
' '^'l ience qui lui était faite. Au moment où les scellés \ allaient être mis sur la chapelle, M. Ernoul fit re-
l^ marquer que le Saint-Sacrement y était et demanda qu'il fût permis de le transporter dans une chapelle voisiné, assurant dans ce cas que la tranquillité de la rue ne serait pas troublée. M. Clément, commissaire
,, tde police, répondit qu'il n'avait aucun ordre à ce
j. ^ sujet, qu'il exécutait simplement un mandat dont il I était chargé.
j jf L'opération de la mise des scellés commença alors. j Sur ces entrefaites, plusieurs sénateurs et députés
I * de la droite avaient été avertis de la présence de la
police. MM. Chesnelong, Keller, Tailhand, Kolb-Bernard, de la Bassetière et plusieurs autres, au nombre d'une vingtaine environ, arrivèrent successivement.
M. Chesnelong, ne sachant pas ce qui s'était passé, fit observer aux commissaires de police que le Saint- Sacrement était resté dans la chapelle, et leur représenta la gravité de l'acte qu'ils allaient commettre ; les commissaires s'en référèrent de nouveau à leurs instructions. M. Chesnelong renouvela une dernière fois son observation au moment où on allait mettre les scellés sur la dernière porte.
La chapelle fut fermée et le Saint-Sacrement, par la plus abominable des profanations, laissé sous les scellés.
La nuit s'est passée en conférences et en prièses. A partir de minuit, les Pères jésuites ont célébré à tour de rôle la sainte messe dans la chapelle intérieure de leur maison •
Voici les pièces dont les commissaires de police ont laissé copie, hier soir, au R. P. Pitot .
« L'an mil huit cent quatre- vingt,
« Le mardi vingt-neuf juin, à huit heures quarante^ cinq minutes du soir,
« Nous, Julien Clément et Jean-Marie-Constantin Dulac, commissaires do police.de la ville de Paris, chargés des délégations spéciales et judiciaireSp
« Nous sommes transportés rue de Sèvi-es, numéros 33 et 35.
« Où étant,
« Après avoir décliné nos qualités et fait connaître le motif de notre visite, nous avons, en parlant à M. Henri Pitot, supérieur, notifié le présent arrêté, dont nous lui avons laissé copie.
« Ledit sieur Pitot a déclaré protester contre cet arrêté.
« Les commissaires de police, « DuLAc, Clément.
« Nous, député, préfet de police,
« Vu le décret du 30 septembre 1807, articles 8 et 9 ;
« Vu le décret du 22 décembre 1812, articles i, 5 et 8 ;
« Vu l'article 294 du Code pénal ;
<c Considérant que, malgré les prescriptions des textes ci-dessus visés, il existe à Paris, rue de Sèvres, 33-35, une chapelle non autorisée dépendante de l'établissement occupé par l'association non autorisée^ dite de Jésus,
« Arrêtons :
« Article premier. — La chapelle établie à Paris, rue de Sèvres, 33-35, est fermée à partir de la date du présent arrêté.
« Art. 2. — Les scellés seront apposés sur toutes les portes de ladite chapelle, soit qu'elles donnent accès sur la voie publique, soit qu'elles établissent une communication avec les bâtiments occupés par la Société non autorisée, dite de Jésus.
Art. 3. — Les commissaires de police de la ville de Paris et tous les agents de la force publique sont chargés de l'exécution du présent arrêté.
€ Fait à Paris, le 29 juin 1880.
« Le député, préfet de police, « Andrieux. »
Ce matin, à trois heures quarante-une minutes, les mêmes commissaires se sont 'présentés à la Imaison des RR. PP. jésuites de la rue de Sèvres, munis d'un ôrrrêté ordonnant l^vacuation de la maison. La porte
extérieure était, ouverte. En pénétrant, les agents de M. Andrieux se trouvèrent en face de M. le baron de Ravlgnan, sénateur, président du conseil d'administration de la société civile, à laquelle appartient la maison de la rue de Sèvres. L'honorable sénateur fit connaître ses titres et qualités en déclarant que le P. Pitot, supérieur de la maison, était administrateur de la société, que pour lui il entendait être respecté dans sa propriété, et qu'il protestait contre la violation, ajoutant que la porte ne serait pas ouverte, et qu'il faudrait employer la force pour entrer. Après sa noble et ferme protestation, Thonorable sénateur, très-ému de cette scène de violence, ne put retenir ses larmes.
Le R. P. Pitot déclara, de son côté, que ses frères les religieux et lui étaient là dans leur domicile, que nul ne pouvait légalement les en chasser, qu'il protestait aussi, et que ses frères et lui ne sortiraient de la maison que chassés par la force.
Là-dessus, les commissaires de police firent entrer les agents municipaux. Sommation d'ouvrir ayant été faite et renouvelée sans résultat, les commissaires durent requérir un serrurier pour ouvrir la porte. M. de Ravignan protesta de nouveau contre l'acte qui allait s'accomplir, se réservant d'agir en vertu de ses droits contre ceux qui avaient donné les ordres et ceux qui les exécutaient, et par trois fois il somma le serrurier de ne pas se rendre complice de la violation de son domicile. Celui-ci tout interdit ne répondit pas. La serrure fut forcée, après trois quarts d'heure de travail.
