DANS ^A RUB
Dans la rue, la manifestation était, à vrai dire, commencée depuis plusieurs jours. Nous en avons noté les divers incidents depuis dimanche; mais, hier, elle a pris un tel caractère que les ennemis euxmêmes ont compris qu'ils ne l'arrêteraient pas.
Dès une heure du matin, on se pressait à la chapelle de la rue de Sèvres pour entendre le dernier entretien que devait donner le P. Lefèvre à quatre heures, puis le salut du Saint-Sacrement. A trois heures et demie, la foule, refluant dans la cour intérieure, les parloirs, la rue de Sèvres, cherchait vainement à pénétrer dans l'intérieur de la chapelle, entièrement remplie.
Dès trois heures, on voyait arriver en groupes serrés des jeunes gens , anciens élèves des Pères ; puis, des hommes de toute condition et des dames en assez grand nombre. A quatre heures moins un Quart, une première escouade de sergents de ville apparaît dans la rue. bientôt suivie du commissaire
de police en écharpe. Évidemment, Tlieure approche et l'attentat va se consommer; aussi, l'émotion redouble; elle éclate lorsqu'à quatre heures on voit apparaître aux fenêtres d'un étage supérieur deux Pères jésuites inspectant avec calme la rue, d'où leur monte l'écho de la manifestation : Vivent les jésuites / Vivent les jésuites ! Ce même cri s'élève de toutes parts. En même temps, les chapeaux et les mouchoirs s'agitent.
A quatre heures, le P. Lefèvre monte en chaire, et, après l'exercice de la bonne mort, il s'écrie, au milieu de Pémotion générale : « Priez, mes frères, priez pour cette pauvre Compagnie qui va être dispersée de nouveau, et qui compte parmi vous, je le sais, tant d'amis qui ne l'oublieront pas. »
On chante ensuite le salut, et nous ne saurions dire avec quel accent, lorsque s'élève le chant du Cor Jesu^ la foule, en choeur^ s'écrie : Miserere nohis! A la bénédiction du Saint- Sacrement, beaucoup de personnes pleuraient.
Cependant, le dernier chant — chant d'adieu — a retenti, et la chapelle lentement se vide. Comme si chacun avait la certitude de n'y plus pouvoir entrer de longtemps, chacun retarde le moment de la quitter ; aussi, le défilé ne dure pas moins de trois quarts d'heure. Au sortir, un courant nouveau se forme. 11 se dit qu'une protestation est déposée dans les parloirs, et que l'on est admis à la signer. Tous aussitôt de s'y précipiter. Pendant plus d'une heure, le vestibule de la résidence est à la lettre comme pris d'assaut.
Nous ne nommons personne, car, s'il fallait nommer tout le monde, ce volume n'y suffirait pas. Disons seulement qu'on a remarqué M. le duc et M"*« la duchesse d'Alençon et la princesse Blanche d'Orléans.
A l'intérieur môme des cloîtres, trois cents hom-
mes environ se sont donné rendez-vous. En lear nom, M. le comte des Cars est prié de voir les Pères et de leur témoigner l'affection de tous.
Mais voici qu'on signale un jésuite : c'est le R. P. Mirebeau, venu ce matin de la résidence de Clamart, et qui demande à rentrer rue de Sèvres. On le lui interdit, et il poursuivait sa route, quand tout à coup il se trouve arrêté par la foule. Les femmes et les hommes s'agenouillaient, réclamant la bénéy diction du persécuté, qui la donne; puis, tous se relèvent, et les cris recommencent : Vivent les Jésuites! Parmi ceux qui le poussent avec le plus de force, nous remarquons M. le sénateur Hervé de Saisy.
Il est près de cinq heures. La foule, de nouveau refoulée, revient incessamment; elle s'élance comme d'un bond vers la porte des jésuites quand elle la voit s'ouvrir pour livrer passage au R. P. Marin, qui paraît escorté de M, de Ravignan. A ce moment, les cris redoublent : Vivent les jésuites! et de nouveau la foule s'agenouille pour recevoir la bénédiction du jésuite persécuté.
Il faut renoncer à peindre l'émotion de ce spectacle, qui se renouvelle à mesure que Ton voit paraître un jésuite expulsé à son tour et escorté par quelquesuns des amis dévoués qui avaient veillé avec eux, en attendant les actes de violence devant lesquels n'ont pas reculé les persécuteurs. Toutes les vingt minutes à peu près, la porte s'ouvre, livrant ainsi passage successivement ; au P. Matignon, qu'accompagne M. Chesnelong; au P. Foulognô, qu'accompagne M. de Kerdrel: au P. Bouix, assisté de M. de Kermei;guy; au P. Gide, avec M. de la Bassetière ; au P. Martinow,
avec M. Descottes; au P. Hubin, avec M. Ernoul; au P. de Guilhermy , accompagné de son frère, ancien colonel d'artillerie de marine; au P. Hus, emmené par des agents; au P. Chambellan, provincial; au P. Tailhand , qu'accompagne M. de la Baume ; au P. Forbes, avec M. de Ravignan. Nous Pavons déjà dit, le P. Hus a été jadis aumônier à la Nouvelle-Calédonie. Aujourd'hui, les Nouméens reviennent, et c'est lui qu'on expulse.
