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LEVER DE SOLEIL

Non, jamais, même à TOdéon, Ton ne vit plus superbe décor, plantation mieux comprise. Côté cour, un hêtre vigoureux, tout couvert de ses barbizettes, ses fleurs; côté jardin, un vieux chêne commençant à se couronner, ayant, tout en haut, quelques branches sèches. Derrière ces deux coulisses avancées, manteaux d'Arlequin du théâtre naturel, deux autres, un peu plus éloignées : des hêtres encore et des bouleaux dont les dentelures légères, accusées sur le ciel à peine éclairé, s'agitent au vent de Taube avec des mouvements doux de chef d'orchestre marquant une mesure lente, font des saluts au jour qui point. Entre tout cela, la large prairie; et, au fond, côté ferme, la sombre muraille de la forêt qui clôt l'herbage d'une ligne horizontale à peine ondulée par les cimes presque d'égales hauteurs. Le rideau que forment de la sorte les arbres se plisse, se modèle par masses, à mesure que monte un peu de

clarté, selon les rotondités et les creux présentés par les bouquets de branches.

Au premier plan, un grand chemin praticable, avec sa rampe de verdure : une haie vive emmêlée de houblons, de ronces, de volubilis et d'églantiers, qui limite un jardinet dont les plates-bandes sont visitées toutes les nuits par les cerfs venant au viandis; puis quelques accessoires, meubles meublants d'une scène dont les oiseaux sont les virtuoses : de lourds équipages de charrieurs de grumes ; des baquets, les bras en l'air, dans un geste d'invocation au soleil qu'on attend, les chaînes pendantes; une chèvre semblable à une échelle démesurée et son levier reposant sur le cric ; des moellons épars çà et là ; des paires de roues hors d'usage, aux bandages disjoints, auxjantes brisées, aux essieux faussés par les énormes charges des billes transportées péniblement dans les routes de vidange des ventes.

Quel Robin des Bois va paraître ? Quel Prince Charmant va donner le baiser réveillant à cette terre endormie? La nuit finit : une nuit qui fut aussi fleurie d'étoiles que ce pré s'éloile de pâquerettes. C'est en ce mois surtout qu'il faut regarder les astres ; les constellations brillent de feux plus étincelants, semble-t-il, qu'à toute autre époque ; elles s'épanouissent pour nous ravir devant l'étendue, aux heures où la campagne cache ses parures. Maintenant, elles pâlissent : c'est la douce lutte faible entre l'ombre et la lumière. A peine apercoit-on se dissiper

les brouillards légers des gazons, — oh ! bien légers et biea vite disparus, en efTet, et non à craindre, ainsi que ceux d'automne ! G*est Taiguail tombant, la roseiUe^ suivant la prononciation d'ici, qui mouille agréablement les e muets.

La solitude et le demi-silence régnent toujours. Les vaches, dont les sonnailles tinteront bientôt, n'ont pas quitté la litière de Tétable et le coq , muezzin du hameau , n'a encore chanté qu*une fois pour annoncer l'aurore; quelques ratidiches, — des mésanges , — voletant sur la haie , commencent à affûter leur scie, comme disent les bûcherons que cette musique anime à la besogne.

Au fond, dans le ciel, des nuages noirs se sont accumulés et simulent d'énormes toiles, des frises, des bandes d'air tirées vers le bas par des machinistes cachés, laissant libre le zénith, dans un changement à vue progressif. Peu à peu, une roseur se fait dans cet orient qui s'apprête. Et par en dessous, les masses étendues en largeur se frangent d'or. Un concert de la plus joyeuse fantaisie éclale dans les feuillages.

Tout à coup, — le temps de noter l'impression, d'un terme qu'on désire juste et précis, — deux gerbes, deux faisceaux de rayons ont jailli obliquement, à droite et à gauche d'un centre, d'un moyeu invisible, merveilleux éventail dont la rivure de rubis autour de laquelle évoluent les brins demeure, jusqu'à présent, sous l'horizon. Alors les tons' de métal en fusion disparaissent à l'ourlet des nuées; la

forge est de plus en plus en incandescence : ils sont chauffés à blanc; ils s'éteignent enfin, tout d'or pailleté qu'ils aient paru un instant, devant Tor du globe en feu.

