‹ Le Livre d'or du BourgogneChapitre 12 sur 17 · LA BOURGOGNE · texte numérisé non relu

LA BOURGOGNE

Né sur le sol sacré d'un vignoble historique. Il est, tel un enfant, veillé dans son berceau : Pour qu'il repose en paix et soit sage, en barrique, On pose un martinet tout près de son cerceau.

Sa jeunesse est obscure et s'enfuit, chimérique... Il prend de la bouteille au fond de son caveau : Pour devenir docteur il fait sa rhétorique Et prépare en secret un poème nouveau.

Il sait qu'on le destine à quelque anniversaire,

Il sait que sa présence y sera nécessaire

Et qu'il doit inspirer les chants et les discours.

Mais, étant gentilhomme et non point fils d'ivrogne. Il se fait annoncer comme un duc de Bourgogne Avant de dégrafer son manteau de velours !

Lucien Boyer ...(Extrait de « Paysages de France ».)

Nous descendons dans le souterrain royaume. Une très légère buée bleue — on a soufré les tonneaux — épaissit l'air, sous les voûtes étoilées d'ampoules électriques. A perte de vue et pareilles aux perspectives sans issue qu'inventent les songes, les parois sont de barriques, de barriques, et encore de barriques. Si, du doigt plié, nou5 les interrogeons en passant, toutes chantent qu'elles sont strictement closes et pleines de vin bourguignon. Mais chacune répond à sa manière, chacune donne sa note de xylophone étouffé et lointain. Je me rappelle l'orgueilleuse parole du pacha de Marrakech : « Si j'ouvrais mes citernes d'huile d'olives, un fleuve s'en irait jusqu'à la mer. » Ici aussi, un fleuve est prisonnier, fleuve de vin, réserve renouvelée que le temps n'épuise pas. Ici, on amasse pour le présent et l'avenir, on besogne pour durer, il faudrait écrire peut-être : pour résister.

Les hommes, sanglés du tablier noir, sont doux et parlent peu. L'un d'eux, qui soutire « au fin-clair », se penche sur un bruit de source ; l'odeur ambrée d'un vin blanc jeune, déjà corsé, monte aux narines, ouvre l'appétit, grise légèrement. La tasse d'argent — Monseigneur le Vin exige vaisselle plate — concentre sur son métal vif la courte lueur d'une bougie. Sans cesse la coupe va, pleine de la chantepleure au visage de l'homme penché : il la touche des lèvres, fait virer son contenu et le mire sur les stries et les cabochons de la coupe ciselée, la vide dans le second tonneau, l'emplit au premier, recommence... Il s'arrête : son œil exercé, là où je ne voyais qu'or limpide, a discerné le premier nuage de He... Un

exercice constant, répété pendant des années, aflSne seul ainsi les sens humains. Un compagnon, à côté, « dodine » le vin ? N'aimez-vous pas ce mot de terroir qui fait image ? Dodiner le vin en Bourgogne, c'est l'agiter aux fins de collage, lorsqu'on vient de verser le blanc d'œuf qui aimante et précipite toutes les impuretés d'un vin neuf. L'homme au tabher noir, un vrai Bourguignon tout vermeil, agite la dodine, cette sorte de boomerang de fer, courbé à angle obtus, d'un galbe invariable. Comme le nom de l'instrument, le geste est berceur, mesuré, sans hâte. Supériorité de la main ! Vivant, sensible, susceptible, le vin fait amitié avec la main amie. Ne rince-t-on pas encore, ici, les tonneaux « à la chaîne » ? Une lourde chaîne à gros maillons ronds, décape à ravir l'intérieur des tonneaux, si l'homme qui lance le baril sur sa base a « le tour de bras ». Gestes arrondis, ralentis, immémoriaux, dépendant de la sphère et de circonférence, modelés, inspirés par la giration planétaire...

Au profond de la terre, dans la cave aux bouteilles, reposent les fruits de tant de soins : flacons jeunes, Usses, fioles millésimées ; aînées chenues, habillées lentement d'une fourrure impalpable, grise et blanche comme le duvet qui frémit sur le corps des bombyx nocturnes... Le maître de céans décoiffe l'une de celles-ci : c'est l'instant de se taire, de lever vers la voûte un verre pansu à l'issue resserrée : l'œil d'abord, le nez ensuite, la bouche enfin... Béni soit ce...

— Au fait, comment l'appelez-vous, ce velours, cette flamme, ce suc parfait dans toutes ses proportions, plein d'arrières-pensées ?

Un nom, sous les voûtes, roule et propage les r bourguignons, qui depuis un demi-siècle me sont restés dans

la gorge... ^

^ ° Colette

(Extrait de « Prisons et Paradis ».)

Ceux qui préfèrent l'arôme, le bouquet, iront au bourgogne — le Chambertin ou le Musigny. Le bourgogne évoque l'idée de la femme de trente ans ; il a plus de corps que le bordeaux, il est plus riche, plus généreux, avec un bouquet plus fin. ^^^^^^ ^^^^^^

(Ecrivain anglais.)

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