Notons encore, à propos du P. Forbes,**un incident qui a paru singulièrement embarrasser M. le préfet Andrieux; car M. le préfet de police, ne voulant laisser à personne le triste honneur de présider la vilaine besogne commandée à ses policiers, était arrivé à six heures un quart, ganté de frais, les moustaches frisées, l'air souriant comme s'il allait à un bal. En effet, M. le franc- maçon Andrieux est pressé de rentrer en grâce auprès des radicaux, qui le malmènent quelque peu depuis quelque temps, et comment pourrait-il mieux s'y prendre qu'en mettant personnellement la main à l'expulsion des Jésuites ?
Sa présence étant signalée, le R. P. Forbes déclare qu'il ne sortira pas avant d'avoir [protesté devant lui contre la violence qui lui est faite. Le P. Forbes est sujet anglais , et il signifie à M. Andrieux qu'il entend se réclamer du consulat d'Angleterre, auquel il compte demander protection. Visiblement embarrassé, M. Andrieux tortille sa moustache; mais il ne se croit pas autorisé à laisser le R. P. Forbes, rue de Sèvres, jusqu'au résultat connu de sa réclamation. Cette réponse constatée devant témoins, le R. P. Forbes s'éloigne dans une voiture, salué par les cris répétés de : Vivent les jésuites ! Il va droit aa consulat d'Angleterre.
Un officier se tenait devant la porte des jésuites, lorsque M. Andrieux Ta interpellé directement en l'engageant à se retirer.
— Je ne le ferai pas, a répondu le courageux officier au préfet de police. Je resterai ici tant que les Pères qui m'ont éleré ne quitteront pas la maison. Ce sont eux qui, lorsque j'ai été blessé sur le champ de bataille, m'ont recueilli et soigné pendant que les gens du gouvernement ne songaeient qu'à bien vivre. Je leur dois de la reconnaissance, monsieur, et je me permets de vous demander si vous n'en feriez pas autant si vous étiez à ma place ?
M. le préfet de police a baissé la tête en poussant un oui qui , dans la circonstance , était un précieux aveu.
Paris, 1« juillet 1880.
Monsieur le Rédacteur,
Privé de l'honneur de passer la nuit près des condamnés, près des maîtres vénérés de mes enfants, j'ai tenu au moins à leur donner, en plein jour, hautementy ce témoignage de respect, de sympathie et de reconnaissance : ils ont fait de mes enfants des croyants, des catholiques; ces choses-là ne s'ctoblient pas.
Puisse ce souvenir affectueux et reconnaissant les consoler et leur faire oublier les ingratitudes, les lâchetés de ceux qui , après leur avoir confié leurs enfants, de ceux qui, peut-être, après avoir été leurs •élèves, sont devenus leurs persécuteurs !
^' Agréez, etc.
' '' Bourgeois, '
Doctour-médecin , dêpaté de là Vendée.
■xéeatian à Tantonse.
Au même moment, tout ce que nous venonss d# lire, les yeu3t pleins de larmes, se renouvelait dans toutes les communautés de jésuites de France,
« Jamais nous n'oublierons cette scène, s'écrie Télor quent rédacteur des Nouvelles de notre cl^ère ville de Toulouse, jamais le souvenir de cette grande nuit ne s'effacera de notre mémoire. »
Tous les hommes de cœur, sans exception, avaient revendiqué l'honneur d'assister les Perces au moment de la lutte contre l'illégalité. Voici le nom de» heureux témoins ;
MM. Joseph du Bourg, G, de Belcaatel, comte Fernand de Resâéguier, Ch. de Raymond-Cahuzac, DefiTèa, Montano, comte V. d'Adhémar, Saturnin Vidal, doyen de la Faculté libre de droit; Barateau, avocat; de. Sambucy, Lasserre, Carel, menuisier; Lespinasse de Saune, de Veilhes, de Langlade, Ernest Raymond.
Mais ceux qui n'avait pu pénétrer dans les murs bénita que la police vi€>nt dç profaner ignomipieuçem^nt attendaient, dans leur domicile ou daus des maison^ du voisinage, le deuil et la rage au cœur, l'heure de la profanation.
Us n'avaient pas à lutter contre le sommeil, î^a grande image de la liberté méconnue, de la France déshonorée, de la religion outragée se dressait devant eux.
Vers deux heures du matiu, quelques sergents de Tille apparaissent à l'entrée de la rue des Fleurs; ils s'approchent du seuil du couvent et priept les étudiants de se disperser. Ceux-ci obéissent. Aussitôt des escouades d'agents de police et de mouchards arrivent de tous les points et cernent les principales rues environnantes. Dès ce moment, Pasnect de Ha
iD
rue de§ Flçurs devieiit sinistre. Les becs de gaas s'éteigneot et l'ombre et 1q gilençe eaveloppent le théâtre du crime, Les agents de police parlaient entre eux à voix basse, comme des criminels qui complotent un mauvais coup.