Des sénateurs, des députés étaient présents pour servir de témoins, ainsi que plusieurs avocats, avoué et huissier.
Le préfet de police avait pénétré à la suite des commissaii^s dans Vinèérieur de la maison, pour
présider à Texpulsion, Le R. P. Pitot ayant refusé à M. Ancli'ieiix de le seconder ni directement ni indirectemôût ilan& ses perquisitions, celui-ci dut se livrer à la cliasso aux jésuites à travers les longs corridors de la maison.
Chaque Père était enfermé dans sa cellule en attendant rexpiîlâîon.
Le premier dont la chambre a été violée est le R. P. Marin. Sur son refus d'obtempérer à l'ii^jonctîon de sortir, lo commissaire le fit empoigner par ses agents. La même scène s^est produite dans chaque chambre. Chacun des Pères a refusé de sortir et le même ordre d'expulsion a été donné. Nous devons constater la répugnance de la plupart des agents de police à exécuter les ordres brutaux du préfet et de ses commissaires. Plusieurs avaient les larmes aux yeux.
L'expulsion du P. Hus, vieillard de soixante-dixhuit ans, ancien supérieur de la mission de New- Yofk et de Cayenne, a donné lieu à une scène des plus touchantes. Enfermé chez lui, il refusa d'ouvrir. Le serrurier dut encore enfoncer cette porte.
M. de RaVignan, qui suivait avec les témoins et les amis de§ jésuites, protesta de nouveau en donnant encore lecture des articles du Code pénal qui garantissent les particuliers contre les abus de pouvoir des fonctionnaires. Traqué dans sa chambre, le P. Hus refusa de sortir, disant qu'il était vieux et infirme.
Là-dessus, M. Clément ordonna de le faire sortir par force; deux amis le prennent par le bras pour Taider à se lever : « Non, messieurs, leur dit-il, ils me sortiront de force. » Les agents l'enlèvent sur sa chaise pour le porter dehors. Le R. P. supérieur s'avance alors et dit aux commissaires : « Comment traiter ainsi un vieillard qui a passé sa vie à soigner les forçats de Cayenne et qui y a contracté ses infir-
mités ! y> Puis il se jette à ses geaoux pour lui demandep sa bénédiction. Le P. Hus s'excuse ; le Père supérieur insiste. Tous les assistants se jettent alors à genoux, et le P. Hus les bénit ^ emporté sur sa chaise, il leur dit à trois reprises : « Adieu 1 »
Le R. P. Lefebvre avait été respecté pendant la Commune et laissé à la maison. « Comment, dit- il aux commissaires, voudriez-vous faire plus que les communards ? »
Quand les agents entrèrent chez le R. P. Chambellan, provincial de la province de Paris, le bon et doux religieux se leva avec son calme et son sourire habituels. En le voyani sortir de cet air si tranquille, les assistants étaient profondément émus; l'un d'eux, M. de Kerdrel, éclata en sanglots.
En quittant le préfet de police, le Père supérieur était rentré chez lui. Sa chambre fut envahie la seconde. Le R. P. Pitot s'est réclamé de nouveau de sa qualité d'administrateur de la propriété, et a fait observer qu'aux termes mêmes de l'arrêté d'évacuation, il devait être maintenu dans la maison. Le commissaire a répondu à ce moment que le P. Pitot devait sortir à toute force ; mais ensuite il consentit à ajourner son expulsion, sur le désir exprimé par le vénérable religieux d'être le dernier chassé comme supérieur de la maison.
M. Chesnelong a fait observer alors que l'expulsion du R. P. Pitot, outre qu'elle était un outrage à la liberté individuelle du religieux, constituait aussi un attentat contre le droit du propriétaire.
Les perquisitions ont duré jusqu'à neuf heures environ. Par décision du préfet de police, trois Pères ont été autorisés à rester dans la maison à titre de gardiens avec trois frères coadjuteurs; ce sont les RR. PP. Pitot et Lefebvre, et le P. Soimié, que son grand âge et ses infirmités empêchaient de marcher.
A neuf heures, la sinistre besogne était terminée et le serrurier administratif, poursuivi par les huées d'une foule sympathique aux jésuites, franchissait le seuil de la maison violée. Nous ne savons quels ont pu être les sentiments des persécuteurs. Quant aux victimes, un mot nous servira pour témoigner du calme avec lequel elles ont vu venir la violence et la persécution. Le bon P. Millériot n'avait pu, grâce aux mesures dont tous ses frères étaient l'objet, sortir à l'heure ordinaire pour Saint-Sulpice, où l'on sait avec quel zèle il Bxerce depuis longues années son fécond ministère. « Avec tout cela, dit-il, ces gens-là me feront arriver vingt minutes trop tard à mon confessionnal. » Ce trait dit tout.