D'abord ce n'est qu'un point, puis un segment de cercle augmentant. Il monte rapidement. Tout s'efface dès son arrivée. Les longs rayons en fusées de tout à l'heure sont absorbés par ses propres rayons. Derrière lui, les buées transparentes, derniers souvenirs de l'obscurité, s'évanouissent. Bientôt, le disque s'offre tout entier, d'un rouge éblouissant à ne pouvoir être regardé. Il continue son ascension. On songe aux machines des féeries surgissant à un coup de baguette.

Le soleil a fait son entrée : il est le maître, le dieu. On comprend, à ce spectacle, les prosternations des Parsis devant le principe de tout bien, de toute vie.

Et c'est le feu de joie de notre hémisphère, car c'est aujourd'hui la date solsticiale. A son grand cadran, l'astre l'indique, saluant Télé ! Que la saison nouvelle nous trouve la plume en main, au travail. C'est de bon augure...

Des bruits s'entendent sur la route. Est-ce un choeur célébrant la nature sur des airs de Weber?... C'est une troupe d'une cinquantaine de personnes, hommes, femmes, enfants. Tout cela chante et arrive à la débandade. Quels promeneurs matineux ! Ils s'arrêtent à l'auberge, déposent sur le seuil des gamelles d'étain, de pleines besaces faites de toile à matelas, des sapes entortillées de paille et des crochets dont la

pointe est garnie d'un bouchon. Ce sont des Belges, des sapeurs qui viennent biner les betleraves et faire les foins, en attendant la moisson, lis ont quitté le chemin de fer à la ville et, par économie, traversent à pied la forêt dans toute sa longueur. La marche ne les effraie pas, ceux-là I Ces smalas de pauvres gens sont alertes, intrépides; chacun puise du courage dans la présence des amis, des parents qui font avec lui le voyage jusqu'aux fermes éloignées où Ton s'est loué. Et tous les jours, pendant une quinzaine, c'est ainsi : on leur verse une chopine ou la goutte; ils s'étendent sur l'herbe, et rompent une miche de pain de ménage... Ici, c'est la grande halte de ces volontaires agricoles... Et en avant pour la plaine, par la montée sinueuse, franchie tout d'une traite !

Voici cependant que la chambre est en feu. Il n'est plus possible d'y tenir sans se garantir derrière un store improvisé. Le soleil a vivement atteint et dépassé les sommets d'arbres les plus rapprochés. Les charretiers attellent : c'est six heures. A peine, depuis deux heures et plus, quelques pages écrites s'éparpillent-elles sur la table. Comme le temps a glissé vivement I Que ceux à qm, à la suite d'une douleur inoubliable, les minutes sont tristes et pesantes, s'acharnent à cette tâche de mettre du noir sur du blanc, ainsi que disait Théophile Gautier : la fuite leur en sera moins pénible ; le sablier leur paraîtra agrandir le trou par où se filtrent les jours qu'il mesure; leurs tourments se désaccentueront.

D'autres gens passent par deux ou trois, lents, lourds, le caroier aux reins. Si je me penche à la fenêtre ouverte, ils me saluent familièrement. Cette fois, ce sont des boisetiers qui vont travailler. Et jej suis très fier, moi citadin, d'être déjà à bûcher delà plume, bien avant que mes amis les boquîUons aient gagné leurs ateliers, sous le couvert.

Des livres indiens prétendent que Thomme qui mange en se tournant vers le point où le soleil se montre au malin prolongera le nombre de ses années. S'il n'est pas positivement prouvé que l'orient possède cette bienheureuse influence, du moins, Técrivain qui se met tôt à son œuvre a le cerveau tout rafraîchi, tout épanoui; l'ardeur se dément moins qu'à la clarté, pourtant si bonne parfois, de la lampe. Voir naître le jour, c'est pour soi-même une renaissance intellectuelle. C'est une rosée qui baigne l'esprit.

Certes, nous savons depuis Galilée que ce retour quotidien n'est qu'apparent; Timmobililé du grand flambeau auquel s'éclaire notre monde, en lui présentant tantôt une joue, tantôt l'autre, est dûment constatée. Pourtant, aussi longtemps que notre vue subira le charme de cette illusion, ainsi que les disciples de Zoroastre, pour qui le Zend Aveii(i est l'Evangile, nous saluerons le lever du soleil.

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