■ Pendant ce temps, le P. Sécail célébrait le saint sacrifice à la obapelle intérieure,
La délégation du conseil de défepse assistait à cette émouvante cérémonie, qui rappelait, par l'heure à laquelle était célébré Tauguste mystère et par la solennité poignante des cii^GQastances, les messes de la Terreur,
Au moment où le prêtre donnait la communion, un bruit çftdensé résonne sur le pavé de la rue et les assistants enfermés dans l'humble sanctuaire reconnaissent le pas et les commandements militaires. C'^t un détachement de gendarmerie ; les crosses des fusil* retombeiit sur le pavé avec un bruît sinistre, rimpres^ion est lugubre et notre cœur se serre sous le poids d'une douloureuse émotion,
A partir de ce moment l'angoisse redouble ; ^euls l#s Pèffes conservent leur visage toujours calme et vraiment céleste. L'un d'eux murmure en réponse à nos ehftleureu^ea protestations : « Pauvre France l C'est elle qu'il faut plaindre! » Quelques chauds amis réunis dans un appartement très- voisin envoient à travers les fenêtres des encouragements aympatliiques aux confesseurs de la foi : « Les honnêtes gens sont tous avec yous, mes pères t » — « Merci \ » répondent-ils avec un sourire d'une touchante douceur.
Le jour paraît bientôt, blafard, triste.
Une voiture s'arrête à l'extrémité de la rue; M. le commissaire central Guillemot en descend. Il est horriblement pâle, vêtu et ganté de noir.
L'agent de la sûreté Caatel s'approche de son su-
périeur; ils conversent quelques instants tout bas; sur Tordre du commissaire central, deux pompiers se tiennent à quelques pas de la maison. M. Guillemot consulte sa montre, hésite un moment, et plus pâle que jamais, il tire la sonnette du couvent.
Le drame de l'illégalité commence.
La porte extérieure s'ouvre aussitôt, et le frère portier paraît au guichet.
Un léger colloque s'engage, puis le père recteur se présente à l'entrée du parloir et déclare très-fermement au commissaire central qu'il ne cédera qu'à la violence et qu'il faudra briser les portes pour pénétrer dans le couvent.
M. Guillemot insiste en termes très -polis. Le R. P. recteur persiste dans son refus.
Les pompiers sont appelés. Ils enfoncent d'un seul coup la porte de clôture et l'exécuteur des décrets pénètre dans la maison. Là, il donne d'une voix fort émue la lecture des décrets, puis il ordonne la dispersion des membres et l'évacuation des cellules.
Sur vn nouveau refus, il fait une sommation nouvelle devant chaque cellule. A la première violence, les portes s'ouvrent et les Pères descendent un à un dans le corridor en constatant qu'ils ne cèdent qu'à la force.
Les coups frappés sur les portes avaient retenti au dehors. Un grand courant de foule s'établissait autour de la ligne tracée par la gendarmerie et par la police. Le silence le plus profond, le recueillement le plus absolu planaient sur cette foule qui avait au cœur toutes les saintes colères de l'honnêteté révoltée par l'iiyustice et par la violence. Un quart d'heure, un siècle I s'écoule : chacun attend dans une anxiété profonde. Des voitures stationnent à quelques pas. On les dit réservées aux Pères que la police veut soustraire aux ovations de la foule.
Tout à coup , la porte du couvent s'entr'Quvre et les membres du comité de défense se présentent sur le s€Mil, suivis des Pères en costume de voyage.
Le premier est un vénérable vieillard aux cheveux blancs, sur la poitrine duquel brille la croix de la Légion d'honneur : c'est le Père Guzzy, un modèle de sainteté, de vertu et de science; âgé de quatre-vingtdeux ans , aumônier des prisons pendant de longues années.
Une longue acclamation retentit : « Vivent les Pères jésuites!» Ce cri gagne comme une étincelle électrique. Les Pères passent pour ainsi dire de mains en mains jusqu'à l'entrée de la rue Nazareth. On les acclame, on les entoure, on couvre leurs mains de baisers et de larmes.
Il y a des épisodes déchirants : de vieux amis de collège s'embrassent avec une indescriptible émotion. D'anciens élèves accueillent leurs maîtres avec des protestations d'amour. Une mère, dont le fils est membre de la Compagnie de Jésus, éclate en cris d'indignation, M"« de Carrière-Brimont. Pourrai-je oublier ce nom si cher à mon cœur! Il fallait ce dévouement sublime pour compenser l'absence d'un homme dont on se souviendra toujours quand on entendra prononcer le mot : incompétence; sa place était si bien près de cette porte des Jésuites ! tant de liens de famille l'y appelaient!
Dans la rue Nazareth, un grand cortège se forme, et l'ovation continue, aux cris répétés de : Yiveni les Jésuites! Vive la liberté! Vive la France!
Les fenêtres s'ouvrent. Des applaudissements et des acclamations répondent de tous côtés aux vivats de la foule. •— C'est une marche triomphale î
A plusieurs reprises, le cortège se divise pour conduire les Pères proscrits dans Jes maisons particu-
lières qui leur ont été graéieusement offertes. A chaque nouvelle station, la foule s'agenouille, reçoit la bénédiction du Père et se retire en criant toujout»s Vive la libe7*tê! Vivent les Ph^es! Vi've la Franàe!
Des larmes brillent dans les ye«ux des gendartnes chargés de maintenir Tordre, L'un d^eux porte ins* tinctivemeût les armes au P. Guzzy, quand celui-ci passe devant lui. Les sergents de ville eux-^mémes sont gagnés par l'émotion générale. Quelques-uns maudissent à demi-voix l'horrible besogne à laquelle on les a conviés.
M. de Belcastel prend deu^ fois la parole à la -porte des hôtels qui reçoivent les PP. Moniquèt, Guzzy , Pons-Devier. Il reôommande le calme à tous les assistants : « Laissez passer la force , dit-il , la justice aura son jour. » La foule répond en criant s <x Au revoir 1 » et se disperse lentement dans Jies rues de la ville*
Les scellés ont été apposés sur la porte de la chapelle.
Deux Pères sont restés dans la résidence comme gardiens de leur couvent : ce sont les Pères Ogerdias et Sécail.
A l'heure où nous écrivons ces lignes , tout brisé par les fatigues et par les émotions de la nuit, le peuple se rend en foule devant la porte de la chapelle du Gesu et couvre de bouquets et de couronnes le piédestal de la statue de la Vierge.
Il y a dans cette moisson de fleurs, née pour ainsi dire dans les larmes, une poésie indéfinissable et touchante et comme un témoignage gracieux de nos fécondes et invincibles espérances.
Au Niivk*iat.
Dès trois heures du matin, une troupe armée enveloppe les bâtiments Qi le jardin du novïciat des Jésui-
tesj à la Côte-Pavée-Montaudran. Cette troupe est composée de quarante sergents de Tille » deux gendarmes à cheval, douze gendarmes à pied, un tam» bour et deux pompiers munis d'une échelle» Toutes les issues de la maison sont ainsi gardées à vue une heure entière dans un grand silence.
A l'intérieur du noviciat, on commence la célébration des mesâes à deuï heures et demie. Une dernière fdiâ, leâ novices reçoivent la sainte communion que lèiir dohttë leur vénéré supérieur. Dans la cour et dans le pa^, Une trentaine d'hommes généreux ont fait bonne garde durant tduté la nuit. Ils sont venus témoigner leur sympathie et leur dévouement aux Pères de la Compagnie de Jésus ; ils seraient là ausëi pour leâ défëfidre$ au besoin, cdhtre les attaques et les outrages de la rUë. Mais au quartier de la Côte^ Pavée, les attaques et les outrages n'étaient pas k cràihdre : les honnêtes et laborieux habitants de ce faubourg, toujours pleins de respect et de bienveillance envers les religieux de Sainte^Marie-des-Cham^s, ne devaient pad démentit* ee jour-là ces bons senti'ments. Pas tin deul^ parmi eux^ n'a fait à la policé l'honneur d'approuver la bi'utale invasion dont le no« viciât a été l'objet. Les populations honnêtes comme celle dé la C6te-Pavée ont un bon sens qui ne les trompe pas. Quatre témoins assistaient le R. P. Portai, supérieur du noviciat, MM. le marquis de Solages^ dô La Myrô, dé Sainte-Marié, de Nauroy.
L'attitude des novices a été admirable. Pauvres et chères victimes ! Près de se séparer, en exécution des ordi'es forMUlés par les îsectaires, ils s'étaient donné, dévarit les témoins émus 4 le dernier baiser d'adieu» Ils attendent irtiptisslbles l'arrivée descommissait^es; pas un n'a faibli : chafeun répétait de soù côté avee une calme énergie la protestation de son supérieur Ce. concert de jeunes voix, ces adolescents réclamant
impérieusement un outrage qui leur paraissait un honneur insigne, ce maître des novices contemplant silencieux Tattitude courageuse de ses ôls, t^ut ce tableau avait quelque chose de saisissant.
« Ëh bien! saisissez ces messieurs! » a dit enân M. Dalous. Les sergents de ville s'approchent pour obéir à cet ordre. Mais à la vue de ces doux enfants qu'il s'agit de traiter comme des malfaiteurs, plusieurs de ces hommes de la police, peu habitués à telle besogne, se sentent émus. Us prient les novices de ne pas insister, de ne pas les forcer à mettre la main sur eux. Ces sentiments de pitié, de honte peut-être, n'échappent pas à un agent civil, mêlé aux sergents de ville : « Allons ! leur dit-il à demi- voix, ne vous laissez pas intimider I y> Nous avons nous-méme entendu cette singulière recommandation. Elle signifiait, sans doute : « Ne vous laissez pas gagner par un sentiment d'honneur. » Ces messieurs ont des expressions à leur usage.
Le triste déûlé a commencé. Tous les novices et leur supérieur ont été conduits par le bras jusqu'au dernier degré du perron extérieur, et ainsi jetés à la pue.
A six heures un quart, tout était uni. Les amis des Jésuites, — on ne se cache pas aujourd'hui pour revendiquer hautement ce titre, — ont encore serré la main aux deux demeurants, et on s'est dit adieu.
M. Albert Passama, l'éloquent professeur, qui aura l'honneur de réclamer devant la justice fi:'anQaise la réparation de tant d'iniquités, disait à ses vénérés clients, après les avoir assistés de ses conseils, dans cette triste matinée : « Vous le savez, mes Pères : après le Calvaire et ses douleurs, la Résurrection et ses triomphes; ce moment où la justice vous sera rendue, croyez-moi, vous ne l'attendrez pas longtemps! »
Ld Messager de Toutouse évalue à cinq mille le nombre de personnes qui ont conduit en triomphe les PP. Jésuites. La Souveraineté du peuple dit dans sou colnpt^ rendu de l'odieuse exécution :
« De tous côtés, des cris de : Vivent les Jésuites ! A bas les décrets ! se sont élevés. Jamais pareil triomphe n'avait été ménagé aux Jésuites en France. «
Ecoutons la presse catholique parlant par la bouche de M. Eugène Veuillot, le patriarche de la presse, depuis que le lion^ Louis, son frère, se tait.
« La république vient de rompre définitivement avec les catholiques.
«Aujourd'hui, 30 juin, le gouvernement de M. Grévy, appliquant les décrets du 29 mars, a ferm'é par la force la résidence et les chapelles des jésuites. Demain la persécution s'étendra à tous les ordres religieux non autorisés. Le tour des autres n'est pas loin.
« La persécution était d^jà commencée. Les catholiques écartés de la Chambre malgré le sufb*age universel, et des fonctions publiques, malgré leurs bons services et leurs droits; les prêtres livrés à toutes^ les insultes d'une presse républicaine, naturellement immonde, que l'assurance de l'impunité pousse aux derniers excès ; les écoles congréganistes fermées, la religion outragée dans ses pratiques et dans ses? dogmes; la liberté du culte entravée par l'autorité^ elle-même, le nom de Dieu proscrit du langage officiel, tout cela c'était, certes, la persécution.
« Cependant , aucune mesure générale de nature à frapper l'esprit et les yeux du peuple chrétien n'avait encore été prise. Ce coup est maintenant porté. Ce n'est plus un maire qui interdit les processionSy ce
n*est plus un préfet qui ferme arbitrairement une école^ ce n'est plus un subalterne quelconque qui aboie à la robe du prêtre; c'est le gouvernement luimême qui, donnant raison aux plus odieux pamphlétaires, aux plus vils carioaturistes, entre de force chez de saints religieux, les chasse de leurs demeures, ferme leurs églises, et dit aux fidèles : Vous ne prierez plus là.
« M. de Freycinet et ses collègues rappelleront qu'ils ont pour appui dans cette odieuse campagne un voté de la Chaf&bré des députés, la soumission du Sénat et les tendances du suffrage universel. Qu'ils ne S'en tiennent pas là, qu'ils sachent reconnaître que tous les ennemis de Dieu sont dans la joie, que toute la canaille les applaudit. Ces misérables qui, avant hier, poursuivaient un prêtre et vouaient le massacrer, quel était leur cri de ralliement? - « Vivent les décrets ! »
i^ Voilà les auxiliaires que le cabinet Freycinet a ralliés, Voilà les bras qui s'arment pour sa cause. Des jurisconsultes, la tête et l'honneur du barreau, protestent p&r centaines contre Sês actes, les déclarant contraires à la loi comme à la conscience et à la liberté; mais la nouvelle armée de la commune se lève pour lui. Ce concours qu'il ne peut renier, est son premier châtiment. Peut-être ne le comprend-il pas? D'autres suivront qui lui seront plus sensibles et qu'il comprendra mieux. Après l'abaissement, la chute. Ces hommes qui viennent de porter la main sur nos religieui et sur lesquels pèse désormais l'excommunication sortiront du pouvoir vaincus, conspués^ méprisés. Là conscience publique n'attendra pas longtemps cette justice et cette vengeance. « Les catholiques ont déjà beaucoup prié; ils vont prier encore pour que l'application des décrets ne fasse pas tout le mal qu'en attendent 004 eimetnis. A
-sala prière ilô continueront de joirwlré l'Action. La conslatution est tout entière révisable. Nous pouvons donc travailler très -légalement à ruiner le régime qui en est sorti et qui nous opprime. Par les réunions, par la presse, par Paotion personnelle active, incessante, passionnée ; par tous les moyens que ni la loi ni la conscience n'interdissent, faisons la guerre à ceux qui proscrivent nos religieux, ferment nos écoles, insultent à nos croyances et veulent avilir la patrie en la formant à leur image. La France, quoique très-entamée, reste chrétienne, elle veut la liberté de la prière, et le jour où tous les catholiques agiront«avec ensemble contre le parti de la persécution, ce parti ne tardera pas à tomber. Soyons actifs, résolus, ne donnons pas trop à la prudence ; aidons nous, Dieu nous aidera. »
§ 3. — Mp^ Freppel à la Tribune.
EructavU cor meum ve>*bum bonum : « De mon cœur a jailli la grande parole », s'écriait le prophète.
M«' f*reppel peut revendiquer cette gloire, la France et le Monde ont applaudi. De toute éternité. Dieu l'avait choisi pour cette grande mission. Il lui a donné pour l'accomplir, un grand caractère, une grande parole et un grand cœur.
Il faut tout cela pour faire un évéque.
Quand on le rencontre, on a rencontré une création divine et on a vu ce qu'il y a de plus grand et de plus beau sur la terre.
« On comprend bien que jamais tu n'as rencontré un évéquet » s'écria saint Basile le Grand, en face d'un empereur tyrannique : Nunquam in Episcopum incidistil
Nos misérables séïdes en ont rencontré un Dieu 1 n porté lui -môme à la tribune, par le? votes de ù
chère Bretagne, poar protester-contre les attentats. M. le président, on sait son nom, n'a voulu l'appeler que M. le député Freppel; la droite proteste, 'iib' Freppel répond : « M. le président vient de me donner un titre dont je m'honore et je me glorifie. » (Très-bien! très-bien! à droite). C'était la première fois que Ms*^ Freppel montait à la tribune 2
M8' Freppel : « Vos fonctionnaires, vos agents, viennent de pénétrer par force, en dehors de tout mandat et de toute formalité judiciaire, dans les quarante maisons des pères Jésuites, ils y ont brisé les serrures, enfoncé les portes et conduit dans la rue, aux bras des gendarmes, comme une bande de malfaiteurs, des prêtres vénérables entre tous par leur caractère et par leurs vertus.
« Vos fonctionnaires, certainement, ont dépassé vos ordres. Si au contraire, ils n'ont fait que remplir vos instructions ministérielles, oh! alors il ne me reste plus qu'à protester du haut de cette tribune, contre des actes dé barbarie indignes du peuple français.
« M. le ministre, permettez-moi de vous le dire, vous avez manqué votre but; votre apparente victoire est une défaite réelle. Vous avez identifié la cause des Jésuites à la cause de la liberté. Vous avez ménagé à cette grande et illustre compagnie de Jésus, l'un des plus beaux triomphes qu'elle ait remportés dans le cours de sa longue histoire ; vous lui avez élevé par la persécution un piédestal qu'on aurait à peine osé rêver pour elle 1 »
Et comme la gauche voulait à toute force l'interrompre : « Messieurs, je suis Alsacien et je représente des Bretons, c'est vous dire assez que pour lasser ma patience, vous avez à vaincre deux ténacités au lieu d'une. »
Et les ennemis, quoique furieuX) se sont tus !.. Un
Alsacien, un député breton et surtout un grand évéque Tenait de parler.
Et à sa grande voix, tout Tépiscopat français fit écho. Déjà, depuis plus [d'une année , ce grand épiscopat répétait chaque jour à nos gouvernants par la presse et par la parole :
Prenez garde ! Prenez garde!
§ 4. - La GoU6ge Sainte-Marie.
Un jour, c'était le printemps, lorsque tout est embaumé et joyeux dans la nature, j'ai vu de mes propres yeux une ravissante merveille : j'ai assisté au triomphe de l'amour maternel. Nous venions, avec quelques pieux pèlerins, de prier la Reine du Ciel dans une de ces humbles petites chapelles où, depuis des siècles, toutes les douleurs et toutes les espérances se donnent rendez-vous : Celles (cellula) est son nom. Un humble ermite la bâtit sur la colline solitaire, aux temps antiques, près de sa cabane de roseaux. Nous en descendions, joyeux, le sentier fleuri, lorsque tout à coup ui^ cri se fait entendre, plaintif, perçant comme le cri de douleur d'une mère. Oh 1 sublime courage! une petite poule était aux prises avec un grand oiseau de proie, et, seule, défendait contre lui tous ses petits poussins. Déjà, le cruel en emportait un dans ses serres ; mais la mère, en furie, s'élance sur le ravisseur, l'enlève à sa rage, et, toute joyeuse, le remet sous ses ailes et le réchauffe avec amour. C'était bien là le triomphe, c'était bien là le bonheur d'une mère !
Le doux Jésus, l'aimable Sauveur de nos âmes devait avoir vu sur les collines de Jérusalem ce même spectacle quand, regardant la ville coupable, il s'écria les yeux pleins de larmes : « cité chérie ! combien de fois j'ai voulu t'abriter sous mon amour, comme la poule abrite ses poussins sous ses»ailes, et tu ne l'as
pas voulu 1.^ £t voilà que Tenoemi viânt fondre Bar toi, et il ne restera plus de toi pierre sur pierre. »
Il n'y a que quelques jours encore, le même Jésus, prisonnier d'amour dans nos saints tabernacles, dut verser de nouveau des larmes bien amères, mais ici, il n'y avait pas de cité, de nation coupable : il n'y avait de coupables que les bourreaux. La sainte Compagnie de Jésus surtout et les enfants qu'elle élève et dont elle est la mère ne l'étaient pas. La Providence m'a accordé la grâce d'assister à ce spectacle déchirant; son seul souvenir remplit mes yeux de larmes; elle m'a conduit, comme par la main, dans la chapelle du collège Sainte-Marie au jour douloureux de la séparation.
J'étais en face de ce tabernacle où le Cœur de Jésus souffî^ait. M. de Belcastel, le grand orateur catholique, y était près de moi, nous y étion^ venus ensemble, et ensemble nous assistions à la messe d'adieu.
L'oiseau de proie s'était abattu la veille sur ces. tendres victimes; on les arrachait de force à leurs maîtres bien-aimés; au sang du Christ se mêlèrent, sur cet autel, des larmes bien amères, maîtres et enfants pleuraient.
Us étaient plus de quatre cents; tous venaient à la sainte table recevoir des mains de leur Père supérieur le viatique de l'exil.
Un conseil académique, destiné à protéger l'enfance, la frappait en ce jour; elle l'arrachait par violence à ses maîtres pieux. Leur piété, eux l'appellent immoralité!!! et, dans vingt-quatre heures, tout était fini, le collège Sainte-Marie de Toulouse était évacué par décision académique. Jamais peut-être depuis que les Saints Innocents avaient été immolés dans les bras de leurs mères tant de larmes n'avaient coulé.
« Jlachel pleurait sur ses ôls et personne n'osait
lui dire : . cônsole-toi. Comment consoler une mèr quand ses enfants ne sont plus. y>
« Machel plorans filios suos, noluii consolari quiâ non sunt I »
Lorsque la tempête s'était déchaînée à la rt^ des Fleurêf on avait admiré la figure toujours douce et souriante des persécutés; ici ce n'était plus le sourire, il n'y avait que des larmes et des sanglots.
Les Jésuites meurent en souriant quand ce n'est qu'eux-mêmes qu'on frappe; mais si on frappe les fils de leur tendresse, ab t ne cherchez pas à les consoler, noluii consolari quiâ non sunt !
Comme la sainte Vierge, dout leur collège porte le nom béni, ils vont maintenant demeurer debout au pied de la Croix.
Anges du ciel, descendez vers eux comme vous dûtes descendre vers la Mère des Douleurs et ditesleur comme i Marie : « Encore trois jours et votre fils ressuscitera 1 »
LA DÉCLARATIOI«
Les Jésuites expulsés, le calme se rétablit dans la rue ; mais la tristesse demeure dan> les cœurs. L'ennemi semblait dormir, mais c'était comme le sommeil de la béte fauve dans son antre, toujours prête à dévorer de nouvelles victimes ; s'il dort d'ailleurs trop longtemps, la presse radicale et franc -maçonnique est là pour le réveiller, l'aiguillonner. Le 30 août il est sur pied, 11 rôde autour des collèges des Jésuites, il entre, il cherche les agneaux qui pourraient y demeurer encore; tous élèves et professeurs sont absents, la bête fauve replie ses griffes pour un jour plus opportun.
M. Freycinet cependant, le vejout^ M. Freyoinet
espère la dompter; il ftiit une proposition au Pape prêt a fulminer les coupables. Voyant que les congrégations sont inflexibles et que toute demande d'autorisation est absolument rejotée par elles, nous arons dit pourquoi, il assure le Souverain-Pontife, en faisant intervenir et ambassadeurs et nonce et cardinaux et évêques, que le tigre va devenir agneau, et il propose un accord définitif, affirmant que dès lors le second décret sera à tout jamais enseveli ; il propose pour cela une déclaration que devront signer tous Ws ordres religieux; il en arrange, en rature, en complique, en alambique tous les termes et, après une attente solennelle, la fameuse déclaration paraît ! ^ Ils avaient dit : Vos religieux sont des ré voltés ; si le second décret leur est appliqué, c'est leur faute. Le Souverain -Pontife avait répondu : Non, les religieux ne sont pas des révoltés, ils ne sont que les tenants du droit et ils tiendront ferme jusqu'à la mort; pour vous épargner toutefois un nouvel attentat et détourner une telle tempête, ils peuvent signer cette déclaration.
« Oui, sachez-le, les religieux, comme le fait et l'a « toujours fait l'Église elle-même, acceptent de vivre « sous toutes les formes de gouvernement et ils se- « ront- volontiers respectueux et obéissants en tout « ce qui n'est pas contraire à la justice, sous la ré- « serve formelle que cette obéissance rCempoy^teja- « mais l'appf'obation de ce qu'il y aurait d'injuste « dans la constitution et l'administration de VÉtat, »
Voilà ce que l'illustre et sage Léon XIII a voulu être dit et compris dans la déclaration , puisqu'il le dit lui-même en termes exprès, dans l'admirable lettre qu'il a adressée au Cardinal de Paris.
Le mot respect^ que dut exiger certainement M. de Freycinet , suscita à la première heure de terribles répulsions, on Te comprend : nos gouvernants nous
y ont si peu habitués. Le crochetage dernièrement opéré ne retentissait- il pas encore à toutes les oreilles, après avoir ensanglanté tous les cœurs? Je dus rassurer mes amis et voici la conversation que j'eus avec Tun deux , et que Les Nouvelles^ de Toulouse voulurent bien injprimer dans leurs colonnes.
« Ne craignez rien, lui dis-je, TÉglise est infiniment sage, elle ne se compromet jamais et ne compromet jamais personne; elle parle par la bouche du Pape et des Évêques. Si les supérieurs d'Ordre consentent à signer cette déclaration, sachez bien qu'ils ne le feront que sur le conseil ou du moins sur le consentement du Pape; si le Pape le donne, soyez tranquille. »
« Jamais il ne donnera celui de demander l'autorisation, tout au plus donnera-t-il celui d'affirmer une respectueuse obéissance en tout ce qui n'ira pas contre la conscience et les droits de Dieu et de l'Eglise. »
Il l'a fait, il le dit lui-même dans sa lettre au Cardinal de Paris, affirmant que l'initiative de cette déclaration venait entièrement du gouvernement français et engageait son honneur.
diaque religieux, même après cette déclaration, demeura donc dans la plénitude de tous ses droits et de sa liberté individuelle, gardant vis-à-vis de notre gouvernement sa parfaite liberté d'opinion et vivant en face de lui comme vivent les Papes en face de tout gouvernement, c'est-à-dire ne "conférant, par sa soumission, aucun droit aux gouvernements de fait que la Providence impose quelquefois aux peuples coupables pour les punir, et n'en enlevant aucun aux gouvernements légitimes. Grégoire XVI, Pie IX et tous les papes l'ont affirmé, comme l'affirme Léon XIII. L'Église maudit le triomphe de la force sur le droit.
Ce que les ordres religieux se réservaient surtout par-dessus toutes choses, c'est, comme Ta dit Léon XIII dans sa lettre au Cardineri de Paris <^ Que
cette obéissance n'emporte jamais l'approbation de ce qu'il y aurait d'injuste dans la constitution et l'administration de l'État. » Telle est toute l'histoire, tel est tout le sens de cette fameuse déclaration ; en voidi la conclusion pratique, elle est de tous les temps.
Nous incliner, à cause de Dieu, devant les gouvernements que sa Providence nous donne ou nous impose. Oui! mais nous abaisser. Jamais! Nous demeurons comme des agneaux tant que les loups se taisent et n'attaquent pas les droits de Dieu, de l'Église et de la société; au premier signal du danger nous devenons lions pour les défendre.
Hélas ! ce signal n'était pas loin!...
C'est Constans lui-même qui le donnée ftYec une sauvagerie dont la malice n'a d'égale que l'impet»tinence. Il jette la déclaration à la face de tous les Ordres religieux comme une insulte, et, en humiliant ses victimes, il leur annonce effrontément qu'il va les égorger. Voici les nouvelles orgies infernale»;
Quelles seront les première^ victimes 1
Tout semble promettre cette gloire aux Capucins. Les journaux officiels le disent, et la presse, le Figaro en particulier, cherche à deviner lé mystère*
Ma lettre au « Figaro »
Ce mystère, je vais vous l'expliquer, lui écrit son correspondant de Toulouse. « Nous avons dans nos murs un Capucin, le R. P. Marie-Antoine, et s'étendant sur des qualités et des mérites que je n'ai pas^ il ajoute ; Ce Capttcin, le croiHe«-voUs, à failli faire passer à M. Constans le quart d'heure dé Rabelais. Le comité conservateur de Toulouse lui a offert la candidature au Conseil général; il a fallu malheureusement recourir à Rome, saiis ce rôtard, l'élection du R. P. Marie-Antoine paraissait infaillible. Comme les rancunes de notre ministre sont terribles, dotttment
voulez-vous qu'il pardonne au R. P. Marie- Antoine d'avoir accepté cette candidature? »
Le Figaro, s'empressant d'insérer cette explication du mystère, je lai écris immédiatement.
« Monsieur le rédacteur en cli^f,
« On me met sous la main votre numéro du 28 septembre où vous reproduisez une lettre d'un de vos correspondants de Toulouse.
« Avant de rentrer au couvent et n*étant ici que de passage, m'inspirant du devoir de ma conscience, j'y réponds immédiatement : le temps presse.
« Il y a dans cette lettre une erreur de fait que ma conscience m'oblige de rectifier. Il est dit que J'ai accepté la ca7ididature. Voici la vérité :
« Le Comité conservateur de Toulouse est venu me l'offrir î j'ai décliné cet honneur, mon supérieur l'a décliné comme moi, et c'est sans nous en donner avis que le Comité a télégraphié à Rome.
« M. Constans connaît certainement ce détail important.
« Malgré cela, M. Constans frappera-t-il les Capucins?
« Non , il ne le fera pas , puisque nos plus grands jurisconsultes et nos tribunaux ont déjà flétri un acte semblable comme arbitraire et illégal.
« En l'accomplissant, M. Constans ne frapperait que d'innocentes victimes.
« Je prie Dieu pour lui. Qu'il Téclaire. Qu'il réfléchisse bien surtout avant de frapper.
« La France se tourne toujours du côté des victimes.
« Dieu venge toujoui*s l'innocent.
<c Le jour où M. Constans violera mes droits sacrés de citoyen français , j'en appellerai au tribunal des hommes, et si ceux-ci ne me rendent pas justice, il y en a un qui me la rendia : c'est le tribunal de Dieu.
« Veuillez, M. le Rédacteur, insérer cette lettre dans votre prochain numéro et croyez-moi votre tout dévoué serviteur en N,-S. J.-C.
« P. Marie-Antoine,
« Missionnaire capucin^ « En cours de prédication.
« Ijannemezan, ce l^ octobre 1880. »
Cette lettre a fait réfléchir M. Constans pendant quelques jours. Le croyez-vous converti ? Ah ! le pauvre homme ! Commençons par les Carmes, dit-il alors ; les Capucins et tous les autres viendront ensuite. Ainsi se convertissent les Nérons et les tigres.